Prisonniers des bulles

par Michel Santi
mardi 6 janvier 2009

Les moins de quarante ans ne se souviendront pas de la série britannique culte des années 60, Le Prisonnier, où une bulle gigantesque poursuivait frénétiquement Patrick Mac Goohan...Notre monde se retrouve pourtant dans une situation similaire aujourd’hui : nous sommes toutes et tous otages des bulles !

Ne sachant plus où placer leurs liquidités suite à la crise du crédit, les investisseurs du monde entier se ruent à présent sur les Bons du Trésor Américains, ceux à 3 mois ayant ainsi offert une rentabilité négative en ce mois de Décembre pour la première fois depuis...1929. Le 9 Décembre, la Trésorerie US a vendu 30 milliards de Dollars d’obligations ayant une durée de vie de 4 semaines à un taux de 0% et le 24 Décembre les Bons du Trésor US à 10 ans offraient un rendement de 2.18% comparé au taux de 4.08% offert il y a 6 mois...Cette ruée apocalyptique vers les obligations d’Etat Américaines reflète parfaitement la panique de l’investisseur global à la recherche d’un placement sûr suite à l’effondrement des bourses, à la dégringolade du marché immobilier et aux multiples plans de sauvetage de banques ayant perdu au total plus de 1’000 milliards de Dollars !

Cependant, cette ferveur de placement vers le papier valeur US semble présider à la création d’une nouvelle bulle d’autant plus pernicieuse que ces investissements offrent des rendements nuls. Tout rendement sur investissement se doit d’être jaugé à l’aune du risque sous jacent à cet investissement : A risque élevé, rentabilité élevée...Or l’investisseur planétaire accepte aujourd’hui une rentabilité nulle pour des obligations Américaines dont la valeur intrinsèque risque de s’effondrer à tout moment dès lors que le marché se rendra compte que l’Etat Fédéral US ne peut indéfiniment faire fonctionner la planche à billets qui ne cesse d’inonder banques, secteur automobile et économie en général...Plus prosaïquement, ces obligations pourraient se dévaloriser d’une part en cas du prévisible retour de l’inflation entraînée par les flots de liquidités qui se déversent sur les marchés ou d’autre part si le billet vert venait à dégringoler substantiellement.


De fait, l’implosion de cette bulle au sein même du marché des Bons du Trésor Américains serait en soi un évènement spectaculaire et dramatique affectant des millions d’investisseurs, les plus fragiles étant bien-sûr les retraités ayant jusqu’à présent considéré le placement en Bons du Trésor Américains comme l’investissement sécuritaire par excellence. Une implosion de ce marché nuirait de surcroît irrémédiablement à une crédibilité US déjà fort entamée, principalement auprès des investisseurs étrangers - propriétaires de la moitié de ces Bons du Trésor - qui continuent à financer les déficits US en dépit de taux proches du zéro !

Il va de soi que la perte de cette stature internationale dont bénéficient les Bons Américains mettrait sérieusement en péril le Dollar en sa qualité de première monnaie de réserve mondiale. Dans cette hypothèse, la seule parade des autorités US serait de remonter les taux d’intérêts afin d’attirer des capitaux avec les conséquences fâcheuses que l’on imagine sur la croissance...Pour autant, faut-il céder à la panique ? Pas forcément si l’on se fie à l’exemple Japonais qui indique clairement que la bulle pourrait ne pas imploser avant plusieurs années.

En attendant, les obligations d’Etat Américaines restent donc aux yeux d’une multitude d’investisseurs - plus préoccupés de la préservation de leurs capitaux que de sa rentabilité - comme une destination de choix même si ces investisseurs assument le risque de maintenir leurs placements dans un marché qui s’est clairement transformé en bulle spéculative ces derniers mois...

Tout comme la bulle qui poursuivait inlassablement le héros de notre série télévisée, il semblerait bien qu’une malédiction similaire touche notre système financier car l’implosion d’une bulle déplace mécaniquement la fièvre spéculative sur un autre instrument ou sur un autre marché qui gonfle alors pour former une autre bulle spéculative ! La bulle actuelle des Bons du Trésor n’étant ainsi que la conséquence directe des bulles l’ayant précédé, à savoir les bulles immobilière, boursière, pétrolière et des matières premières...

C’est ainsi que la Thaïlande fut contrainte d’abandonner l’indexation de sa devise, le Baht, vis-à-vis du Dollar lors de l’implosion de sa bulle spéculative en 1997 induisant une dégringolade de plus de 50% du Baht. Cette crise bien localisée s’étendit progressivement jusqu’à contaminer les autres pays Asiatiques au début de l’année 1998 pour finalement devenir une crise Américaine en Juillet 1998. Quelques mois plus tard, cette crise prend encore une autre dimension dès lors que la Russie déclare ne plus être en mesure d’honorer ses dettes et que le méga fonds LTCM tombe en faillite. L’indice boursier Standard & Poors perdant alors 15% en six semaines et le Nasdaq 30% en mois de trois mois contraignent donc la Réserve Fédérale Américaine à baisser trois fois ses taux d’intérêts en cette fin d’année 1998. En inondant ainsi les marchés de liquidités par la suite, la Fed a certes également eu pour préoccupation d’éviter le fameux bug de l’an 2000 tout en évitant efficacement la récession.

Il n’en reste pas moins que cette politique monétaire très généreuse s’est traduite par la formation de la bulle des valeurs technologiques, le Nasdaq ayant pris 86% en 1999 ! De même, les baisses de taux US et Européennes après l’implosion de la bulle internet en 2000 ont-elles alimenté les bulles subséquentes de l’immobilier et des bourses, l’indice Standard & Poors ayant doublé de valeur en cinq ans depuis son niveau le plus bas atteint en Octobre 2002...jusqu’à l’implosion de la bulle des subprimes ! Lesquels gains sont du reste totalement éradiqués aujourd’hui. Le marché des bons du Trésor Américain - la nouvelle bulle - reste encore un placement sûr pour les investisseurs mondiaux mais pour combien de temps encore ?


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