La maison brūle !
par Sylvain Rakotoarison
lundi 27 juillet 2026
« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » (Jacques Chirac, le 2 septembre 2002 à Johannesburg).
Cette phrase prophétique du Président Jacques Chirac n'a jamais été autant d'actualité que cet été en France, mais avec un petit progrès, puisque nous ne regardons plus ailleurs, nous voyons, avec des yeux au contraire bien conscients, ce qui nous arrive en pleine tronche, les canicules à répétition (au moins quatre cet été), les nombreux feux de forêt, les fumées qui envahissent quasiment tout le pays... Et une image qui a fait le tour du web et qui mérite le détour pour évoquer le catastrophique incendie de forêt en Gironde, qui a brûlé le Cap Ferret et qui inquiète l'agglomération de Bordeaux (autour d'un million d'habitants).
Il s'agit d'une photographie de Maximilien Lamy, reporter de l'AFP, qui a été publiée par le quotidien "Le Monde" le vendredi 24 juillet 2026 et qui a été prise sur la plage de Moutchic, près de Lacanau, au bord de l'étang de Lacanau, en Gironde.
On voit un couple de vacanciers installés sur la plage, de manière assez classique, avec chaises pliantes et parasol, sandalettes sur le sable chaud, doigts de pied en éventail, appareil photo à la main, regardant le rivage et, au-delà, à l'horizon, les fumées incandescentes du feu de forêt qui ravage le Cap Ferret.
Cette photographie a tellement incarné ce désastre apocalyptique qui nous sidère qu'elle est devenue virale dans les réseaux sociaux (notamment Twitter) et qu'elle a été mise en Une le 25 juillet 2026 à l'étranger, par "The Guardian", "The New York Times" et "The Wall Street Journal".
La catastrophe est terrible. Au dimanche 26 juillet 2026, cet incendie a provoqué l'évacuation de plus de 260 000 personnes, et met en danger, à cause de mistral, toute la population de l'agglomération de Bordeaux. Les flammes sont à 15 kilomètres de celle-ci. Les habitants de Pessac, notamment, ont été évacués à cause des fumées. Mais les fumées, elles étaient visibles jusqu'en région parisienne dès le 25 juillet 2026. 50 000 hectares de forêt ont été détruits dans cet incendie, l'équivalent de quatre fois la superficie de Paris, et l'ensemble des feux de forêt en France depuis le début de l'année a détruit 115 000 hectares, et on n'est même pas au milieu de l'été. En outre, 240 maisons ont été détruites par le feu. Pour la première fois, l'A400M a été utilisé le 25 juillet 2026 en Gironde pour déverser 20 tonnes de retardant (l'équivalent de 3 Canadair).
Oui, le photographe, qui est un grand professionnel, a su saisir le moment et le lieu pour montrer ce qui est une sidération de plus, après les nombreuses autres (crise sanitaire du covid-19, guerre en Ukraine, guerre en Iran, canicules, etc.).
Il existe d'autres photographies qui décrivent cet apocalypse, comme celle de ce vacancier allemand, le Pr. Stefan Rahmstorf, prise le 24 juillet 2026 sur la plage de Lacanau avec ce commentaire sur Twitter : « Vacances en pleine urgence climatique. Non, ce n’est pas de l’IA ou un montage, c’est une photo que je viens de prendre avec mon téléphone sur la plage de Lacanau en France. De la cendre tombe du ciel. Dans quel avenir ce garçon grandira-t-il ? C’est entre nos mains, mais le temps presse. ».
D'autres photographies du même vacancier montrent de la suie sur la plage où il était avec cette interrogation pleine de candeur : (l'air qu'il respirait aurait dû lui fournir la réponse).
Une autre internaute, Ellen, a publié le 24 juillet 2026 une photographie depuis la rive occidentale du lac d'Hourtin et de Carcans, à Piqueyrot.
Pour revenir à la première photo, le commentaire d'un twitternaute le 26 juillet 2026 semblerait résumer un certain état d'esprit : « Des touristes contemplent assis sur la plage, passifs, le spectacle extraordinaire certes désastreux mais éloigné et sans danger pour eux pris en photo à leur insu par un photographe talentueux, tout aussi passif qu'eux mais qui aura, lui, son heure de gloire. Eux, seront jugés. ».
Oui, ces vacanciers seront jugés, ils le sont déjà, si l'on lit par exemple cet autre commentaire, assez long, de Rémi Kasprzyk, "expert en santé publique", sur Twitter le 25 juillet 2026, qui a même voulu généraliser la situation : « Cette photo mérite absolument tous les prix. Elle a même sa place au Louvre. Elle relate précisément l’inertie de l’individu face à l’effondrement. Regardez la composition. Un chef-d’œuvre involontaire. Au premier plan, le sable doré, les tongs abandonnées, la glacière. Le décor ordinaire du bonheur estival. Deux personnages assis, de dos, comme dans un tableau de Caspar David Friedrich. Sauf que Friedrich peignait des hommes contemplant le sublime. Ici, ils contemplent la catastrophe. Et ils ne bougent pas. Au centre, le parasol. Publicitaire, criard, dérisoire. Un pastis face à l’apocalypse. C’est presque trop parfait : la France qui prend l’apéro pendant que le monde brûle. Aucun scénariste n’aurait osé. Et puis le ciel. Les deux tiers de l’image. Cette muraille de fumée qui avale la lumière, ce dégradé d’ocre et de noir digne d’un Turner. La nature qui reprend la palette des maîtres pour peindre notre propre fin. La femme photographie l’incendie avec son téléphone. Mise en abyme totale : nous documentons notre disparition au lieu de l’empêcher. Cette image dit tout. Le déni, le confort, l’habitude. Nous sommes tous sur cette plage. Nous voyons tous le nuage. Et nous restons assis, parce que l’eau est bonne et qu’on a posé nos congés. Les historiens de l’art parleront un jour de cette photo comme on parle du Radeau de la Méduse. Sauf que cette fois, le naufrage, c’est nous qui le regardons depuis la plage. ».
C'est exagéré car personne n'a dit que ces vacanciers étaient des Français et donc, "La France qui prend l'apéro" n'est pas une phrase pertinente, pas plus que "l'inertie face à l'effondrement", car non visibles, 2 500 pompiers et 1 500 militaires sont sur le front jour et nuit pour tenter de vaincre le dragon, et 75 ont même été blessés, la plupart du temps intoxiqués par les fumées. En revanche, je suis d'accord pour dire que cette photo est digne d'un Turner.
Avec son succès mondial, le photographe Maximilien Lamy s'est senti obligé de commenté sa propre photographie. Ainsi, interrogé par Lucie Oriol pour "Le Nouvel Obs" le 25 juillet 2026, il a répété la réflexion de Jean-Luc Godard : « Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image. » pour éviter de faire des erreurs d'interprétation et des généralisations intempestives. Et l'article insiste bien : « Il ne veut pas que sa photo (…) soit détournée politiquement. ». L'article précise d'ailleurs que Maximilien Lamy n'est pas un photographe mais un éditeur à l'Agence France-Presse, et que la photographie en question a été prise avec un smartphone.
Loin de culpabiliser les deux personnages de la photographie, Maximilien Lamy s'est posé la question : qu'y avait-il d'autre à faire ? L'auteur de la photographie, par ailleurs membre du collectif Street Photography France, a ainsi raconté son cliché : « J’ai tout de suite vu ce couple et le paradoxe qu’ils incarnent. On a l’impression qu’ils sont face au spectacle du monde qui brûle. ». Il ne leur a pas jeté la pierre : « Ils sont en vacances, il n’y a pas de danger immédiat pour eux, et de toute façon ils ne peuvent rien faire d’autre. Aurait-on vraiment agi autrement ? À côté, sur la plage, des gens poursuivaient leur activité ou leur hobby. D’autres étaient plus figés, comme cette famille qui avait un regard solennel et inquiet. ».
Sur Instagram, le collectif du photographe a voulu en profiter pour renforcer la prise de conscience de la population sur les bouleversements climatiques : « Nous pensons qu’avec des photographies aussi fortes, il existe une véritable opportunité de sensibiliser le public et d’inciter à agir face aux enjeux liés à la climatisation et au réchauffement climatique. ». À chacun son instrumentalisation.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (26 juillet 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
La maison brûle !
Cap Ferret : la France continue à s'embraser.
Forêt de Fontainebleau : les larmes de feu.
Canicule : de l'urgence à l'anticipation.
Dimanche 26 octobre 2025 : toujours l'heure d'hiver !
Résumé du Rapport "Scientific Assessment of Ozone Depletion : 2022" (à télécharger).
Planète : bonne nouvelle sur le front de l'ozone.
Vœux présidentiels : un éditorialiste gagne 1 point Godwin sur le climat !
Sobriété énergétique : froid et fatigue chez les députés !
Après la COP27, la coupe au Qatar : le double scandale...
8 milliards de Terriens, et moi, et moi, et moi...
Emmanuel Macron : climat, industrie et souveraineté ...et colère contre le cynisme de l'ultragauche.
Emmanuel Macron s'exprime sur l'Ukraine et sur la pénurie d'essence : nous devons nous serrer les coudes !
Le point chaud de la rentrée d’Emmanuel Macron : l’énergie.
28 juillet 2022 : jour du dépassement de la Terre.
Climatisation : faut-il sanctionner les portes ouvertes ?
Essence : le chèque de 100 euros.
La relance du programme nucléaire.
Heure d’hiver : le dernier changement ?
La preuve par la canicule ?
La COP26.
Inondations à Paris.
Épisode de neige.
Circulation alternée.
L’écotaxe en question.
La COP21.
Rapport du GIEC sur le changement climatique publié le 8 octobre 2018 (à télécharger).
Rapport de l’IPBES sur la biodiversité publié le 6 mai 2019 (à télécharger).
L’industrie de l’énergie en France.
Le scandale de Volkswagen.