La voix des Gitans
par Jérôme
vendredi 22 mai 2009
Militant de la première heure pour la cause gitane en Espagne, premier Rom élu au Parlement européen, Juan de Dios Ramirez-Heredia parle avec franchise de son peuple méconnu au delà des clichés, de sa vie et de ses rêves de jeunesse. Portrait d’un homme à l’énergie contagieuse.
Juan de Dios Ramirez Heredia ne fait pas son âge. A 67 ans, l’énergie de sa voix, les traits fins et saillants de son visage, ses grandes mains puissantes, son sourire espiègle et malin, lui donnent des allures de jeune homme fringant. Quand il vous parle, il vous tient le bras avec douceur : vous êtes déjà un ami à lui.
Pas étonnant qu’il ait été le premier Rom élu au Parlement européen (affilié au groupe du Parti socialiste européen). La politique, c’est le combat. Et lui s’est battu toute sa vie. Contre le sort qui le confinait à devenir un illustre inconnu : né d’une mère analphabète, elle eut néanmoins « l’intuition que son fils devait étudier ».
Il arrive donc à 18 ans à Barcelone et commence le droit à l’Université. Né dans la province de Cadiz au Sud de l’Espagne, issu d’une famille nombreuse, il se souvient : « J’étais seul, gitan, autant dire perdu. Il va aussi se battre contre les préjugés : « Si tu es un artiste gypsy : là on t’applaudit ; Mais sinon, on préfère voir les gitans en prison. Alors imagine la politique ! », s’exclame-t-il.
Pourtant, depuis ses 20 ans, il nourrit un rêve. Voir se réaliser ce qu’il appelle le « gypsy power » : la participation au pouvoir politique des gitans. Et il veut en être l’exemple. A 24 ans, après ses études, il s’engage à Caritas Madrid. « J’y ai rencontré des gens formidables qui m’ont aidé dans mon idéal politique ». Mais celui-ci devra attendre. A l’époque, Franco règne encore avec une main de fer sur l’Espagne. Les Roms sont mal vus. « Quand Franco est mort, tout a été plus simple », poursuit Juan de Dios. « J’étais une espèce rare, dans un parti qui venait de naître », se souvient-il (NDLR : la Parti socialiste espagnol).
Il s’imagine alors qu’ailleurs, dans les régimes communistes, les gitans sont autonomes politiquement et égaux vis-à-vis du reste de la population. Il fait son premier voyage dans les pays de l’Est. Le choc est énorme. « Je me suis rendu compte que nous étions toujours mis de côté et discriminés ».
Selon lui, si les gitans sont encore vivants, c’est un miracle. Durant la seconde guerre mondiale, les tsiganes ont aussi fait l’objet d’un génocide. « Mais nous sommes toujours là, nous sommes un peuple qui ne veut pas renoncer », analyse-t-il.
Et lui ne renoncera pas à son idéal politique. Il est élu au Parlement européen en 1987 après une campagne réussie. Son livre « Nous, les gitans », l’a propulsé sur le devant de la scène. « Nous étions 8 millions en Europe et j’étais le premier à porter leur voix sur le plan politique européen, j’étais fier ». Aujourd’hui, père de cinq enfants, il a une autre fierté : sa fille, gitane et médecin à Barcelone. « Je reste bouche bée dès que je la vois, elle m’impressionne tellement », dit il en souriant.
Quand on lui demande pourquoi les Roms sont mal vus en Suisse, il répond que « le peuple gitan est méconnu ». Il croit surtout dans l’éducation, cette « baguette magique capable de résoudre tant de problèmes, mais qui est le parent pauvre des politiques gouvernementales ».Seule l’éducation fait les gens libres : « Dans notre communauté, nous devons produire des leaders politiques qui seront capables de défendre et de faire connaître notre minorité, capables de prendre en main notre destin ».
Il y a un mois, il est venu à la conférence sur le racisme à Genève promouvoir la participation politique des minorités. Il avait alors une extinction de voix. A la fin de sa présentation, le modérateur s’est exclamé : « Imaginez si il avait eu toute sa voix ! »..