Daniel Cohn-Bendit reproche Nicolas Sarkozy sa vision de l’Europe

par Henry Moreigne
mercredi 17 décembre 2008

La fronde des lycéens français a donné des ailes à l’ex leader de mai 68. Dans un parlement européen largement sous le charme de Nicolas Sarkozy, le leader des Verts au Parlement européen a stigmatisé l’inconsistance du président français, qualifié de “girouette“.

La fête se devait d’être belle. Nicolas Sarkozy n’aura pas eu la standing ovation qu’il attendait. La faute en grande partie à Daniel Cohn-Bendit (DCB), qui très critique, a souligné le virage à 180° du président français qui après avoir déclaré que l’unanimité tue l’Europe prône désormais l’unanimité et le droit de veto.

DCB partage avec Nicolas Sarkozy cette rare qualité pour des hommes politiques d’appeler un chat, un chat. “La présidence française, c’est une girouette qui dit à un moment une chose qui est vraie, et à un moment dit une chose qui est fausse”.

Sur le plan extérieur, DCB a pointé le décalage entre les discours et les actes. Face aux Chinois “qui quotidiennement mettent en taule, torturent, l’UE ne dit rien comme l’UE n’a rien dit quand Poutine vient d’arrêter des tas de manifestants qui demandaient l’égalité sociale”, “vous n’avez pas humilié les Chinois, c’est les Chinois qui vous ont humilié”.

Revenant sur les propos du président sortant de l’UE sur les négociations sur le paquet climat, DCB a estimé que la présidence française a “calé” contre le “nationalisme économique allemand” qui aurait empêché à l’Europe d’être plus ambitieuse. “Vous avez fait de l’égoïsme national des uns et des autres un compromis”.

Le président des Verts européens reproche, en substance, à Nicolas Sarkozy, de défendre les intérêts des États et de privilégier le rôle du Conseil face à la Commission censée incarner l’intérêt commun de l’Europe. « Vous avez transformé la Commission en secrétariat du Conseil » a lancé DCB tant il est vrai qu’aux côtés de Nicolas Sarkozy, le portugais Barroso a fait pâle figure.

On n’enlèvera pas pourtant au président français d’avoir compris que “ce qui manque à l’Europe, ce ne sont pas des institutions, ce sont des visages”. Une demi-réponse à la mise en garde d’Hans-Gert Pöttering, président du Parlement européen, qui avait cité Jean Monnet, « rien ne se fera sans les hommes, mais rien ne durera sans les institutions ».

“J’ai essayé de bouger l’Europe, mais l’Europe m’a changé”, a asséné le chef de l’Etat français qui est revenu sur trois idées qu’il juge maîtresses pour l’avenir de l’UE : l’importance cruciale de l’unité européenne pour faire entendre la voix du continent dans le monde, la nécessité d’avoir de grandes ambitions pour surmonter les égoïsmes nationaux et l’irréalisme d’une Europe construite contre les gouvernements.

On ne construira pas l’Europe contre les Etats“, a-t-il martelé en substance avant d’ajouter “les nations ne sont pas l’ennemi de l’Europe. Vouloir passer par-dessus la tête de ceux qui ont été élus dans leur pays, c’est de l’intégrisme européen. Et je me suis toujours battu contre les intégrismes“.

Au nom du pragmatisme, Nicolas Sarkozy a orienté l’UE dans une pratique des avancées intergouvernementales qui court-circuitent de fait la Commission et le Parlement. D’où l’expression imagée du député européen Cohn-Bendit : ” Vous nous réduisez au rôle de viagra pour les gouvernements”.

Derrière la passe d’arme caricaturale se profile une question centrale, celle de l’orientation à donner à l’UE. L’Europe de 2008 est plus proche de l’Europe des Etats où tout se décide à l’unanimité que de l’Europe communautaire dans sa vison classique plus intégrée, avec un rôle central accordé à la Commission, au Parlement et au vote à la majorité au sein du Conseil des ministres.

A ce titre DCB stigmatise l’incohérence entre ce discours et le fait de soutenir le processus de ratification de Lisbonne qui doit instituer le vote à la majorité qualifiée. Conscient de son grand écart sur le sujet, Nicolas Sarkozy plutôt que de répondre sur le fond a préféré esquiver par une pirouette à l’attention de son détracteur. “Vous êtes une personne courtoise, tolérante, sympathique lorsqu’on vous invite à dîner, lorsqu’on vous invite à déjeuner, mais dès qu’il y a une caméra de télévision sous votre nez, on a l’impression que vous devenez comme fou”.”Je vous connais depuis longtemps, on se téléphone souvent, vous êtes venus trois fois à l’Elysée”, a rappelé le président, soulignant qu’il n’avait pas refusé l’escorte de motards la dernière fois, “ce qui montre une certaine capacité à se mettre dans l’ordre républicain“.

Un coup de patte pas très honnête. Ce matin sur France Inter, DCB a indiqué qu’il ne déjeune pas à l’Elysée, qu’il y était invité comme président de groupe du parlement européen et que si lors de sa dernière invitation il était arrivé en retard c’était parce qu’il était en entretien avec VGE, ce qui avait suscité un fort courroux de son hôte.

La face sombre de la Présidence française, qui explique en grande partie la méfiance Allemande, c’est d’avoir considéré que le leadership de l’Union doit revenir, non seulement au Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement, mais à surtout au petit club des grands pays avec le risque de les opposer aux petits, largement majoritaires dans l’Union. Un modèle de gouvernance reposant plus sur le rapport de force que le respect des minorités, jugé dangereux outre-rhin pour la survie même de l’Union.

Les mois à venir permettront d’en juger. La France cédera le 31 décembre les rênes de l’UE à la République tchèque divisée entre un premier ministre, Mirek Topolanek, pro-européen et un président, Vaclav Klaus, eurosceptique notoire qui n’a pas hésité à faire retirer le drapeau de l’UE de ses bureaux.


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