Une crise économique repose sur le pathos de la monnaie

par Bernard Dugué
vendredi 11 juin 2010

Marx a écrit Le Capital. S’il revenait parmi nous, sans doute écrirait-il La Monnaie. Pourquoi ? Parce que les problèmes économiques sont tous liés à l’usage de la monnaie. Et plus spécialement, d’une part à la répartition des flux monétaires, des transactions marchandes, d’autre part à la stabilité de la monnaie. Ce dernier point se décompose en trois aspects. Premièrement, la stabilité de la monnaie et par opposition son instabilité, principalement l’inflation et très rarement la déflation. Ce point est important. Car il offre des marges de manœuvres aux opérations et une certaine sécurité économique. On sait que certaines activités rapportent beaucoup dans l’instant mais moins à d’autres moments. Si alors l’inflation est élevée, un opérateur voit ses gains amputés d’année en année. Deuxièmement, la parité des monnaies n’est pas garantie, ni stable, ce qui engendre parfois des crises dans des pays dont la monnaie est surévaluée, ou alors s’effondre. Des parités stables sont profitables à la bonne gestion des acteurs effectuant des opérations dans plusieurs zones monétaires. Troisièmement, la disponibilité de la monnaie est aussi un point important. Les banques centrales y veillent alors que le dispositif du crédit permet, moyennant des intérêts, de disposer d’argent cash pour réaliser des opérations. 


La monnaie, c’est en quelque sorte l’énergie du système économique, une énergie dont la valeur dépend des flux monétaires extrêmement complexes. Bref, ce n’est pas comme l’énergie physique qui elle, est stable. Le quantum d’énergie radiative dépend de la fréquence selon une formule où une constante intervient, la constante de Planck, dont le principe est de ne pas varier. Le dollar, l’euro, le yen, sont loin d’être aussi constants que le quantum d’énergie. En cas de violentes instabilité, une crise monétaire se produit. Elle de l’inflation dans une zone, si bien que la valeur de la monnaie s’effondre et l’on peut dire qu’en cas d’hyper inflation, comme en Allemagne sous Weimar ou récemment au Zimbabwe, la monnaie n’existe plus. L’autre crise monétaire classique provient des parités et notamment, de celle établie entre une monnaie nationale et le dollar, monnaie hégémonique depuis 1944. Les fluctuations du dollar ont produit par ricochet la plupart des crises monétaires récentes, engendrant le krach boursier de 1987, plaçant le Japon dans une longue crise de croissance après les accords du Plaza et du Louvre, ce qui créa la bulle spéculative de 1990 qui se dégonfla lentement, mettant un terme au miracle économique nippon. Par la suite, les crises ont été successivement, mexicaine en 1994, asiatique en 1997, russe par ricochet en 1998, argentine en 2000. En 2008, la crise est globale.


Les crises monétaires


Le souci de la monnaie est aussi vieux que l’échange. Et l’on peut affirmer que chaque époque du système économique a vu émerger son problème de monnaie. Après la Guerre, l’économie n’a cessé sa croissance, imposant une régulation rigoureuse dans la stabilité de la monnaie et la fixation des taux de change. Au vu des crises monétaires et financières à répétition (plus d’une vingtaine recensées depuis 1973) un constat s’impose. Le système monétaire parfait n’existe pas et l’on peut légitimement se demander si l’économie n’est pas condamnée à se développer en surmontant des crises à répétition. Car l’économie, de part les innovations qu’elle permet, est constamment en mutation, alors que les politiques nationales ajoutent des tensions supplémentaires. Les crises ne préviennent pas quand elles surviennent. Après coup, les explications se dessinent. Ce qui laisse supposer qu’on pouvait anticiper ces crises. En fait, l’économie est régie par des mécanismes qu’on pourrait comparer à ceux d’un tissu élastique avec aux extrémités, des forces tendant à l’étirer plus ou moins. Avant la crise, les tensions sont perceptibles. Il semblerait que les opérateurs pèchent par déni de réalité. La crise est possible et se produit quand l’élastique se déchire. Les économistes sont des gens optimistes. Tant qu’il n’y a pas de cassure, ils pensent que le système peut tenir et qu’il faut laisser le temps faire son effet. Mais quand ça craque, la crise impose un rééquilibrage du système, voire une réorganisation. On peut parler de l’économie comme un système voué à se déstabiliser et se réorganiser. En suivant Schumpeter et sa notion de destruction créatrice, on concevra la notion de « déstabilisation réorganisatrice » pour caractériser le cours du système économique pendant les quatre décennies précédentes. De 1970 à 2010.


1973. Fin du système monétaire de Bretton-Woods. En 1944, après la grande crise mondiale commencée en 1929 et achevée par la guerre, les grandes puissances occidentales avaient décidé d’instaurer un système monétaire permettant de garantir la stabilité du commerce mondial en contrôlant au mieux les émissions de monnaie et leurs parités. Le dollar était la monnaie de référence, mettant fin au système multipolaire du change-or en instituant le dollar comme seule monnaie définie en or, les autres monnaies étant définies par rapport au dollar. Ce système a bien fonctionné mais le « mécanisme de l’élastique » a fait que dans les années 1960, les Etats-Unis ont émis de grosses quantités de dollars alors que l’Allemagne, grande puissance exportatrice, avait accumulé en excès la monnaie de réserve internationale, avec une crainte d’inflation. D’où en 1971 les revendications germaniques pour rembourser les dollars excédentaires en or. Refus des Etats-Unis. En mars 1973, les accords de la Jamaïque mettent fin à Bretton-Woods en instituant le système des changes flottants non sans des risques d’instabilité pressentis à cette époque par les économistes dont un certain Tobin dont la taxe était censé amortir d’éventuelles fluctuations monétaires de grande amplitude.


En Europe, les pays européens, conscients d’être unis par un destin économique commun, instituent en 1972 le Serpent monétaire européen pour éviter les trop grandes fluctuations entre monnaie nationale et notamment, le mark qui tend à frétiller au rythme du dynamisme industriel allemand. Le Serpent s’achève en 1978, tandis que le franc plonge. En 1979 naîtra son successeur, le Système monétaire européen. Qui fonctionnera tant bien que mal jusqu’au clash de 1992 avec l’intervention des marchés dont l’action finit par avoir la peau de la lire et même de la livre, monnaie forcées de quitter le SME. La monnaie unique est sur les rails alors qu’en 1993, c’est le tandem franc-mark qui déraille, sortant de ses marges de fluctuations officielles. Les marchés financiers et les spéculateurs ont été jetés en pâture à l’opinion publique alors que ces marchés ne font qu’apprécier la valeur d’une monnaie. Le mark n’a cessé de s’apprécier car l’Allemagne a une économie dynamique et une inflation très surveillée, contrairement à celle de l’Italie. Peu avant le clash, le maintient de la lire dans le SME avait conduit à des aberrations que les Niçois pouvaient constater en voyant débarquer des hordes d’Italiens venus faire leurs courses dans les grandes surfaces en jouant d’une lire devenue surévaluée compte tenu de son inflation. Le mécanisme de l’élastique n’a cessé de jouer.


Le mécanisme de l’élastique est inhérent à la dynamique de la monnaie. Tous les opérateurs agissent en tout lieu et tout temps en quête de transactions permettant d’extraire la monnaie. La conjugaison de ces forces finit par créer des instabilités, comme l’inflation, mais aussi les excédents commerciaux résultant de la conjugaison d’une production concurrentielle et parfois d’une parité monétaire favorable aux exportations. Ce mécanisme de l’élastique va jouer dans la dynamique de la déstabilisation réorganisatrice qu’on peut illustrer en examinant le désordre consécutif aux accords du Plaza, amenant, entre autres phénomènes, le Japon vers une décennie perdue.


1985 accords du Plaza et bulle japonaise. Entre 1985 et 1988, il s’est produit des phénomène monétaire de grande intensité et pour lesquels il n’y a pas encore d’échelle pour les quantifier, alors qu’il en existe pour les ouragans et les séismes. Ces événements monétaires illustrent parfaitement le principe de la déstabilisation réorganisatrice, le mécanisme de l’élastique et la présence des puissances extractrice de monnaie. Replaçons les événements dans leur contexte historique. Les années 1970 et le début des années 1980 ont placé les Etats-Unis et d’autre pays face à une inflation excessive. Prenons le cas de la France qui, de 1973 à 1983, a connu une inflation dont la moyenne annuelle dépassait les 10 points. Pendant cette décennie horrible, pas une seule année a vu l’inflation tomber en dessous des 9 points. Les Etats-Unis ont connu aussi une inflation importante conduisant le gouverneur de la FED, Paul Volcker, à prendre en main le dossier et maîtriser l’inflation en augmentant les taux d’intérêt ce qui a eu pour effet également d’apprécier le dollar suite à l’effet d’aspiration des capitaux venus fructifier dans ce qui était devenu le pays de Cocagne pour les placements. L’investisseur va où l’exploitation du champ monétique et économique est le plus favorable. En 1985, les pays du G-5 (G-7 moins l’Italie et le Canada) décident de mettre un terme à cette situation pénalisant le commerce mondial et d’intervenir sur le marché des changes, si bien que le dollar baisse et regagne sont niveau de 1979 en quinze mois. Deux ans plus tard, les accords du Louvre signés par le G-7 mettent fin à cette mesure mais le processus suit sa course inertielle. Le yen et le mark s’apprécient fortement. Et par effet domino, la déstabilisation va produire deux effets importants. La FED remonte ses taux d’intérêt alors que l’économie américaine était en plein boom grâce aux exportations amplifiées par la baisse du dollar, non sans un contexte de déficit commercial dont l’annonce, avec la remontée des taux de la banque Allemagne, a créé un mouvement de panique. Le marché des actions avait progressé pour ensuite chuter en un jour de 22 points. En fait, cette chute aurait pu durer plusieurs semaines et si la baisse a été violente, c’est à cause des effets cybernétiques produits par les mécanismes boursiers automatisés. En deux jours, l’équivalent de trois mois boursiers ont été échangés. Le mécanisme de l’élastique a été puissant. Par la suite, l’économie a retrouvé rapidement ses marques alors que le monde de la finance s’était infligé une belle peur. Quant aux membres du G-7, ils décidèrent qu’on ne les reprendrait plus à vouloir influencer les monnaies, tandis que les experts politiques imposèrent aux traders de prévoir des mécanismes de sauvegarde en cas de trop grande fluctuation sur un titre.


L’année 1987 semble être un retournement de tendance. Le miracle économique japonais a été stoppé dans sa course triomphale. Voici les faits. Suite à la dépréciation du dollar, les opérateurs financiers japonais récupèrent leurs fonds expatriés en pensant qu’ils sont menacés de dépréciation. Qu’en font-ils ? Ils placent cette gigantesque manne financière dans leurs dispositifs nationaux de placement. Avec toujours le même principe. Les investisseurs font là où les placements sont les mieux placés pour extraire de la monnaie. Et à partir de 1986, c’est au Japon avec son yen apprécié, qu’il fallait se placer. Avec toutes ces liquidités, l’immobilier flambe avec une rare intensité, tandis que l’indice Nikkei se prend pour l’Everest, frôlant les 39 000 points à son plus haut niveau le 29 décembre 1989. Alors qu’en 1985, ce même indice dépassait à peine les 10 000 points. L’immobilier à usage commercial suit la même tendance, avec un indice presque quadruplé pendant cette même période, alors que l’immobilier résidentiel a plus que doublé en seulement 5 ans. Et la suite ?

Eh bien ce que les économistes ont appelé la bulle spéculative japonaise s’est lentement dégonflée. Les actifs immobiliers et mobiliers ont été lentement soldés, pendant 15 ans, avec une chute brutale de l’immobilier dès 1990, étalée sur 5 ans, puis ensuite une lente descente sur 10 ans et des indices rejoignant les niveaux de 1980. L’indice boursier a chuté rapidement, non sans résister par la suite, fluctuant autour des 20 000, puis des 15 000, ce que l’on peut comprendre au vu du dynamisme industriel nippon. Mais en 2004, puis en 2009, le Nikkei était en dessous des 10 000 points, au niveau de 1985, juste avant les accords du Plaza. Pendant ces quinze années dites perdues, le Japon a prospéré à un rythme très modeste, dans un contexte de morosité, de marasme social, de doute, avec une inflation quasi nulle sur cette longue période, chose assez incroyable, traduisant une économie atone, enfin, tout est relative, quand je dis atone, c’est en prenant pour référence le miracle japonais des décennies précédentes, notamment sous l’égide du toyotisme fin 70’s et début 80’s.


Bref, l’économie japonaise a stagné, ce qui ne veut pas dire qu’elle a décliné. Ses prétentions ont juste été revues à la baisse et la puissance d’extraction de la monnaie a dévoilé ses limites. Quels mots employer pour signifier ce qui s’est passé, quel sens, quelle vérité ? Assez évidente, en vérité. La voracité des extracteurs de monnaie a asséché la solvabilité des travailleurs. Et au final, le processus s’est retourné contre les possesseurs de tant de monnaie dont ils ne savaient que faire. Pour le dire sous un autre angle, le Japon a montré les failles d’un capitalisme qui ne profite pas à la société et qui se caractérise par cette notion de capitalisme anti-fordien. La monnaie extraite est séquestrée par une caste de gens riches. C’est aussi simple que ça et d’ailleurs, le Japon de 1990 a préfiguré le devenir des autres économies et notamment, celle des années 2000 avec comme solde la crise de 2008 dont les ressorts sont dans le principe les mêmes que ceux ayant conduit le Japon vers son marasme consécutif à la bulle de 1989.

Le Japon a donc anticipé les dérives du capitalisme financiarisé, essentiellement parce qu’il a conjugué deux éléments. Premièrement, une avancée technologique considérable ayant permis la mise en réseaux des flux et l’optimisation de l’extraction de monnaie avant les autres nations, le tout associé à un formidable élan industriel avec l’avènement de la robotisation si bien que le Japon des années 1980 a disposé d’une avance technologique comme ce fut le cas de l’Allemagne après Bismarck. Mais ce dispositif d’extraction de richesses n’a pas été suivi d’une juste répartition en raison d’une puissance rémanence de l’esprit féodal japonais conduisant les élites à œuvrer de manière aristocratique et surtout oligarchique. Vaste question anthropologique que je préférerais laisser de côté pour ne pas noyer le thème développé dans ce chapitre.


1994 et 1997. Crise mexicaine, crise asiatique puis russe. Les crises récentes sont toutes liées à ces mécanismes d’élastique par lesquels les monnaies sont secouées alors que les marchés financiers déplacent leurs fonds d’une zone monétaire à une autre sans aucune limite temporelle. La crise mexicaine est un classique du genre. Pendant un moment, l’ancrage de la monnaie nationale, le peso en l’occurrence, fonctionne de « manière vertueuse », l’économie prospère et les capitaux viennent se placer sur ce terreau où l’argent pousse et ne demande qu’à être cueilli. Mais comme une population agit comme un seul homme et veut extraire la monnaie, cette tension génère de l’inflation, la compétitivité s’érode, les comptes publics s’effritent, un mécanisme vicieux se met en place jusqu’au terme final où les capitaux refluent, ce qui a pour effet d’alimenter encore plus la crise et par effet boule de neige, le Mexique se retrouve quasiment en faillite, enfin, presque. Mais la bienveillance du voisin américain gouverné par Bill Clinton, vient en aide en accordant un prêt de 50 milliards, dont 18 provenant du FMI. Mais trois ans plus tard, ce même Clinton ne fera aucun geste pour aider les pays asiatiques à leur tour, plongés dans la tourmente financière, car il prenait cette crise comme de menus écueils et que du reste, un certain Friedmann, le promoteur du monétarisme, déconseillait fermement toute intervention artificielle des Etats, jugeant qu’il fallait laisser le marché faire son œuvre dans le temps et réorganiser les échanges. Résultat, chute de 8 points du PIB mexicain en 1995.


La crise asiatique a commencé en 1997 avec la Thaïlande, l’un des tigres asiatiques emblématiques du dynamisme économique en Asie du Sud-est dans les années 1990 et de l’accomplissement des promesses contractée dans la décennie précédente. Les mécanismes en jeu sont les mêmes que lors de la crise mexicaine. Endettement, spéculation boursière, inflation, le tout entraînant un réajustement sévère opéré par le marché des changes (Forex) alors que le gouvernement thaïlandais n’a pas cherché à enrayer la chute de sa monnaie. De proche en proche, la crise se propage avec la perte de confiance des marchés dont on sait pertinemment qu’ils n’obéissent pas forcément à la stricte rationalité et parfois, paniquent. Indonésie et Philippine sont affectées par ricochet systémique, puis les dragons, qu’on croyait plus solides, sont aussi touchés. La Corée, Taïwan, Singapour et Hong Kong subissent la perte de confiance du marché des changes et des investisseurs. En fait, la sanction des opérateurs a été plus sévère que ne le justifiait les défauts économiques de ces pays. Les hedges funds ont joué de concert avec le marché des changes pour infliger des pertes en utilisant tous les leviers possibles, non pas pour le plaisir de couler les pays asiatiques mais juste se servir de leurs faiblesses de position temporaires afin de pomper le maximum de profit.


En 1998, la crise asiatique se propage en Russie, sous l’effet des opérations hasardeuses d’un hedge fund dont les positions auraient été égales au PIB d’un pays moyen comme l’Espagne. Ce fond d’investissement à risque, LTCM, qui a vu le jour en 1994, s’est pratiquement effondré au moment de la crise russe. Cet événement n’a pas fait les titres de nos journaux à cette époque. Il est vrai que nous étions anesthésiés par la fausse espérance du gouvernement Jospin puis euphorisés par la victoire au Mondial. Cet épisode aurait dû servir de référence et inciter les Etats à plus de prudence, car par bien des aspects, cette crise russe a préfiguré la crise mondiale de 2008, ne serait-ce qu’à travers les actions concertées des banques et Etats pour recapitaliser ce fond et éviter une crise systémique mondiale. Mais, à cette époque, l’ivresse était de mise, surtout avec la confiance des ces nouvelles technologies dont les actions allaient faire et défaire des fortunes. Le bilan de ces années 1997-2000 illustre parfaitement les égarements et les failles de ce système avec des produits financiers complexes et ces fonds qui jouent sur le casino des actions et obligations. L’économie avance avec le temps des hommes, de leur travail, mais la finance veut transgresser les limites du profit généré par l’économie réelle et ainsi vont les crises. Et j’ajoute, avec la bienveillance et la bénédiction des Etats.


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2000 à 2010. La crise plurielle. (....)

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