Sylvain Gouguenheim ou le retour de l’historiographie « identitaire »

par del Toro
samedi 14 juin 2008

C’est une série de notes critiques (épistémologiques et historiographiques) que je voulais partager avec les lecteurs, suite à la lecture du livre polémique qui a donné lieu à "l’affaire Gouguenheim". Pour le récapitulatif et le suivi de l’affaire, je renvoie au blog de Pierre Assouline et à Passion-Histoire.

Succès et emballement

1) L’incursion journalistique

Tout commence par une recension singulièrement élogieuse de Roger-Pol Droit dans Le Monde. Ce dernier annonce une sorte de révolution historiographique ou plutôt, un renversement de paradigme dont nous serions désormais les témoins privilégiés. Des « idoles » sont alors désignées car elles représentent la « doxa » : « Alain de Libera ou Mohammed Arkoun, Edward Said ou le Conseil de l’Europe ». Les réactions ne se sont pas faites attendre et la volée de bois vert s’est abattue, indirectement, sur le recenseur et de plein fouet sur le recensé.

Une série de reproches est alors (a)dressée :

a) prêter des thèses caricaturales aux historiens travaillant sur l’aire arabo-islamique pour mieux les réfuter

b) présenter des éléments historiographiques connus (des historiens) comme étant inédits

c) diffuser une vision essentialiste de la civilisation islamique, la rendant imperméable à la culture grecque et minorant son rôle dans la transmission de cet héritage culturel

d) utiliser l’ouvrage d’un auteur (historien) prisé par l’extrême droite pour ensuite le remercier ostensiblement, son apport consistant en l’affirmation d’une altérité radicale (mais privative) du « génie de la langue arabe » par rapport au grec.

2) L’énigmatique monde byzantin

L’exploitation journalistique d’une « nouveauté » à tout va se fait aussi à partir d’une notion scolaire et culturelle « valorisée » : l’hellénisme. Le livre de Sylvain Gouguenheim (S.G) se prête aisément à une lecture « identitaire » : délestée du catalyseur « arabe », l’Europe retrouve une pureté ontologique, historiographiquement souillée par la notion de « dette » culturelle, dette contractée auprès d’un monde islamique donné comme invariablement « avancé ».

Peu importe si les confusions entre monde grec et monde byzantin vont bon train. Peu importe aussi si ces « nouveautés » (par exemple, la figure de Jacques de Venise) sont des banalités chez presque tous les historiens du domaine. Il faut préciser que la France n’est pas le pays où les études sur le monde byzantin sont les plus avancées : il vous sera très difficile de trouver un intitulé de revue comprenant la radical [byzan] dans la flopée des portails numériques publics (partiellement recensés dans cet article). La Mecque des « Byzantine Studies » en Occident reste encore Dumbarton Oaks, centre rattaché à Yale. Sans doute que là-bas, l’ouvrage de Gouguenheim n’aurait eu aucun crédit et n’aurait vraisemblablement fait aucun bruit.

Même l’Australie – pourtant géographiquement éloignée de la Méditerranée – fait mieux en établissement, par exemple, des traductions ou des éditions critiques d’auteurs autrefois considérés comme « mineurs ».

Dernière pièce à conviction : jusqu’à présent, L’uomo bizantino n’est toujours pas traduit en français alors que le reste de la serie au Seuil est presque complète (L’Homme grec, l’Homme romain, L’Homme médiéval, l’Homme de la Renaissance, etc.). Le désintérêt pour le monde byzantin est manifestement chronique.

3) L’Islam comme problème médiatique

C’est parce que le monde arabo-islamique n’est que partiellement « hellénisé » qu’il nourrit des « problèmes de civilisations » : perçu comme étant essentiellement théologique et juridique, l’Islam ne serait resté que sur sa lettre coranique. Pas étonnant alors de voir ce déficit de « civilité » grecque laisser place au Jihad et aux tendances « martiales » de cette religion.

"Islam et violence", c’est l’écho médiatique de Ratisbonne qui résonne encore dans les colonnes des journaux et qui vibre sur les écrans télés. Les Bouddhas de Bâmiyân explosés par les Talibans, les avions détournés du 11 septembre, les attentats répétés en Europe et ailleurs, l’activisme islamiste, etc. tout concourt à fortifier l’image d’un Islam/islam incapable de « rationalité » et de « paix ». La France sous Chirac et surtout, sous Sarkozy, ajoute comme question d’actualité un autre élément : un regard sur le passé qui n’est pas sans parallèle avec « l’occidentalisation » forcée des Syriaques menée par Gouguenheim : si principe actif il y a dans ces contrées orientales ou africaines, il reste le fait de l’Européen ou du Chrétien. Médiatiquement comme politiquement, le terrain était initialement propice à un retour à des questions d’ « identité » et de « civilisation » (Turquie/UE, etc.). Inutile d’ajouter que de larges secteurs qui vont de la droite parlementaire (Le Figaro) à l’extrême droite blogosphérique pèsent sur le débat, en criant à la censure et à la négation de la liberté d’expression, un peu comme dans le cas des caricatures danoises ou des procès staliniens.

Pistes critiques

Le livre de S.G ne présente malheureusement aucune nouveauté historiographique soutenable. Rémi Brague, dans un entretien à Radio Notre-Dame, est même allé jusqu’à affirmer qu’il ne s’agissait pas d’une œuvre universitaire stricto sensu mais d’un « bon travail de vulgarisation ». Brague reconnaît aussi que la seconde moitié du livre contient de nombreuses formules maladroites. Cependant, en choisissant de soutenir S.G., Brague passe sur les détails et nous prive de précieuses informations critiques. Un Max Lejbowicz ne l’entendra pas de cette manière et se livrera à un véritable exercice de critique bibliographique : il passe au crible les 15 pages de livres, articles et encyclopédies mentionnés pour en évaluer la conformité dans l’usage mais aussi pour relever les oublis ou les méprises.

Car dès le départ, nous nous retrouvons avec un problème de dialogique : qui parle à qui dans l’ouvrage de Gouguenheim ? Peut-on défendre une certaine légèreté (vulgarisation) tout en s’appuyant sur 15 pages de bibliographie même « sélective » ?

C’est le mélange des genres qui a surtout déplut aux historiens, irrités par le simplisme de thèses que Gouguenheim semblait leur prêter afin de mieux les réfuter.

1) Jacques de Venise : la « fausse » découverte

Sans doute que dans le champ médiatique français, le nom de Jacques de Venise sera durablement associé à celui de Sylvain Gouguenheim. Et pourtant : ce blog, par exemple, en livrant des documents de premier ordre (l’entrée « Jacques de Venise » du Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques), montre que l’existence et l’importance de Jacques de Venise était bien prise en compte, plusieurs années avant la publication de l’essai de S.G. Dans le même blog, on retrouve des extraits d’un article de Gérard Troupeau sur le rôle de Syriaques dans la gestion et la transmission du patrimoine philosophique et scientifique en Orient.

En navigant sur Google Books, la recherche s’affine et les requêtes pour « Iacobus veneticus », « James of Venice », « Jacques de Venise » ou encore « Giacomo di Venezia » aboutissent à des ouvrages parfois vieux de plusieurs siècles. En répétant la même opération sur des portails de revues numérisées (Jstor, SpringerLink, etc.), on s’aperçoit que l’information est connue et l’historique du personnage, documenté. Tous ces documents tranchent par la sobriété du ton, l’approche prudente. On peine alors à comprendre cette « nouveauté » qui n’en n’est pas une et qui s’explique surtout par une négligence « française » du domaine byzantin.

En termes strictement historiographiques, S.G réalise une régression de paradigme puisqu’il présente Jacques de Venise comme un homme-civilisation. Cela nous renvoie au temps de Carlyle et de ses Heroes, et aux préoccupations si British et impériales d’un Toynbee quand il place la « civilization » au centre de sa conception de l’Histoire.

2) Le « Génie des langues » ?

C’est aussi sur ce point que Gouguenheim perd en crédibilité. D’abord en citant un historien – prisé des réseaux d’extrême droite – pour le faire parler en linguiste d’une autre époque : il y aurait un « génie des langues » spécifique à chaque langue, ceci aboutissant à une différence radicale entre l’arabe et le grec. C’est le mythe de Babel maquillé en perdition de sens (lost in translation, intraduisibilité, etc.). S.G. enfonce le clou en resservant la cliché langue arabe = uniquement bonne pour la poésie.

On se doit alors de rappeler à l’auteur que le « génie des langues » est une conception prélinguistique et qu’elle ne fait pas partie du corps théorique des sciences du langage et encore moins des outils de la linguistique appliquée. Il sera loisible au premier venu de le constater dans les différentes encyclopédies, dictionnaires et autres handbooks consacrés aux sciences du langage (on peut se limiter à l’Encyclopedia of Language and Linguistics, dir. Keith Brown, Elsevier, 2005. 762 pages, pour constater l’absence justifiée d’un tel pseudo-concept, aussi rigoureux et heuristique que « crise de foie »).

3) Un Gouguenheim entre Renan et Sánchez-Albornoz

C’est sans doute l’œuvre de Renan qui montre le plus la continuité doxique de cette régression historiographique, médiatiquement annoncée comme une innovation politiquement contrariée. Les points communs sont pourtant plus que nombreux. On trouve un « hellénisme » soucieux de « civilisation » européenne ; une conception prélinguistique de l’arabe ; une insistance douteuse sur le rôle éminent des non Arabes (Perses, Syriaques, etc.) ; une confusion intéressée entre Islam (civilisation) et islam (religion), etc.

Que l’on en juge d’après ce magnifique texte, haut condensé d’idées « identitaires » qui ne seront vraiment écartées que vers les années 1970. Il s’agit de la leçon inaugurale de Renan, De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation (retenez le singulier de civilisation) ; En voici quelques extraits :

· « Dans la science et la philosophie, nous sommes exclusivement Grecs » p.17

· « A y regarder de plus près, d’ailleurs, cette science arabe n’avait rien d’arabe. Le fond en est purement grec ; parmi ceux qui la créèrent, il n’y a pas un vrai sémite ; c’était des Espagnols, des Persans écrivant en arabe » p.18

· « Nous ne devons aux Sémites ni notre vie politique, ni notre art, ni notre poésie, ni notre philosophie, ni notre science » p.21

Renan théorisait déjà un refus de la « dette » culturelle car il théorisait une forte opposition : celle de l’esprit « sémitique » (religieux) par rapport à l’esprit « indo-européen » (porteur de civilisation). Renan n’affirmait-il pas que

· « L’islam est la plus complète négation de l’Europe » ? (p. 27)

« Civilisation » (forcément grecque, cela s’entend) et « islam » sont tellement incompatibles qu’il écrira :

· « l’islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile ; c’est l’épouvantable simplicité de l’esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : Dieu est Dieu » (p.28)

Ne cherchez pas chez Gouguenheim des propos littéralement similaires. Par contre, l’« hellénisation superficielle », le rôle des Syriaques, la prégnance absolue du juridique et du théologique dans la conception de la civilisation islamique établissent une sérieuse parenté intellectuelle entre ces deux auteurs (le langage du racisme scientifique du 19e siècle en moins).

J’ajouterai un point qui est presque complètement passé inaperçu des commentateurs de cette « affaire ». Il s’agit de l’historiographie espagnole, et tout spécialement de la fameuse controverse entre Américo Castro et Claudi Sánchez-Albornoz.

Trop peu connue en France, cette controverse intellectuelle tournait autour de l’ « identité » espagnole : que faire des 8 siècles de domination arabe ? L’Espagne est-elle vraiment européenne … ou « arabe » ? Quelle a été son rôle dans la Renaissance européenne ?

Alors qu’Américo Castro soutenait une identité plurielle, Sánchez-Albornoz quant à lui, militait pour une Espagne tirant son « être » de l’empire romain et de l’apport wisigothique, mettant carrément entre parenthèses toute influence possible de ce corps étranger qu’était le monde arabo-islamique en Espagne.

Cette idée était dominante jusque vers les années 1970. Et c’est à Pierre Guichard, entre autres (puis à Juan Vernet), que l’on doit un des premiers ébranlements de la forteresse essentialiste de l’histoire identitaire à la Sánchez-Albornoz dont voici un aperçu (Mi testamento histórico-político) :

· “Son mínimas en tierras cristianas las huellas del tránsito por ellas hacia el mundo occidental de las creaciones artísticas, literarias, científicas, técnicas, filosóficas de al-Andalus. Contradije en su día la supuesta orientalización de los Cantares de gesta, de Berceo, del Arcipreste … (p. 89)

· “La España cristina fue inundada por la cultura occidental a partir del siglo XI. España, que había sido siempre un jirón de Europa, acentuó su europeísmo” (p.89)

· “Sólo la realidad del doble choque, de la doble enemiga, del doble odio explica nuestra historia.” (p.91)

Sánchez-Albornoz a d’autres déclarations plus frontales, et l’on peine à croire qu’il fût le plus grand historien de son temps. C’est extrait de De la Andalucía islámica a la de hoy (1983) :

· "Fueron los españoles conversos al Islam quienes crearon la civilización hispano-árabe." (p.15)

· "La Reconquista salvó a Andalucía de ser una piltrafa del Islam y de padecer un régimen social y politico archisombrío" (p. 16)

· "El Islam llegó desde la India hasta las peñas de Covadonga" (p.34)

· [Andalucía] Ha sido un maravilloso fruto de la batalla ocho veces centenaria de la cristiandad contra el Islam y del triunfo de la civilización occidental, a la que debe la humanidad las maravillas de hoy (…) (p.48)

Pour bien profiter de l’après-Gouguenheim

Le best-seller de Gouguenheim peut, malgré tout, servir à financer et à impulser une nouvelle dynamique au marché éditorial, notamment pour combler le retard de traduction d’ouvrages portant sur le monde byzantin. En dehors de cette polémique, on peut déjà se féliciter de la traduction du livre de Dimitri Gutas, auteur reconnu pour ses recherches sur les transferts culturels gréco-arabes … et dont l’ouvrage n’est même pas cité par Gouguenheim.

Sur le rôle du Syriaque, le livre de Christoph Luxenberg constitue une véritable révolution philologique, mondialement saluée. Sa traduction vers le français semble avoir été contrariée par l’actualité (l’affaire des caricatures danoises, surtout). On attend toujours …

Preuve que le dynamise en la matière est anglo-saxon, Anthony Kaldellis vient de publier Hellenism in Byzantium, ouvrage qui sera incontournable dans le domaine. Une sorte de somme qui fera certainement date et qui tranche par sa nuance et son érudition accessible, loin des fictions "identitaires" à la Gouguenheim.

Le Hellenic Philosophy de Cristos Evangeliou restera encore inconnu si rien n’est fait pour l’introduire en France, malgré une première édition en 1997 et une toute nouvelle réédition datée de 2008. Et quant au Seuil, on ne peut que le prier de réparer cette injustice éditoriale : L’Uomo Bizantino aura plus que jamais les moyens d’atteindre son public francophone.

"L’affaire Gouguenheim" reprendra sans doute à la rentrée, pour des raisons administratives et peut-être juridiques (regrettables dans l’ensemble). Intellectuellement, cet été grec n’aura été qu’un faux printemps qu’il faut éditorialement prolonger et soutenir. Gouguenheim n’offre aucune rupture épistémologique sérieuse ; il constitue même une régression historiographique vers l’âge des Carlyle, des Renan et des Sánchez-Albornoz. En définitive, son apport peut se résumer à ce titre que j’emprunte à Yiorgos Anagnostu : Forget the Past, Remember the Ancestors !

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