« Working more* » ou bien « working smarter * » ? Une “Úlite” en pantoufles

par Tronche de cake
mercredi 21 novembre 2007

Au cours de ces 10 derniers mois le labeur des Français a été remis en question avec véhémence par nos politiques, mais peut-être pas dans le bon sens. Les Français ne produisent pas assez, dit-on. Ne produisent-ils pas assez, ou bien ne produisent-ils pas assez bien ? Pourtant nous avons paraît-il les meilleurs écoles d’ingénieurs et de commerce d’Europe. La crème de la crème. Paradoxe ? Le coût de la main-d’œuvre a été dénoncé. A juste titre ? Le coût de qui ? La Suède qui a, paraît-t-il, de moins bonnes écoles et où la main-d’œuvre « coûte » plus cher se porte à merveille économiquement. Tentative d’explication.

Les faits sont là : l’économie française se porte médiocrement, ce qui se reflète par une embauche nette moins forte que chez nos voisins européens et un creusement du déficit du commerce extérieur. « La faute à l’euro trop fort », crie le président de la République. Selon lui, la forte appréciation de l’euro à plus d’1,40 dollar pour un euro est responsable du tarissement des exportations françaises dans la mesure où nos clients étrangers doivent dépenser plus de dollars qu’auparavant pour acheter un produit vendu au même prix en euro. « Faudrait voir à pas nous prendre pour des c*** », lui répondent la commission européenne ainsi que nos partenaires allemands, quoiqu’en des termes un peu plus diplomatiques. Selon eux, la hausse de l’euro n’est pas responsable de la mauvaise santé économique française.

En effet, plus de 60 % des exportations françaises se font vers les pays de l’Union européenne qui font tous des efforts pour aligner leur monnaie sur l’euro. L’économie allemande se porte d’ailleurs au mieux alors que les entreprises allemandes vendent en euros au même titre que les françaises. Logiquement, l’appréciation de l’euro par rapport au dollar devrait même profiter aux entreprises européennes : avec un euro plus fort, elles peuvent moderniser leur équipement informatique en achetant des ordinateurs, serveurs, etc., « made in taïwan » qui, eux , sont toujours vendus en dollars, donc moins chers pour les Européens. Airbus sauve sa mise en important des pièces moins chères pour construire ses avions. Vous vous êtes sûrement rendus compte que les prix des ordinateurs ont beaucoup baissé ces derniers temps ? La faute à l’euro fort...

Alors pourquoi ? Pourquoi un pays qui produit officiellement l’élite des ingénieurs et commerciaux français ne se porte-t-il pas économiquement mieux ? Un élément de réponse peut être apporté en regardant les PME françaises et en les comparant avec les PME allemandes, espagnoles et suédoises. Nos PME sont beaucoup moins tournées vers l’extérieur que celles de nos partenaires européens. Elles exportent beaucoup moins.

Or, n’en déplaise à l’Etat français, le déficit du commerce extérieur français ne se rétablira pas en obtenant des « deals » de gouvernement à gouvernement pour des livraisons d’armes ou des constructions de centrales nucléaires. C’est même contraire au principe de libre concurrence.


Non, il faut que nos PME s’internationalisent d’avantage. Mais nos entrepreneurs sont confrontés à de nombreuses difficultés comme par exemple :

1/ une difficile maîtrise de l’anglais ;

2/ des difficultés à obtenir des fonds de la part de banques qui ne comprennent rien à l’esprit d’entreprise ;

3/ de GROSSES difficultés à recruter du personnel compétent qui pourrait faire la différence pour pénétrer des marchés étrangers ;

4/ et enfin une incompréhension généralisée de la part des politiques de tout bord et des prétendus économistes.

En effet, quand un économiste renommé comme Jacques Marseilles, qui pourtant enseigne à HEC, une prétendue grande école de commerce, explique que les PME françaises doivent se concentrer sur l’exportation de camembert et de vin rouge, quand les politiques sont convaincus que les PME sont pénalisés par le coût du travail, il y a de l’incompréhension quelque part.

Le principal problème des PME n’est en effet pas comment réduire le coût du travail, mais comment accroître la valeur ajoutée pour le client. Pourquoi une PME française devrait exporter du camembert et du vin quand une PME allemande s’appelle SAP et exporte des technologies de système d’informations et qu’une PME suédoise s’appelle skype et développa la téléphonie gratuite par internet ?

La France a paraît-il les meilleurs ingénieurs d’Europe alors pourquoi ne s’y créent pas des entreprises qui font mieux que skype et que SAP ? Le coût du travail ? Mauvaise réponse : un travailleur allemand ou suédois coûte davantage qu’un Français. Législation des entreprises ? Mauvaise réponse : en Suède il faut 100 000 couronnes suédoises, soit 11 euros pour démarrer une entreprise par action, la seule forme juridique d’entreprise suédoise où la responsabilité de l’entrepreneur est limitée. En France, une SARL (société à responsabilité limité) peut se monter à partir d’un capital de 1 euro. Mauvaise maîtrise de l’anglais ? Peut-être, mais au moins les ingénieurs français ne fuient pas tous à l’étranger où ils sont mieux considérés (pardonnez-moi pour mon cynisme).


Selon moi, la principale réponse est que les ingénieurs et commerciaux les plus doués snobent les PME. Ils se considèrent comme « l’élite », et veulent être payés en tant que telle dans les grosses entreprises. Ils sont l’élite, mais ne veulent pas prendre le risque de se lancer dans une entreprise un peu aventureuse. Une élite en pantoufles !


La France souffre d’une mauvaise allocation des « cerveaux » au sein de son tissu industriel. « L’élite » y est déconnectée de la réalité.


Je sens déjà les foudres de certains lecteurs s’abattre sur moi : « comment oses-tu critiquer les grandes écoles, petit présomptueux ? », s’insurgent-ils. A moi de sortir mon paratonnerre et de leur répondre calmement. J’ai moi-même fait une prétendue « grande école » qui rime avec « cake ». Sa devise est « former les managers de demain ». Quelle arrogance ! Les « managers de demain », ce sont ceux qui ferment des usines et délocalisent. J’ai fait un échange en Suède. Dans mon établissement d’accueil, on se targuait plutôt de former les entrepreneurs de demain. Les entrepreneurs sont ceux qui créeront des emplois.


Comment résoudre cette situation typiquement française ? J’ai une idée qui déclenchera sûrement un tir de barrage dans ma direction. Mais sachez toutefois qu’on ne me déloge pas aussi facilement de mes positions et qu’il vous faudra avoir le verbe solide pour me convaincre que j’ai tort.


L’idée est simple : imposer les entreprises à taux plat (entre 30-25 %) et imposer à 75 % la tranche de revenu mensuel supérieure à 4 000 euros.


Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie qu’un entrepreneur qui est rémunéré sur le profit de son entreprise paie entre 25 et 30 % d’impôt sur ses bénéfices quel que soit le revenu de son entreprise et qu’un employé qui gagne plus que 4 000 euros par mois paie 75 % d’impôt sur chaque euro obtenu au-dessus de 4 000 euros par mois. En clair, un employé qui gagne 5 000 euros par mois paiera environ 33 % d’impôt sur les 4 000 euros et 75 % sur les 1 000 euros. En fin de compte un employé qui gagne 4 000 euros par mois paiera 1 333 euros d’impôt par mois impliquant un revenu net de 2 667 euros par mois alors qu’un employé gagnant 5 000 euros par mois paiera 1 333 + 750 = 2 083 euros impliquant un revenu net de 2 893 euros par mois.


Comme de toute façon une personne qui gagne plus qu’un certain montant ne fait qu’épargner, ce qui ne profite pas à l’économie réelle (on l’a vu les banques ne se pressent pas pour prêter aux PME), l’idée est en fait de décourager ceux qui se prétendent être l’élite et gagnent plus de 4 000 euros de travailler comme salarié et de les inciter fortement à monter leur propre entreprise : « Alors mec, tu crois que tu vaux plus que 4 000 euros par mois ? Alors, crée ta boîte et mérite-les ! ».


Une telle loi aurait un effet positif pour les entreprises :

1/ davantage de cadres ultra-compétents quitteraient leurs grandes entreprises pour créer leur propre boîte ;



2/ les PME qui proposeraient à leurs employés des parts dans la société afin qu’ils soient en partie rémunérés sur les bénéfice de la boîte et donc imposés à moindre taux auraient beaucoup plus de facilité à attirer les talents ;


3/ les grosses entreprises devront elles aussi être contraintes d’impliquer davantage leurs salariés dans le capital de l’entreprise. Il en effet patent que les employés français ont en moyenne beaucoup moins de prise de participation dans leurs entreprises que leurs homologues européens. L’avantage dans ce cas est que le coût de leur main-d’œuvre la plus chère sera en partie variable, limitant les coûts fixes ;


4/ la rémunération des haut dirigeants serait alignée sur la santé économique de leur entreprise et on éviterait les aberrations actuelles où les dirigeants d’entreprises françaises sont les mieux payés d’Europe alors que les firmes qu’ils dirigent sont loin d’être les meilleures ;


5/ un tel projet ne coûterait rien aux caisses de l’Etat, au contraire !

Remarquez que ces dispositions ne résolvent pas le financement des PME, mais j’aborderai ce sujet dans un autre article.


Bien sûr, une telle loi devra aussi valoir pour les agents du public, histoire de leur rappeler qu’ils sont les serviteurs du peuple et pas le contraire. Je pense notamment à notre cher corps diplomatique où un conseiller culturel à Stockholm est payé 9 000 euros par mois net d’impôt et travaille tout juste 25 heures par semaine.


Forcément, une telle idée ne sera jamais implémentée en France : l’élite qui nous dirige est directement visée et se garderait bien d’une telle réforme.


C’est dommage, car le problème actuel n’est pas de mettre « La France au travail » (elle travaille déjà), mais bien de mettre la France à la « créativité entrepreneuriale ».


Par Tronche de Cake, dit "Tronchard"

* « Working more » signifie « travailler plus » en anglais, “Working smarter” signifie “travailler plus intelligemment”.

** « Deal » signifie « contrat »


NB : les propos mentionnés prêtés à Jacques marseilles sont une allusion caricaturée à un article synthétisant un pseudo travail de recherche réalisé en 2002 par l’ADHE (Association pour le développement économique) si je me souviens bien. Je ne retrouve cependant pas les références sur son site http://jacquesmarseille.fr et cette information est à prendre avec précaution. Si je me trompe, je prie M. Marseilles d’accepter toutes mes excuses.


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