Elle perd son article
par C’est Nabum
jeudi 11 décembre 2025
Pour en faire une entité…
Depuis fort longtemps « Garonne » se passe de son article, manière pour ses soupirants du sud-ouest de lui déclarer leur passion. C'est une pratique rentrée dans les traditions de ses riverains qui avec l'accent, chantent les vertus de leur belle rivière. Depuis peu, la Loire hérite du même comportement et devient « Loire » pour ceux qui entendent lui octroyer un statut juridique.
Cette marque de respect m'interpelle puisqu'elle ne se fonde pas sur une pratique locale, née d'un comportement populaire qui se serait généralisé le long de la rivière. Entériner un habitus serait une manière d'honorer ce qui viendrait de ce « peuple de Loire » qui n'a pas toujours été reconnu comme tel par ceux qui font désormais campagne pour obtenir un statut juridique pour une entité non humaine.
Tout au contraire, cette façon de qualifier celle qui alternativement dans les bouches expertes est fleuve ou bien rivière, sans vraiment respecter l’appellation vernaculaire, m'interpelle et éveille en moi quelques remarques. C'est certes un petit détail mais il atteste de la fragilité de cette connaissance qu'ils portent soudainement à notre dame Liger. Qu'ils arrivent à elle bardés de diplôme et de compétences réelles n'excuse en rien ce sentiment de supériorité dont ils font preuve vis à vis des riverains et de tant de modestes ligériens de cœur.
J'ai expérimenté cette façon de déconsidérer ceux qui ne parlent d'elle sans avoir besoin de se réfugier derrière une compétence scientifique ou un talent médiatique reconnu. J'ai désapprouvé leurs discours trop savants, leurs expressions ampoulées, leurs postures de dépositaires d'un savoir académique. Tout cela se renforce encore quand ce « Loire » survient dans leur bouche non plus comme un nom propre mais plus souverainement comme une marque de noblesse qui se passe aisément d'un article et du peuple d'en bas.
Je sais qu'ils vont penser une fois de plus que je chipote, que je viens leur chercher des poux dans une tête que par jalousie je trouve mieux faite que ma pauvre caboche de béotien. Pourtant cette ablation de l'article n'est pas neutre, elle atteste d'une volonté de se démarquer en étant les seuls à parler d'égaux à égales avec celle qui ainsi, ils anoblissent tout en traitant de manants ces pauvres gueux qui vivent sur ses rives depuis toujours.
Ce petit travers langagier n'arrive pas par hasard. Il est porteur d'une volonté à la fois d'honorer celle à laquelle ils consacrent depuis peu de nombreux travaux, des recherches sérieuses et des engagements forts (je n'en disconviens pas) tout en se plaçant au-dessus de la masse des anonymes qui pourtant la chérissent depuis si longtemps. Ils singent la devise des mariniers d'antan, se réclamant par ce petit subterfuge langagier les seuls seigneurs de l'eau, qu'ils soient sur et à côté de cette Loire sur laquelle ils mènent ainsi une OPA intellectuelle.
Je me contente d'être un pauvre bougre des rives qui n'a jamais fréquenté les cercles éclairés d’une intelligentzia aqueuse ni les allées de courants politiques qui n'ont rien de ligérien, un scrupuleux utilisateur de l'article qui lui va si bien et lui confère cette féminité qu'ont toujours chanté les poètes. Science et politique d'un côté, poésie et simple passion pour la Loire de l'autre, le jeu est assez inégal et nous autres les culs-terreux aux pieds dans la glaise, nous resterons des gueux trop terre à terre pour saisir les discours savants, les circonlocutions anthropomorphiques pour évoquer la nature, les plantes et les animaux.
Bien sûr que les enjeux sont réels, que l'urgence est patente, qu'il nous appartient à tous de sauver ce qui peut encore l'être, mais ce n'est pas en se coupant du commun par un langage hermétique et abscons que l'on peut parvenir à réunir le plus grand nombre sous la bannière de la préservation de la Loire et de ses écosystèmes. Vous voyez je conserve une fois encore l'article et renonce à graviter dans le lointain sillage de ces précieux si souvent ridicules.