1. Sommes nous plus riches ?

par Michel Koutouzis
lundi 31 mai 2010

 On parle souvent de sentiment d’insécurité, c’est-à-dire d’une sensation qui, faisant fi des sources et des données, nous persuade que nous vivons au sein de monde plus dangereux qu’en réalité. Ainsi, deux approches sont possibles : agit sur le sentiment lui-même (approche de ceux qui se fient aux statistiques) ou alors agir sur les statistiques, pour ceux qui pensent qu’elles ne reflètent pas la réalité (contrairement à leur sentiment). En économie, c’est pareil : il y a d’une part un sentiment de paupérisation et, d’autre part, des statistiques universelles qui indiquent que nous sommes de plus en plus riches. Bien entendu, le nous, dans tous les cas, reflète des situations disparates et contradictoires, car, en terme de richesse et d’insécurité ce « nous » n’a que peu d’importance : chacun réfléchissant d’abord par rapport à sa propre situation. 

En économie, le « qui est plus riche » a son importance, et les données globalisantes, même rationnelles et de bonne foi, n’étant qu’interprétations et analyses, ne peuvent refléter qu’une tendance, un axe, eux mêmes contestables.

Comme le souligne la Banque Mondiale : « les économies à faible revenu ne représentent que 1% des exportations mondiales ». Derrière cette expression de « faible revenu » se cache une réalité complexe. En effet, il faut y ajouter des pays à « fort ou moyen revenu » qui marginalisent une part plus ou moins importante de leur propre population. Ainsi, si une bonne moitié des pays sont à faible revenu, il faut y ajouter, par exemple, une autre bonne moitié de la population chinoise et indienne deux pays qui participent activement au commerce mondial et qui, depuis 2008, tirent vers le haut le PI mondial. 

Toujours d’après la Banque Mondiale, depuis 2008, la croissance universelle baisse systématiquement de 0, 5% par an, mais, les nouveaux arrivants à l’OMC, plus résistants et partant de bien plus bas, se taillent un magnifique 33% des échanges mondiaux. Certes, il y a dans la plus part des pays dits émergents de plus en plus de millionnaires. Certes, quelque cent millions de chinois/indiens « entrent », chaque année, au sein de l’économie du marché. Mais cela ne change en rien au fait que l’Inde reste toujours au peloton de queue des pays les plus pauvres si (artificiellement) on divise son PIB par sa population globale. Or, cette richesse n’est absolument pas divisée : au contraire, elle est additionnée aux classes sociales les plus favorisées déjà et les « investisseurs étrangers », qu’ils soient européens, japonais ou américains.

D’un côté on accumule les avantages, de l’autre, les handicaps.

Cela est vrai aussi au sein des économies dites « robustes ». Comme le fait remarquer Franck Chignier-Riboulon (Les quartiers entre espoir et enfermement, ed Ellipses), pour donner un exemple : les inactifs aux quartiers de la Grâce de Dieu (Caen) représentaient entre 1 et 5% en 1968, et entre 35 à 50% en 1992. Cela ne va pas en s’améliorant : Presque un pays sur deux (49 sur 87 sur les quels la BM possède des données analysables) n’ont pas réussi a sortir la majorité de leur population du seuil de pauvreté et la majorité des africains et des asiatiques vivent avec moins de 1,5 dollar/jour (Chine incluse). La notion de pauvreté étant relative, liée au pouvoir d’achat, il en va de même pour les pays dits robustes : les pauvres y sont de plus en plus pauvres et nombreux même si ils ont des revenus allant de 500 à 1000 dollars /mois, c’est-à-dire cent à deux cent pour % de plus que les pauvres d’Asie ou d’Afrique. Ce n’est pas du tout pareil pour les riches : au sein des pays émergeant (Amérique Latine, Asie, Russie) les riches ont des fortunes comparables et parfois plus importantes que les riches américains ou européens. Excepté le pourcentage, bien plus important aujourd’hui, les riches du Tiers monde pouvaient aisément comparer leurs fortunes à celles de l’Occident (Brésil, Congo, Thaïlande, Mexique, Argentine, Maroc, Malaisie, Indonésie, etc.) et ce, depuis le 19ème siècle.

Si donc, de 1980 à 2006 le PIB a été multiplié par deux en Europe, par trois aux Etats-Unis et par quatre en Chine, cela ne se traduit pas pour l’habitant moyen de la terre par un enrichissement mécanique. Bien au contraire, il se traduit par un sentiment de frustration ressenti par des populations qui, soit se sentent exclues soit entrent en contact, avec des moyens dérisoires, dans la société dite « de consommation ».

Le chômage, au niveau mondial représente autour de 40% de la population active dans les pays du sud (quoi que pour la majorité d’entre eux il n’est pas comptabilisé et qu’il n’y a pas d’assurance chômage) et entre 6 et 12 % pour les pays industrialisés. Ainsi, sur de trois milliards d’individus considérés comme « actifs », presque une moitié ne l’est pas. Et une bonne moitié des actifs mondialement touche un salaire de moins de 100 dollars/mois, toujours selon la Banque Mondiale.

Si, pour répondre à la question « sommes nous plus riches » on ne prend en compte que le PI mondial, la réponse serait « oui ». En effet, théoriquement, le PI par habitant/an serait passé de huit mille à 9,5 mille dollars. (WPP-ONU). On est cependant loin du compte. En effet, si le PI mondial est passé, entre 2003 et 2006, de 50.000 milliards à 60.000 milliards de dollars, la concentration, de 2003 à 2006 est encore plus inégalitaire : l’agriculture par exemple qui représente 42% de la population active ne compte que pour 4% du PI mondial et 2% des revenus en incluant aussi bien les fermes industrialisées des Etats Unis que le paysan vietnamien et sa paire de bœufs. Par contre la commercialisation des produits agricoles, comptabilisée dans les activités dites d’échanges commerciaux - y incluant la bourse de Chicago et les grandes surfaces -, représente plus de 12% des richesses et compte autour de 20% des millionnaires mondiaux eux mêmes représentant 0,4 de la population mondiale. (OMC, Forbes).

Pour conclure, heureusement qu’il existe toujours (et de plus en plus) une économie informelle hors comptabilité. Elle permet à un tiers de la population mondiale de survivre. Nous y reviendrons…


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