En pleine croissance économique, la Pologne doit faire face aux conséquences de l’émigration

par Buffet
vendredi 9 avril 2010

Depuis son adhésion à l’Union Européenne en 2004, la Pologne a de nouveau connu une vague d’émigration en direction des pays d’Europe de l’ouest. Amorcée à la suite de l’effondrement du bloc soviétique et de l’ouverture de ses frontières, l’émigration des polonais s’est accélérée ces dernières années, suscitant de nombreuses inquiétudes en Pologne quant aux conséquences économiques (« brain-drain », pénurie de main d’œuvre) et sociales (divorces, vieillissement de la population) d’un tel phénomène. 

 Entre 1990 et 2004, 350 000 polonais avaient quitté leur pays : depuis 2004, ce sont plus de deux millions de polonais (ces chiffres, les plus récents, datent de 2007) qui sont partis travailler à l’étranger pour une période supérieure à trois mois[1]. Les destinations principales sont actuellement les pays ayant ouvert totalement leurs marchés du travail aux ressortissants des 10 nouveaux membres, à savoir le Royaume-Uni, l’Irlande et la Suède. L’Allemagne, de part sa proximité géographique, est également une destination prisée par les travailleurs polonais. Actuellement, on évalue à 800 000 le nombre de polonais vivant au Royaume-Uni et en Irlande (les polonais représentant 5% de la population active en Irlande, d’après le FAS, service gouvernemental irlandais de l’emploi) et à 400 000 en Allemagne. L’émigration des polonais est désormais essentiellement économique (par opposition à l’émigration politique sous le régime communiste) : en effet, les salaires obtenus dans les pays cités sont nettement supérieurs à ceux pratiqués en Pologne. Ainsi, début 2009, le salaire minimum était en Pologne de 281 euros, contre 1 010 euros au Royaume-Uni et 1 462 euros en Irlande.

 Mais ce qui inquiète désormais les dirigeants polonais est l’évolution du profil des migrants : alors que dans la décennie ayant suivi l’ouverture des frontières, les migrants étaient principalement des travailleurs non-qualifiés n’ayant pas pu trouver du travail en Pologne (le taux de chômage étant alors important, atteignant 20% en 2003), les candidats au départ sont désormais majoritairement des jeunes et des surtout des jeunes diplômés (en 2007, 93 % des polonais vivant au Royaume-Uni avaient entre 20 et 34 ans), ainsi que des médecins et des scientifiques. 

 Le départ de ces personnes formées en Pologne est devenu un problème majeur pour l’économie polonaise : après la croissance « molle » du début des années 90, la Pologne a connu depuis un développement économique rapide. Depuis 1995, la Pologne affiche des taux de croissance économique supérieurs à 4% et, en 2009, a été un des seuls pays européens à ne pas entrer en récession (avec un taux de croissance de 1,7%). En outre, la Pologne attire de plus en plus les investisseurs privés et publics : le pays est ainsi le premier bénéficiaire des fonds européens de cohésion pour la période 2007-2013 (22,1 milliards d’euros de fonds de cohésion et 5,8 milliards de FEDER, Fonds Européen de Développement Régional). La Pologne a également été récemment classée en deuxième position des 30 pays les plus attractifs en termes d’investissements étrangers (étude réalisée par la Banque Nationale Irlandaise). Le développement économique se traduit également par une hausse importante des salaires ces dernières années (plus 15% entre 2005 et 2007) et par une forte baisse du chômage : dépassant les 20% en 2003, le taux actuel est de 10,5%, Varsovie et Cracovie étant en situation de plein emploi (4 à 5% de chômage).

 Malgré ces indicateurs économiques positifs, le flux des départs est toujours important : 310 000 personnes ont quitté la Pologne en 2009. Et la Pologne doit donc désormais faire face à un manque important de main d’œuvre, notamment de travailleurs qualifiés : d’après une étude réalisée par KPMG, 60% des entreprises polonaises rencontrent des difficultés à trouver des employés : ce taux monte à 75% lorsqu’il s’agit d’embaucher des ingénieurs ou des personnes spécialisées dans la finance. Ce problème de recrutement concerne également les informaticiens, le personnel médical et le secteur du bâtiment. Le gouvernement polonais cherche donc à trouver des solutions pour combler le vide laissé sur le marché du travail par les travailleurs polonais partis à l’étranger. C’est ainsi que différentes mesures ont été prises récemment pour revaloriser l’emploi des plus de 50 ans. Plusieurs entreprises ont également développé des primes de fidélité (jusqu’à deux par an) pour inciter leurs employés à rester. Plusieurs entreprises ont également mis en place un système rotatif permettant à leurs employés de travailler un semestre à l’étranger et un semestre en Pologne. Et certains employeurs encouragent également le recrutement de femmes enceintes, moins susceptibles d’émigrer dans les années à venir.

 Mais c’est désormais vers les pays situés à l’Est que se tourne la Pologne : on évalue à 500 000 le nombre d’ukrainiens travaillant en Pologne, principalement dans les secteurs du bâtiment et des services à la personne. Mais les dirigeants polonais souhaiteraient développer les échanges : l’ancien président de la Diète polonaise (chambre basse du Parlement polonais) a ainsi déclaré en 2008 "Nous devons commencer à réfléchir à la façon dont nous pouvons profiter non seulement du travail manuel ukrainien, mais aussi des cerveaux ukrainiens." Cependant, cette volonté d’ouverture pourrait être entravée par la législation européenne : l’entrée de la Pologne au sein de l’espace Schengen en 2007 l’a en effet obligé à renforcer ses contrôles aux frontières et a dû restreindre le nombre de visas délivrés aux ressortissants ukrainiens. Ces visas, devenus payants, sont désormais plus difficiles à obtenir et limitent fortement l’entrée légale de travailleurs ukrainiens sur le territoire, pourtant indispensables à l’économie polonaise.


  L’émigration massive des travailleurs polonais a également des conséquences sociales importantes : la première, assez inattendue : l’augmentation du nombre de divorces en Pologne. De nombreux couples vivant séparément (on estime à 500 000 le nombre de couples dont l’un des deux conjoints travaille à l’étranger), le nombre de procédures est en hausse : pour la seule année 2007, environ 80 000 divorces liés à l’éloignement d’un des conjoints ont été prononcés. Même si, quand interrogés, plus de 30% des polonais émigrés indiquent leur volonté de rentrer, peu l’ont déjà fait. En effet, le taux de retour des polonais reste relativement faible (entre 5% et 10%) : ce nombre a eu tendance a augmenté en 2009, mais ceci est essentiellement lié à la crise économique qui a fortement touché l’Irlande et la Grande-Bretagne.

 A la vague d’émigration actuelle s’ajoutent les évolutions démographiques observées récemment. En effet, le vieillissement de la population se poursuit : la Pologne a un faible indice de fécondité (1,28 enfant par femme en 2009, la moyenne européenne étant de 1,5 enfant par femmes) et, en 2009, le taux d’accroissement naturel est devenu négatif (-0,01%). Et l’absence de nombreux jeunes partis à l’étranger ne peut qu’accroître ce déficit. Si la situation actuelle n’évolue pas favorablement, on estime que la population de la Pologne aura diminuée de 20% d’ici 2050[2].


 Les conséquences économiques et sociales de l’émigration sont régulièrement abordées dans les médias polonais, qui critiquent sévèrement l’attitude des jeunes partis à l’étranger, à qui ils reprochent de ne pas participer au développement récent du pays. Pour de nombreux polonais restés en Pologne, le renouveau économique du pays est en effet désormais perçu comme l’opportunité pour la société de trouver sa propre voie, entre héritage communiste et économie de marché. 



[1]Wrabac Pawel, La grande émigration polonaise n’est pas terminée, Courrier International, n° 935, 2/10/2008

[2] Rollot Catherine, Une nouvelle donne démographique d’ici 2050, Le Monde, Economie, 7/12/2004


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