Les Franšais et la « nouvelle Europe »

par www.temps-social.fr
mercredi 7 février 2007

L’Europe à vingt-sept enthousiasme peu l’opinion publique française. L’élargissement de l’Union européenne à l’Est est mal compris en France. Cette réticence illustre un malentendu entre le sens de l’Union à l’Ouest et celui qui prévaut à l’Est, mais les Français en sont en partie responsables.

Les Français ont vraisemblablement accueilli avec indifférence l’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’Union européenne le 1er janvier 2007. L’élargissement vers l’Est du projet européen est mal compris. Les Français ont longtemps cru que l’aventure européenne se réduisait au moteur franco-allemand, issu d’une courageuse réconciliation dans les années 1950. Aussi déterminante cette impulsion soit-elle, le rêve européen des " pères fondateurs " est aussi celui de la réunification de l’Europe de l’Ouest avec les pays de l’Est. Le projet d’intégration européenne est né d’un projet de paix après la Seconde Guerre mondiale en rapprochant les efforts économiques des pays belligérants mais il n’est pas seulement le projet de l’après-guerre. C’est également celui de l’après... Guerre froide. C’est une dimension politique forte que la marche vers le marché unique et la création de l’euro dans les années 1980-1990 ont pu occulter dans l’opinion ouest-européenne et notamment française, alors que les pays de l’Est se libéraient du joug soviétique. En 1957, les traités de Rome avaient été signés en pleine période de glaciation européenne (intervention soviétique à Budapest en 1956, construction du mur de Berlin en 1961...). Pour les " pays de l’Est ", l’Union européenne a donc une dimension politique et identitaire " d’ancrage à l’Ouest " dans une société de liberté et de marché. Une dimension que seule l’Otan remplissait... jusqu’au grand élargissement de mai 2004, avec l’accueil de dix pays (dont la Pologne et la Hongrie), créant alors une " nouvelle Europe ". Sans sous-estimer les attentes en matière de prospérité, l’enthousiasme manifesté dans les rues de Sofia et de Bucarest le 1er janvier 2007 fait écho à celui qui a prévalu à Varsovie ou Budapest en mai 2004 : il tranche avec l’actuel désenchantement français. Dans leur éditorial du 2 janvier, Les Echos évoquent l’existence d’un " malentendu historique " entre l’Est et l’Ouest : " A l’Ouest, l’idée européenne a pris corps en réaction aux conflits ravageurs de la première moitié du XXe siècle : il fallait assurer la paix entre les anciens belligérants en les liant par des intérêts communs. Les considérations de sécurité face à la menace soviétique ont joué, sans être déterminantes : les deux puissances nucléaires (France et Grande-Bretagne) n’ayant pas vocation à sanctuariser l’ensemble du territoire de la Communauté, celle-ci s’en remettait au " parapluie " américain. Les pays d’Europe centrale et orientale, eux, n’ont pas les mêmes références historiques. La Première Guerre mondiale a été pour la plupart d’entre eux l’occasion d’échapper à la domination des empires continentaux (Autriche, Allemagne, Russie), et de conquérir ou de recouvrer leur indépendance, voire leur existence en tant qu’Etats. Leur grande catastrophe du XXe siècle a été de tomber après 1945 sous l’emprise soviétique, et ils considèrent toujours la Russie comme leur principale menace. D’où la priorité qu’ils accordent à l’Otan, et leur attachement aux Etats-Unis. "

Ce malentendu est illustré par le recul du rêve européen dans l’opinion française depuis maintenant une douzaine d’années. La France ne semble plus chez elle en Europe. Le très court oui au traité de Maastricht en 1992 et la fin des présidences Delors à la Commission en 1995 marquent le début d’un attentisme que confirmera le non au projet de traité européen en mai 2005. Les Français ne s’enthousiasment pas pour la " nouvelle Europe " atlantiste et libérale. Ils y voient un affaiblissement du couple franco-allemand. Mais ils en en partie sont responsables. " Le malentendu [entre la France et les pays de l’Est] commence dès la chute du communisme, lorsque François Mitterrand propose de créer une confédération européenne, sorte d’union politique destinée à stabiliser le continent ", note Arnaud Leparmentier dans Le Monde au lendemain du référendum de 2005 (2). " En 1991, Mitterrand est soupçonné de vouloir fermer aux pays de l’Est les portes de la Communauté européenne, il a inclus dans son projet les anciens oppresseurs russes, mais pas les Américains, dont la présence protectrice est souhaitée par les anciens vassaux de Moscou. " En 1993, quand les Européens discutent d’un élargissement, c’est pour définir des critères techniques sans débat sur le sens politique du rapprochement entre l’Est et l’Ouest. " Tout débat sérieux fut évacué. Seul le ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine essaie de freiner la machine en 2001, mais il n’est suivi ni par Lionel Jospin ni par Jacques Chirac. Nul ne préparera les Français à l’élargissement de 2004, invoquant seulement le devoir historique. " L’idée du noyau dur lancé par la France n’a aucun soutien politique. Et pour cause : " Il incarne la nostalgie d’une petite Europe-puissance à la française ", dira justement H. Védrine.

Les Français prennent conscience aujourd’hui que l’Europe a toujours été libérale depuis les traités de Rome. Contrairement à ce que leurs dirigeants ont longtemps expliqué. Tant que l’intégration européenne se limitait à l’Ouest, apportait croissance et protection face à la mondialisation (à l’instar de la politique agricole commune), elle était acceptée. Mais depuis quelques années, l’Europe ne passe plus en France, depuis qu’elle s’aventure aux confins de l’Est. Les Français doivent se familiariser avec une nouvelle dimension européenne.

(1) Les malentendus de l’élargissement, Les Echos, 2 janvier 2006.
(2) Lire l’excellent dossier paru au lendemain du référendum, Le rêve européen confisqué, Le Monde, 27 mai 2006.


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