Vers la liquidation de la classe moyenne

par Laurent SAMUEL
mardi 25 septembre 2012

Certains observateurs soulignent que pour sortir nos économies du marasme dans lequel elles sont tombées, les dirigeants politiques et autres puissants de ce monde pourraient s’entendre sur un certain « sacrifice » de la classe moyenne, en sabotant plus ou moins volontairement l’Etat-providence et en organisant la répression financière des ménages.

La théorie historique veut que les périodes de prospérité économique favorisent l’émergence d’une classe moyenne, une vaste portion de la population à qui son revenu permet d’accéder à un relatif bien-être, de sortir de la misère. L’émergence de cette classe moyenne est attestée dans le passé : population urbaine de l’empire romain du début de l’ère chrétienne, bourgeoisie proto-industrielle de la fin du XVIIIème, plus récemment classes moyennes issues de la tertiarisation des économies occidentales.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale se sont succédé deux cycles d’une trentaine d’années. La première période (1945-1975) que l’on désigne par le joli nom de « trente-glorieuses » a vu fleurir une prospérité économique et sociale inouïe, sur fond de reconstruction de l’Europe pour tourner le dos à la pire guerre dans l’histoire de l’humanité.

Naissance et mort de la classe moyenne

Grâce à une croissance ininterrompue et des règles du jeu très libérales, nos sociétés ont pu s’installer à l’abri de puissants Etats-providence. Le modèle consumériste dominant alimenté par la fuite en avant de la techno-science ont fait prospérer les effectifs et aiguiser les appétits d’une classe moyenne toujours plus nombreuse, laborieusement occupée à singer l’american-way-of-life.

Indispensable pour préserver la domination économique absolue d’une petite élite, la moyennisation de l’ensemble des sociétés occidentales a gonflé un ventre mou de la pyramide sociale. Incapables de résister aux multiples corporatismes, les Etats démocratiques en sont venus à organiser une vaste redistribution, garantissant aux classes productives un statut « toujours-plus » avantageux (accès aux soins, éducation, équipement individuel, protections sociales).

L’asservissement par la dette

Drogués à l’idéal du progrès permanent, les classes moyennes ont prospéré pendant trente ans, bénéficiant d’une croissance ininterrompue de leur confort individuel et collectif, l’Etat-providence s’employant à développer pour elles un épais filet stabilisateur, en vue d’assurer bien-être individuel et satisfaction des exigences de sa classe laborieuse. La portion congrue étant réservée à l’urgence, pour traiter la misère sociale afin d’en cantonner les dommages collatéraux.

Le choc pétrolier de 1974 a mis un coup d’arrêt brutal à cette croissance du Bonheur National Brut que l’on finissait par croire infinie. A compter du milieu des années 70, la croissance économique n’est plus suffisante pour payer les dépenses de notre train de vie. Depuis cette date, les Etats occidentaux et leur population ont vécu chaque année à crédit : les ménages ont consommé en gageant des revenus qui sont par expérience incertains et les Etats ont couverts année après année leurs impasses budgétaires, en acceptant de servir aux grands créanciers internationaux la rente de leur privilège fiscal.

Bref, depuis trente ans, c’est l’économie de la dette nous permet de maintenir l’illusion d’une poursuite de la prospérité. Nous feignons d’ignorer que tout ceci est bien « à crédit » et par un égoïsme monstrueux, notre civilisation moderne accepte tacitement de transférer le coût de son bien-être sur les générations futures, sans parler des plans écologique et démographique (Nous n’évoquerons pas ici la facture écologique monstrueuse que nous transmettons à nos enfants, ni les conséquences non calculées de l’allongement de la durée de vie sur la montée en charge du risque « dépendance « ).

La classe moyenne, victime de son succès

Aujourd’hui, une première facture nous est présentée : celles des créanciers, qui viennent constater la faillite économique de nos grands Etats-providence. Les dettes accumulées sont devenues tellement gigantesques que les créanciers finissent perdre confiance et commencent à réclamer leur dû : l’économie de la dette, comme une maladie, a pris le contrôle de la société. Dans certains pays, ces dettes se sont accumulées sur les ménages, dans d’autres sur les Etats, dans d’autres encore (Etats-Unis) sur les deux à la fois.

C’est la classe moyenne qui serait désignée pour régler l’addition de ces trente années passées à vivre au dessus de nos moyens. La raison en est simple : la classe moyenne réunit la plus grande partie de la population, elle est le premier bénéficiaire de l’Etat-providence, et elle ne dispose d’aucun réel pouvoir. Elle est fragile politiquement, car divisée en intérêts catégoriels qu’il est toujours possible de monter les uns contre les autres et les éventuels rouages d’une résistance sont confisqués par des institutions qui ont intérêt au maintien du status quo.

Bref, la classe moyenne est nombreuse, inorganisée et sans défense ; elle coûte fort cher aux finances publiques et elle est facile à tondre. D’autant plus que cette classe moyenne est particulièrement laborieuse ; son idéal consiste à travailler dur pour accumuler du patrimoine et couler des jours heureux en profitant de l’allongement de la durée de vie.

Elle mourra par où elle a péché…

Pour résorber la crise, deux voies sont ouvertes qui conduiront inéluctablement à l’extinction de la classe moyenne : le démontage de l’Etat-providence et la répression financière des épargnants.

L’Etat-providence est le terreau dans lequel la classe moyenne a pu croître et se développer. Accès à l’éducation, à la culture, aux soins, prise en charge des périodes d’inactivité, assurances sociales et diverses, la classe moyenne a construit son bonheur et sa sécurité sur les filets protecteurs de l’Etat-providence, les fameux « stabilisateurs sociaux ».

Avec l’allongement de l’espérance de vie, la médicalisation à outrance de nos comportements, le coût exorbitant de la fin de vie et la montée en puissance du risque « dépendance », c’est du côté de la santé que les marges de manœuvre financières sont les plus importantes. On peut craindre que la liquidation des classes moyennes se fasse d’abord au sens propre, avec la réduction de l’accès aux soins dont les effets démographiques seraient immédiats. Ce phénomène sera exacerbé par le recul progressif de l’âge de la retraite qui est déjà inscrit dans les textes.

Mais il ne suffira pas de réduire la voilure des Etats-providence, il faudra également régler la facture de l’endettement. Pour ce faire, les pouvoirs publics commencent à convoquer la répression financière qui va permettre de spolier les épargnants pour accélérer le désendettement des Etats.

La répression financière est bien connue en histoire économique. Elle se cache derrière un cocktail empoisonné (également appelé « euthanasie du rentier ») fait de taux d’intérêt très bas, d’une résurgence de l'inflation, d’une pression fiscale importante et d’une réglementation coercitive de l’épargne . La répression financière canalise de manière autoritaire l’épargne des ménages vers la dette publique, en imposant des rendements très faibles et en laissant l’inflation grignoter le capital. Elle organise un transfert insidieux des richesses des créanciers (les ménages) vers les débiteurs (les Etats).

La répression financière des épargnants ruinera les classes moyennes et permettra aux Etats de se renflouer à bon compte.

 

Photo : DonkeyHotey (Flickr)


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