« Virez-les tous ! »

par Gil Genappe
samedi 6 septembre 2008

Quand le multimillionnaire patron de Ryanair se pique de politique, on n’est pas déçu du voyage. Dans deux interviews parues simultanément en Grande-Bretagne[1], il donne sa vision d’une société idéale, débarrassée des officines, du contrôle des salaires et des fonctionnaires. Au premier rang dans sa ligne de mire : les associations de défense des consommateurs.

Le libéralisme moderne selon Michael O’Leary n’est pas une partie de rigolade pour tout le monde. Le « Irish Independent » lui a demandé d’analyser la politique du gouvernement irlandais ou, plus exactement, d’expliquer comment il réglerait les problèmes économiques du pays s’il était à la place du Premier ministre, Brian Cowlan. A l’écouter, l’affaire serait rondement menée et ne présenterait pas de gros obstacles : « Virez-les tous et réduisez les impôts  ». Cette stratégie musclée vise principalement les institutions parastatales, « dispendieuses et inutiles », telles que les associations de défense des consommateurs. « La National Consumer Agency (NCA) ? Poubelle. Que font-ils ? L’Etat finance un fauteuil de direction pour Celia Larkins, pour quoi faire ? Que sait-elle des consommateurs ? »

Haro sur les consos

Il faut préciser que ladite NCA venait de l’attaquer de front dans l’affaire de l’annulation unilatérale, par Ryanair, de milliers de voyages achetés de bonne foi sur d’autres sites internet que le sien…[2] Intarissable sur le sujet des « quangos » (quasi non-governmental organisations), autrement dit les officines et organismes parastataux, O’Leary tient fermement sa proie. « Nous avons assisté à une explosion de "quangos", propulsé cette Celia Larkins à la tête de la NCA, et on lui paye un salaire pour faire quoi ? Débarrassons-nous d’elle ! Et l’autre type, ce mec de Cork, celui de « Show me the money », comment s’appelle-t-il déjà ?[3] Eddie Hobbs, voilà. Virons-le ! Pourquoi paie-t-on des types comme ça ?  »

L’éruptif Irlandais étaie sa démonstration par son propre cas (évoqué ci-dessus), qu’il juge apparemment exemplaire et fédérateur. « De toutes façons, la NCA ne sert à rien. Nous l’avons démontré en empêchant des sites web d’agences intermédiaires de vendre des vols Ryanair en ligne en s’arrogeant des commissions illégales sur ces ventes.  » Le régulateur du transport aérien ne s’en tire pas à meilleur compte ; « Tout ce qu’il a fait est d’apposer son cachet sur des augmentations de prix. » Fermez le ban.

« Vous allez en baver »

Heureusement, Michael O’Leary détient la recette miracle pour endiguer l’inflation et relancer la croissance. Et il prouve qu’il peut (aussi) dépasser le cadre de ses intérêts personnels. Coupes sombres dans les dépenses publiques, licenciements massifs de fonctionnaires, gel ou réduction des salaires sont les mesures phares qu’il conseille à Brian Cowen d’adopter sans délai. Le tout étant d’emballer la main de fer dans un gant de velours. Aussi, O’Leary suggère de réduire l’impôt sur le revenu de tous les ménages gagnant jusqu’à 100.000 euros par an pour faire passer la pilule des réductions de dépenses publiques. Et d’expliquer : « Si le gouvernement rentrait en septembre et disait, "Voici les mauvaises nouvelles, le monde est dans la m…. Nous allons réduire de 10% les dépenses publiques cette année, et il y aura encore des tas de foutues mauvaises nouvelles cet hiver, et vous allez en baver, mais on va réduire vos impôts de 5%" – vous seriez étonné des réactions.  »

« P… de fonctionnaires »

Admettons ; mais comment compenser ce manque à gagner fiscal ? « Facile : réduire les dépenses publiques. Virer des fonctionnaires. Qu’attend-t-on ? Nous avons bien trop de p… de fonctionnaires, dont la plupart sont employés par des "quangos" parfaitement inutiles.  »

Un raisonnement qui cadre avec la faconde du personnage, mais qui prend tout son sel dès lors qu’on sait que c’est grâce aux subventions publiques généreusement accordées par les collectivités locales des aéroports qui accueillent ses avions que O’Leary a bâti une fortune personnelle estimée à quelque 400 millions d’euros au bas mot[4]… Mais évidemment, il ne s’agit pas d’argent public irlandais ![5] Les Belges, eux, savent à quoi s’en tenir : ce sont pas moins de 255 millions d’euros qui ont été investis sur 20 ans dans l’aéroport de Charleroi, pour le seul profit de Ryanair et des deux petits « concurrents » qu’il a bien voulu tolérer sur sa piste fétiche : le hongrois Wizzair, spécialiste de l’Europe de l’Est (Pologne surtout) et le Marocain Jet4You.[6] Sans évoquer les 400 millions prévus pour la nouvelle gare, le tout en période de récession…

La valse des millions

En France, les tombereaux d’argent public déversés dans l’escarcelle de Ryanair ont ému jusqu’à la Cour des Comptes, vient de clôturer son enquête. Celle-ci établit que le contribuable français paye le même prix que le voyageur pour que celui-ci puisse voyager à ce tarif-là… Autrement dit, celui qui ne quitte pas ses pantoufles ni son HLM paie pour celui qui croit faire une bonne affaire en partant à Rome pour 10 euros. Sans oublier que ce dernier paye aussi en tant que contribuable… Finalement, si le modèle low-cost parvient à survivre malgré la hausse des coûts du brut, c’est grâce à l’argent public dont les « p… de fonctionnaires » ont bien voulu allouer les crédits… Et si là aussi, on les « virait tous » ?



[1] The Independent, on Sunday 17/08/08 et The Irish Independent, 16/08/08.

[2] www.air-scoop.com, 08/08/08

[3] Programme de la télé publique irlandaise, animé par Eddie Hobbs, le Julien Courbet local, qui aide les « petites gens » à améliorer leurs revenus en protégeant leurs droits de consommateurs.

[4] The Guardian, juin 2005

[5] Ryanair se défend de bénéficier de subventions publiques, car les montages qui lui permettent d’en bénéficier sont très complexes et sont conçus de telle sorte qu’ils permettent d’échapper aux foudres de la Commission européenne ; surtout depuis le jugement de février 2004 au terme duquel la compagnie irlandaise a été condamnée à rembourser 3,8 millions d’aides publiques illégales à la Région Wallonne.

[6] A noter que Ryanair vient d’annoncer l’ouverture d’une ligne vers la Pologne et de 3 destinations au Maroc au départ de Charleroi.


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