Niveau de vie : un retard contrastÚ et pas aussi Úvident de l’Europe sur les Etats-Unis

par olivier derruine
mardi 22 janvier 2008

(... ou la remise en cause du PIB par tête et de la moyenne comme indicateurs de référence). Dans les milieux économiques, il est généralement admis que les Européens sont 30 % moins riches que les Américains. Ce constat - péremptoire comme nous allons le voir - est à l’origine de la vague de réformes structurelles visant à flexibiliser le marché du travail et durcir les conditions d’éligibilité aux systèmes de protection sociale pour pousser ces « fainéants » d’Européens à se remuer.


En réalité, cet écart de 30 % reflète le différentiel de PIB par tête. Mais, de là à dire que cette mesure exprime le niveau de vie, il y a un gouffre conceptuel qu’il vaut mieux ne pas se risquer à franchir.

Il est usuellement fait recours au PIB par tête pour désigner le revenu moyen des individus. Cependant, dans des sociétés marquées par une tertiarisation croissante (le PIB par tête ayant plus de pertinence pour les sociétés industrielles que dans une société de services, en particulier quand le non-marchand génère un grand nombre d’emplois) où on observe depuis un certain nombre d’années, un fossé croissant entre les plus riches et les autres, la notion même de moyenne perd de sa pertinence dans la mesure où elle est tirée par l’envolée des plus riches. Ceux-ci tirent parfaitement parti des opportunités de la mondialisation contrairement à une frange non négligeable de la population qui est exposée aux difficultés de s’adapter aux nouvelles technologies, aux menaces de délocalisations qui suffisent à alimenter une modération salariale excessive au regard des gains de productivité, etc. Ainsi, le gâteau national est redécoupé selon de nouvelles lignes qui rendent compte du fait que les plus riches parviennent à en accaparer des tranches de plus en plus grosses.

La situation est poussée à l’extrême en Amérique du Nord. Aux Etats-Unis et au Canada et, après avoir été stable depuis la Seconde Guerre mondiale, la part dans le revenu national du 0,1 % le plus riche de la population a été multipliée respectivement par 4 et par 3 entre 1978 et 1998 (cette année-là, ce groupe de privilégiés grignotait 8 et 6 % du gâteau national).[1]

Une mesure qui reflète mieux la réalité rencontrée par l’ensemble de la population et qui ne se laisse pas biaiser par les valeurs extrêmes (et donc non représentatives) est la médiane. Celle-ci se définit comme la valeur au-dessus de laquelle on retrouve 50 % des gens et sous laquelle se trouve l’autre moitié de la population.

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Dès lors que l’on détourne les yeux du PIB par tête pour comparer les Etats-Unis et l’Europe du point de vue du revenu médian (et en considérant une famille où deux adultes travaillent), les différences se resserrent. D’un écart de 30 % en défaveur des Européens, on tombe à 20 % pour l’UE à 25 et à 14 % pour la zone euro. Cette dernière entité est plus pertinente pour la comparaison avec les Etats-Unis puisque leur population est très proche (aux alentours de 300 millions) et qu’il s’agit de deux zones monétaires.

Au sein de la zone euro, 1,5 % de la population (les Irlandais et les Luxembourgeois) jouit d’un niveau de vie supérieur à l’Américain médian et 40 % n’en sont pas éloignés (ils sont à moins de 10 %).

Ceci dit, les revenus dont on parle ici englobent, outre les salaires liés à l’exercice d’une activité professionnelle, les allocations sociales, les revenus de la propriété, etc. Or, les allocations sociales étant plus élevées dans les pays européens qu’aux Etats-Unis (ces transferts permettent de réduire le taux de pauvreté de 28 à 16 % en Europe), l’Etat providence contribue donc à réduire l’écart entre les deux zones. D’un autre côté, l’endettement des Américains est colossal. Les Etats-Unis vivent depuis longtemps au-dessus de leurs moyens. Ce style de vie hédoniste n’est pas sans conséquence : les pratiques laxistes des courtiers immobiliers, des banques et d’autres acteurs du circuit financiers ont laissé le surendettement d’une minorité d’Américains dégénérer en la crise des subprime qui a éclaté durant l’été 2007 et qui, loin d’être restée circonscrite à ce marché très risqué du crédit hypothécaire, s’est répandue sur l’ensemble des marchés financiers de la planète avec des retentissements sur d’autres marchés. La situation est telle que les experts avancent qu’il faudra attendre 2009 pour que les marchés aient surmonté cette mauvaise passe.

Bien souvent, les économistes commettent l’erreur de confronter les performances de tel pays européen avec celles des Etats-Unis et, en cela, ils comparent des pommes et des poires. Pour être cohérent, il faudrait plutôt comparer les Etats membres aux Etats confédéraux et en matière de niveau de vie, l’indicateur de référence est l’Indicateur de développement humain élaboré par le PNUD. L’IDH est composé de trois éléments : un indicateur de la richesse individuelle (PIB par tête en $ US et en prenant en compte le pouvoir d’achat), l’éducation (alphabétisation des adultes et taux de scolarité des enfants) et la santé (espérance de vie). Le problème est que l’IDH n’est pas calculé par chacun des Etats américains. En utilisant la même méthodologie que le PNUD et en posant l’hypothèse que l’indicateur d’éducation est identique pour tous les Etats américains et égal à la moyenne des Etats-Unis (en raison de la faible disponibilité de cette donnée) et en rangeant ensuite les pays européens et les Etats américains (sauf Puerto Rico), on obtient le classement suivant pour 2005 (par simplicité, on fait abstraction des autres pays).

Dans le top 10, ne figurent que deux pays européens. En queue de classement, on trouve neuf pays européens dont tous, sauf le Portugal, font sans surprise partie de ceux qui ont rejoint l’UE en 2004. Chypre échappe de justesse à cette voiture-balai et la Slovénie qui réalise un score proche de la moyenne de l’UE à 27 se hisse à la 58e place sur 75.

Quelques remarques générales peuvent être mises en évidence :

· 5 pays européens font mieux que les Etats-Unis. 4 font partie de la zone euro ;

· 11 Etats américains sont situés au-dessus du score des Etats-Unis. 11 sur 50, c’est beaucoup moins que la moitié. Cela signifie que ces 11 Etats sont plus développés et tirent la moyenne américaine vers le haut ;

· ces 11 états représentent 83 millions de la population américaine (soit 27 %) et les 5 pays européens 96 millions (21 %) (mais 27 % de la zone euro !) ;

· en ce qui concerne le score de l’UE-25, 11 Etats membres sur les 25 sont au-dessus. Contrairement aux Etats-Unis, cela signifie que la répartition est plus équitable ;

· a contrario, si l’on se penche sur ce qui se passe aux deux autres seuils de référence définis par les scores synthétiques de la zone euro et de l’UE-25 (créés eux aussi pour cette occasion), alors on découvre que au plus on descend, au plus les Américains sont relativement plus nombreux à être concernés que d’Européens de la zone.

Conclusion générale : la zone euro est plus homogène que les Etats-Unis et presque mieux que ses Etats fédéraux même si le niveau de PIB par tête est inférieur.

Après la critique adressée au début envers l’indicateur de PIB par tête et la préférence accordée au revenu médian, on pourrait se demander comment ce classement serait affecté si on prenait désormais en considération ce dernier indicateur de revenu médian plutôt que l’autre dans le calcul de l’IDH. De la sorte, on intégrerait très indirectement une prise en compte de la cohésion sociale ou de l’inégalité dans l’IDH.

Tout d’abord, on est frappé de constater que les IDH globaux des Etats-Unis et de la zone euro se rapprochent fortement suite à une dégringolade dans le classement des Etats-Unis qui perdrait pas moins de 13 places.

Dans le top 10, on trouve un pays européen de plus. Ils sont trois, mais leur identité a changé : il s’agit du Danemark, du Luxembourg (déjà présent dans le classement précédent) et de la Suède. L’Irlande a été évincée parce que, si son PIB par tête est élevé, elle le doit à un enrichissement qui profite à une faible proportion de sa population.

Le passage à la médiane implique une perte ou un gain d’au moins 10 places dans le classement pour 14 Etats/pays. 10 d’entre eux sont des Etats américains. 4 sont des Etats qui perdent des places, la palme revenant au District of Columbia qui dégringole de 64 places.



[1] En France, aux Pays-Bas, au Japon et en Allemagne, leur part est restée stable au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Le Royaume-Uni se trouve dans une position intermédiaire car ce segment de la population a vu sa part du gâteau augmenter, mais moins qu’en Amérique du Nord et absorbait en 1998 4 % du PIB.


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