Immigration en Italie : Quand racisme, populisme et mafiosisme se conjuguent

par Sakho Jimbira
jeudi 14 janvier 2010

Après nous avoir une fois de plus gratifié d’un piètre spectacle de racisme, hélas devenu ordinaire, à l’encontre d’ouvriers agricoles originaires d’Afrique, l’Italie de Silvio Berlusconi semble persister dans son mépris, désormais assumé, et son racisme, quasi institutionnalisé, contre les immigrés africains.
 
A l’origine de ces nouveaux incidents, des travailleurs immigrés qui rentraient tranquillement de leur travail se sont faits sauvagement canardés à la carabine par de jeunes italiens en voiture. Sérieusement commotionnés, ces ouvriers agricoles ont manifesté leur dépit en brûlant des voitures pour dénoncer les actes racistes dont ils sont régulièrement les cibles. C’est en représailles à cette réaction que la population elle-même a mené de véritables expéditions punitives dans leurs rangs, faisant de nombreux blessés graves.
 
Certains diront qu’il ne s’agit là que d’une nouvelle histoire d’exploitation éhontée de l’homme par l’homme. D’autres ont d’ailleurs déjà mis toute la responsabilité des incidents sur le dos de la mafia calabraise. Il est vrai, celle-ci exploite de manière abominable ces pauvres ouvriers, payés vingt à vingt cinq euros par jour et vivant dans des conditions indignes, sans eau courante, ni toilettes ni chauffage.
En vérité, ces incidents semblent symptomatiques d’un mal beaucoup plus profond, qui ronge l’Italie et que le régime de Berlusconi n’a cessé d’aggraver. Le pays semble véritablement renouer avec ses vieux démons, exhumant de sombres pages de son histoire et actualisant le sinistre legs du duce. Rien d’étonnant pourtant, quand on se rappelle la manière dont Berlusconi est parvenu à revenir au pouvoir, n’hésitant pas à s’allier à la Ligue du nord, un parti d’extrême droite ouvertement xénophobe et raciste, qui compte plusieurs ministres dans son gouvernement. D’ailleurs, l’un d’entre eux n’a pas hésité à utiliser le terme « Bamboula » pour désigner ces pauvres travailleurs agricoles africains. Pire, le quotidien « Il giornale », qui appartient à Berlusconi, n’a pas hésité à la suite des incidents à titrer « Cette fois-ci ce sont les nègres qui ont raison ».
 
Le drame est que ce genre d’étalage de propos xénophobes et racistes, même quand ils sont tenus par un ministre d’un gouvernement d’une république européenne qui se dit démocratique, ne semble plus choquer grand monde et entre dans la banalité. Cette banalisation tient très certainement dans le fait que les préjugés et les fantasmes sur l’étranger, combinés à d’autres facteurs plus complexes qu’il n’y paraît, s’enracinent dans la société, même s’ils ne reposent que sur des argumentaires faux, fallacieux ou irrationnels. Il suffit d’interroger l’histoire pour s’en convaincre, tant elle recèle de situations comme celle que traverse actuellement l’Italie, durant lesquelles la propension à la xénophobie et au racisme a été quasi systématique. Les médias jouent d’ailleurs un rôle très important dans l’expansion de telles situations en contribuant à diffuser de manière massive les préjugés. Les grands massacres de l’histoire ont tous procédé de cette mécanique, qu’il s’agisse du génocide arménien en 1915, de la Shoah, des massacres de Bosnie-Herzégovine entre 1994 et 1995, ou encore du génocide rwandais en 1994.
 
Bien entendu, il est impensable de comparer la situation actuelle à ces tragédies extrêmes. Il n’empêche qu’elles trouvent toutes à leurs origines des préjugés souvent raciaux et infondés, du même type que ceux qui décrivent les Juifs comme avides d’argent et agents d’un complot international, l’Arabe comme violent, sanguinaire et fanatique, les Noirs, naïfs et proches de l’animalité... Dans tous ces cas le rapport à l’autre est détruit par des jeux d’images faussées, qui érigent un groupe en bouc émissaire d’un autre, laissant ainsi place au racisme et à la xénophobie.
 
L’histoire a montré, la force des préjugés aidant, que c’est souvent dans des contextes de crises économiques, que ces actes racistes prospèrent, car les pouvoirs en place n’hésitent pas à instrumentaliser les stéréotypes et fantasmes raciaux, faute de trouver les solutions appropriées à leurs problèmes. Dirigeant le plus populiste que l’Italie ait connu depuis Mussolini, Berlusconi - aux abois devant la crise économique et sociale frappant son pays de plein fouet - n’hésite d’ailleurs pas à recourir aux recettes jadis utilisés par son funeste maître, en faisant croire à son peuple que les immigrés sont responsables de tous leurs maux. Rien d’étonnant alors si aujourd’hui dans les rue italiennes, les propos racistes et les actes xénophobes soient entrés dans l’ordinaire du quotidien.
 
En vérité, pour bien apprécier l’ironie de cette situation, il faut avoir à l’idée les grandes vagues d’immigration de travailleurs italiens tout au long de l’histoire du siècle dernier. Déjà en 1931 la France était l’un des premiers pays d’immigration du monde, avec 2,7 millions d’étrangers pour 42 millions d’habitants, c’est-à-dire 6,4 % de la population. Sur ces 2,7 millions, on recensait 808 000 Italiens ; chiffre qui, avec les clandestins, dépassait probablement le million.
 
La première vague d’immigrants avait quitté l’Italie entre 1871 et la fin du XXe siècle, pour fuir la pauvreté, comme beaucoup d’immigrés africains actuellement. À cette époque-là, le pays, très pauvre, comptait un taux d’analphabétisme de 90 % de la population, et 5 millions d’italiens immigrèrent dans le Nord de la France et surtout à Marseille, pour y trouver du travail. Cette première vague connut des conditions de vie extrêmement difficiles et la ségrégation dans des ghettos en périphérie des grandes villes comme Paris ou Marseille, sans parler de la promiscuité dans les baraques ouvrières des villes industrielles du Nord, à l’image du sort de beaucoup d’émigrés africains d’aujourd’hui. Ces travailleurs étaient surexploités, acceptant les tâches les plus rudes et des salaires dérisoires, ce qui ne les mettait pas à l’abri de rixes parfois très violentes avec les ouvriers français.
Ce racisme anti-italien atteindra son point culminant avec la tragédie d’Aigues-Mortes, le 17 août 1893, qui vit des altercations entre travailleurs italiens et français dégénérer en véritable émeute, durant laquelle la foule excitée poursuivit les Italiens, armée de fourches et de pioches, provoquant un véritable massacre. Accentuée par le fascisme de Mussolini, la haine des italiens sera très ancrée dans la société française jusqu’aux années soixante, les travailleurs français redoutant toujours que ces « ritals » ne leur volent leurs emplois durant la Reconstruction.
 
Mais, ce qui est inquiétant aujourd’hui en 2010, c’est le silence assourdissant des dirigeants européens, notamment de la Cour européenne des Droits de l’homme et des institutions de l’Union, dont l’Italie fait partie. L’Union européenne devrait prendre toutes ses responsabilités, en ordonnant des enquêtes sur le sort des travailleurs immigrés en Italie et en sanctionnant tout manquement à la convention européenne des Droits de l’homme. Malheureusement, il est peu probable qu’elle le fasse, de peur de créer une jurisprudence qui exposerait d’autres pays européens aux mêmes sanctions. Car, on le sait, ce problème n’est pas propre à l’Italie ; même si le niveau de xénophobie et de racisme, n’a rien à voir avec celui des autres pays.
 
Bien entendu, même en Italie, des voix courageuses se sont levées pour dénoncer l’injustice faite aux Africains. Le Pape quant à lui s’est contenté d’un timide euphémisme, rappelant que ces derniers étaient des « êtres humains » ! On se croirait trois siècles en arrière.
 
Les gouvernements africains, pourtant bien au fait de la situation de leurs ressortissants en Italie, sont quant à eux restés muets face à ces incidents répétitifs. Or, l’on sait tout le tollé que susciterait ce type de traitement, infligé à des ressortissants européens en terre d’Afrique ! Le triste constat est que les pauvres, et les Africains en particulier, sont devenus les nouveaux parias de notre époque post moderne, comme l’ont été les intouchables en Inde, les gitans en Europe de l’Est, etc.
 
Faisant écho au précepte du livre de l’Exode (23, 9), « N’opprimez pas les étrangers installés chez vous. Vous savez bien ce qu’ils peuvent éprouver, puisque vous avez été vous-mêmes des étrangers ...  », Roger Ikor - lauréat du prix Goncourt 1955, avec son roman « Les eaux mêlées » - écrit : « Fais bon accueil aux étrangers, car toi aussi, tu seras un étranger » !
L’Italie actuelle, faisant fi de son histoire et ignorant tous ses enseignements, semble dédaigner ces belles exhortations.
 
Sakho Jimbira Papa Cheikh
 

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