Total(ment) indécent !

par hans lefebvre
vendredi 13 février 2009

Ce matin, alors que nombre de français se rendaient sur leur lieu de travail, les médias annonçaient tous en cœur le chiffre énormissime des bénéfices réalisés par l’entreprise Total, notre fleuron du secteur des hydrocarbures, soit 14 milliards d’euros tout rond ! Qui dit mieux, personne puisque c’est un record absolu à ce-jour pour une entreprise hexagonale. Alors que Laurence Parisot, la matrone des patrons, jubilait à cette annonce, pensez-vous, en ces temps de rudesse économique, comment ne pas se satisfaire d’un tel résultat ? Il faudrait être bien déraisonnable pour condamner telle performance, ou alors, tout simplement smicard, rmiste, ou autres minimalistes du système.

Dix fois plus que la généreuse, mais encore hypothétique, somme annoncée par Nicolas Sarkozy lors de sa piètre prestation télévisuelle de la semaine dernière, lorsqu’il affirmait que les intérêts que produiront les prêts faits aux différentes officines bancaires seront redistribués aux ménages les plus modestes. Ce rapport donne la mesure du gigantisme affiché par le premier groupe pétrolier français, « 4e groupe pétrolier intégré international côté dans le monde » [1] selon l’autoprésentation faite sur le site officiel. Présent dans 130 pays, comptant dans ses rangs 96400 collaborateurs (ni ouvriers, ni employés, encore moins de précaires, contractuels ou autres catégorie peut valorisante), Total est bien entendu une entreprise « animée par une volonté permanente de transparence, de dialogue, et de respect des autres », il va s’en dire ! De plus, « L’ambition du Groupe est de répondre aux enjeux de l’ensemble de ses métiers en terme de valorisation des ressources naturelles, de protection de l’environnement, d’adaptation de ses opérations à la culture des pays accueillant ses activités et de dialogue avec la société dans son ensemble », vous ne rêvez pas puisqu’on a ici affaire à une entreprise totalement décomplexée, dont le plan de communication ne recule devant aucune formulation pieuse pour lisser une réalité souvent dénoncée par nombre d’observateurs avisés [2]. Au pays des royalties opaques, les turpitudes ont les moyens de leur discrétion, les silences complices n’ont aucun mal à trouver preneur.

Pour autant, selon certains, le groupe agit au nom des intérêts géostratégiques français, il est donc particulièrement mal venu de se plaindre alors que cette richesse vient, même virtuellement et tout naturellement, alimenter le PNB national. Dés lors, inutile de faire la fine bouche sur la nature réelle de ce résultat qui fait claironner et trompéter Laurence Parisot, cette dernière s’empêchant de divulguer que ces bénéfices sont essentiellement réalisés sous la forme de rentière, comme l’explique sans ambages François Carlier [3] dans une interview donnée ce-jour sur le site de Libération. Elle oublie aussi que ce chiffre prestigieux est le résultat de la flambée historique du cours du baril de brut qui a avoisiné 150 dollars cet été, plombant à la fois le portefeuille des français mais aussi la balance commerciale du pays dont le piètre résultat doit beaucoup à cette donnée.

Mais alors, que faire d’une telle somme ? En premier lieu, rémunérer les actionnaires qui vont se partager en dividendes la modique somme de 5 milliards d’euros, soit un peu moins que la somme allouée au revenu minimum d’insertion versée à pratiquement 1,2 million de personnes [4]. Ce qui peut donner un ordre de grandeur, un point de comparaison, même si cela n’est pas raison. Pour le reste de la somme, elle sera allouée aux investissements afin d’accroître encore une domination déjà gargantuesque. Au 1er Janvier 2009, l’entreprise avait 12,3 milliards d’euros en trésorerie, bien loin de la pénurie de liquidités, les caisses de Total sont pleines d’or, à ne plus savoir quoi en faire, alors que le PIB du Rwanda n’est que de 1,7 milliards de dollars, ce qui illustre parfaitement l’état de la répartition des richesses dans le monde [5].

Mais que fera Nicolas Sarkozy, chantre de la moralisation du capitalisme, obligera-t-il l’ogre de la chimie et des polymères à investir dans les énergies renouvelables, notamment dans la recherche car la France se situe bien loin dans le classement des nations sur ce segment pourtant porteur d’avenir, et les japonais ne s’y trompent pas. Ou bien soutiendra-t-il la proposition évasive faite par Martin Hirsch qui voudrait que Total investisse une partie de ses bénéfices dans des « systèmes d’intérêt général qui créent de l’emploi », ce dernier invitant même, fort naïvement par ailleurs, Christophe Margerie [6] à pousser la porte de son bureau ministériel.

À l’évidence il n’en sera rien, la somme ayant déjà été ventilée aux quatre vents des intérêts premiers du groupe qui, de toute les façons, œuvre pour l’avenir énergétique de la France, ce qui est autrement important au regard des enjeux sans commune mesure auxquels le groupe doit faire face. Que les français le comprennent et l’intègrent, ils n’auront rien, c’est pour leur bien !

 

[1] Selon le critère de la capitalisation boursière (en dollars), au 31 décembre 2007.

[2] Articles sur Total
 Évaluation éthique de Total

[3] Directeur adjoint des études pour l’UFC-Que Choisir.

[4] RMI, état des lieux. Sous la direction de Michèle Leliévre et Emmanuelle Nauze-Fichet.

[5] Ined

[6] Le parcours de Christophe Margerie.
Illustration Delize


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