Le jour où l’Allemagne a (encore) oublié son Histoire

par L.F.
vendredi 7 décembre 2012

Le 27 novembre, Angela Merkel a rassuré les députés de son camp en assurant fermement que la dette grecque ne sera pas effacée. Un intransigeance qui nous rappelle celle de Clémenceau et de son « l'Allemagne paiera ! », dont la suite tragique des événements allaient révéler l'irréalisme mais surtout la bêtise : piétiner un pays déjà au fond du gouffre n'amène jamais rien de bon.

La répétition de cette absurdité, que l'Histoire devrait nous permettre d'éviter, n'en est qu'une parmi la longue liste d'erreurs tragiques que sont en train de commettre les dirigeants européens, poussés ( forcés ? ) par le pays même qui devrait s'y opposer avec force : l'Allemagne. Car les Allemands sont en train d'offrir comme remède, à une situation dont ils sont en grande partie responsable, le même poison qui ouvrit un boulevard à Hitler. Double oubli historique donc, mais aussi absurdité économique totale.

Car oui, la crise que traverse aujourd'hui l'Europe est la conséquence directe d'une politique européenne directement inspirée des idées allemandes : le libre-échange, une monnaie forte, une banque centrale concernée uniquement par la limitation de l'inflation, la rigueur budgétaire.

Tout d'abord, le libre-échange. La seconde partie des années 1980 voit les débuts d'une ouvertures des frontières entre les États européens avec notamment l'Acte Unique de 1986 qui prévoit à terme la fin des contrôles douaniers entre les États européens. Cette politique néo-libérale est très favorable à l'Allemagne qui est alors deuxième exportateur mondial et effectue la moitié de ces échanges avec ses partenaires européens. Elle dispose en outre d'une industrie ancienne et hautement qualifiée ( notamment dans la fabrication de machines-outils ) ayant tout intérêt à une libéralisation des échanges qui lui permettrait de venir concurrencer les industries plus jeunes des pays d'Europe du Sud.

De plus, les allemands vont imposer à l'Europe leur politique monétaire : tout d'abord avec le Système Monétaire Européen en 1979 qui de fait va lier les monnaies européennes à la plus forte d'entre elles, le mark allemand, puis avec le traité de Maastricht qui crée une monnaie unique quasiment assimilable au mark : ainsi à son lancement l'euro vaut 1,95583marks allemands, à comparer avec son équivalence à 6,55957 francs français et à 166,386 pesetas espagnoles . On a donc une monnaie forte comme l'était le mark, c'est-à-dire une monnaie adaptée à l'économie allemande ( mais beaucoup moins à celle des autres États européens ). En effet, l'industrie allemande se concentre sur le haut de gamme et voit donc sa demande faiblement impactée par le prix, de plus elle effectue la majeure partie de la production hors zone euro ( Europe centrale et orientale ) et est donc moins désavantagée par le cours de l'euro. Mais, pour les autres États, cette monnaie surévaluée pèse lourdement sur leur compétitivité-prix.

Maastricht va également créer une Banque Centrale Européenne confinée par le traité au rôle unique qu'occupait la Bundesbank : le maintien d'une faible inflation. On a ainsi un politique monétaire européenne conforme aux vues monétaristes allemandes et adaptée à un pays, l'Allemagne, qui vieillit et qui a donc besoin d'une monnaie stable pour assurer la rente de ses retraités, le système de retraites allemand fonctionnant par capitalisation, c'est-à-dire que l'argent des pensions correspond aux revenus du capital mis de côté par les travailleurs pendant leur vie active.

Enfin, la doctrine monétariste règle aussi le budget des États avec le Pacte de stabilité et de croissance de 1997, qui en réalité parle beaucoup plus de stabilité que de croissance et qui fixe aux États des limites de déficit budgétaire et de dette publique, et le tout récent TSCG ( Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance ) qui durcit la limite du déficit budgétaire et instaure un véritable contrôle par l'Europe sur les budgets nationaux.

Ainsi, l'Europe se voit imposer un libre-échange, une politique monétariste et une monnaie forte parfaitement adaptés à l'économie allemande mais qui vont s'avérer destructeurs pour de nombreux pays qui vont voir leur industrie incapable de soutenir la concurrence dans des conditions aussi défavorables ( France, Italie, Grèce, etc ).

A ces avantages concédés par l'Europe, l'Allemagne va à partir de 1998 et l'élection de Gerhard Schröder à la chancellerie ajouter une politique de déflation salariale qui aura de nombreuses conséquences sociales bien mal connues tant l'admiration béate de la grande majorité des élites françaises devant le « miracle allemand » est aveugle.

On a tout d'abord une forte montée des inégalités. Premièrement, si le pouvoir d'achat du salaire médian connaît de 2003 à 2010 une baisse de 5,6% ( voilà déjà une bien belle performance ! ) ce chiffre cache de fortes disparités : là où les 40% de salariés les mieux payés ne voient le pouvoir d'achat de leur salaire ne subir qu'une baisse de 4%, les 40% les moins bien payés subissent eux une baisse de 14%. Dans la même veine, la moitié de la population la plus pauvre ne détient que 1% des actifs. Ce n'est pas pour rien que, sur la période 2000-2005, un rapport de l'OCDE ne considère que « les inégalités salariales et la pauvreté se sont développées plus vite en Allemagne que dans n’importe quel autre pays de l’OCDE » ( Growing inequal ? Income distibution and poverty in OECD countries, Paris, 2008 ).

A cela s'ajoute une précarisation du travail sous les effets d'une politique visant à « flexibiliser » le marché du travail : un quart des salariés allemands ont un contrat autre qu'un CDI à plein temps ( temps partiel, CDD, stage, etc ), et cette proportion monte à 40% chez les femmes. Il convient aussi de préciser que seulement 35% des chômeurs étaient indemnisés en 2008 ( contre 80% en 1995 ).

Les classes les moins aisées, déjà touchées par la réduction de leur pouvoir d'achat et la précarisation de leur situation professionnelle, voit s'ajouter un manque cruel de structures d'accueil de la petite enfance ( réduction des dépenses publiques oblige ) qui a pour conséquence directe la nécessité d'un conjoint au foyer pour s'occuper des enfants : il leur est ainsi extrêmement difficile d'avoir des enfants, ce qui explique la démographie déclinante de l'Allemagne ( 82,5 millions d'habitants en 2003, 81,8 en 2011 ). Le modèle allemand, si souvent montré en exemple, est ainsi tellement performant qu'il ne permet pas à la quatrième puissance économique du monde de permettre à tous d'avoir des enfants...

Petit rappel : c'est ce modèle que suit actuellement toute l'Europe, y compris la France depuis la mise en œuvre du « pacte de compétitivité » par notre bien-aimé président socialiste ( et dire qu'il fut un temps où les socialistes étaient de gauche... ) François Hollande. Tous les pays européens vont donc baisser leurs salaires pour améliorer leur compétitivité-prix face à leurs voisins : ils mèneront donc tous la même politique qui du coup n'aura aucun effet. Ainsi, tous les coûts sociaux évoqués ci-dessus nous serons imposés sans aucun résultat économique, si ce n'est de nous plonger dans la récession que connaissent tous les pays soumis à ces politiques tellement intelligentes et efficaces : ainsi la Grèce a vu son PIB chuter de près de 20% et sa dette passer de 111 à 165% du PIB de 2008 à 2011. Mais bon, si Angela Merkel a dit que c'est ce qu'il fallait faire...

Enfin, une dernière petite remarque : le modèle allemand n'est basé que sur les exportations car il tue par sa politique déflationniste la consommation intérieure : ainsi entre 1999 et 2007 les exportations ont davantage contribué à la croissance allemande que la consommation intérieure. Il y a donc nécessité de disposer d'un ( fort ) excèdent commercial. Or un tel excédent ne peut évidemment se baser que sur les déficits d'autres pays, et les États européens effectuent la majeur partie de leur commerce entre eux. Chacun cherchant à améliorer sa balance commerciale, cela va fatalement déboucher sur une guerre économique : belle ambiance en perspective ! Belle occasion de mériter le prix Nobel attribué à l'Union cette année !

Mais ce qui rend encore plus absurde et coupable l'imposition de cette austérité par l'Allemagne, ce que si elle regardait un temps soit peu son histoire jamais elle ne prônerait cette idiotie.

En effet, quelle fut la suite de la politique d'austérité menée au lendemain de la crise de 1929 par les chanceliers Brüning, puis von Papen ? L'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933. Et devinez qui a fait son entrée dans le Parlement grec en 2012 ? Un parti néo-nazi, Aube Dorée. Comment ne pas faire le rapprochement ?

Comment est-il possible que les dirigeants européens, qui sont tous des gens instruits de l'économie et de l'Histoire, ne voient-ils pas que leur politique est idiote est à la fois une totale aberration sur le plan économique mais également au regard de l'Histoire ?

J'aimerais vous répondre, mais j'en suis bien incapable. Je pense cependant avoir trouvé au moins une partie de cette explication . C'est La Fontaine qui me l'a offerte dans sa fable de l'Hirondelle et les Petits Oiseaux  :

« Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres

Et ne croyons le mal que quand il est venu »

Il ne nous reste plus qu'à savoir à quel moment ils considéreront que le mal est venu...


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