Turquie et géopolitique

par Michel Koutouzis
lundi 4 juin 2007

À la question souvent posée de savoir pourquoi on insiste tellement pour intégrer la Turquie au sein de l’Union européenne, il n’est pas facile de répondre, tant les aspects géopolitiques mais aussi ceux qui régissent la construction européenne participent à des mythes, des tropismes, aussi bien qu’à des réalités.

En ce qui concerne l’Union européenne, il s’agit principalement d’un tropisme de genèse : on intègre, ou dissout à l’intérieur ce qui potentiellement est dangereux. La logique n’est pas neutre, elle participe à la genèse même de l’Europe qui s’est construite par l’association de deux ennemis héréditaires, la France et l’Allemagne, sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale. Le processus d’intégration des pays « à problèmes » comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal ont renforcé cette attitude : le projet de l’intégration a fini par payer, et la chute des dictatures est due en partie au projet européen. Le sort des pays du bloc de l’Est s’insère dans la même logique : intégrer des sociétés post-communistes pour ne pas avoir à résoudre des problèmes à ses frontières générées d’un « développement irrationnel » tel qu’il apparaît en Russie par exemple. Cette attitude est devenue une habitude. Le choix entre un arrière-pays entropique externe ou son assimilation, pousse l’Union européenne à s’étendre à l’infini avec, comme objectif déclaré, la « normalisation » de son espace proche. En filigrane apparaît ainsi une idée maîtresse : quels que soient les problèmes politiques (dictature, communisme et aujourd’hui islamisme, instabilité politique), le « processus d’intégration » finira par les résoudre. Si cela s’est vérifié avec les pays méditerranéens, on est loin du compte avec ceux de l’Europe centrale. D’autant plus que la rapidité de leur entrée a fait l’impasse sur la dynamique du processus lui-même, censé aplanir les problèmes avant l’intégration. La chose est encore plus évidente avec les tout derniers venus, la Roumanie et la Bulgarie : la machine s’est emballée, tandis qu’en Europe même la gestion interne connaît les impasses qu’on lui connaît. Accusée d’une « fuite en avant » l’Union européenne continue cependant à planifier l’entrée de la Turquie en son sein. Pourquoi ?

L’entrée de la Turquie implique deux séries de questions. La première nous concerne directement : qui sommes-nous ? qu’est-ce que l’Europe ? quels sont ses objectifs ? Ce sont des questions auxquelles, jusque-là, on n’avait répondu que par des généralités. Transformer ces questions en « projet d’élargissement » et répétant les principes fondateurs de la CECA ou de la CEE, c’est faire preuve d’anachronisme et indiquer un désarroi évident. Par ailleurs, le bon fonctionnement des institutions ne peut pas pallier un projet politique. Bien gérer n’est pas synonyme de projet. Certes nécessaire, le principe d’une majorité renforcée remplaçant l’unanimité n’est pas un but en soi. Faute de projet politique, la technostructure européenne se justifie ainsi par la dynamique de l’élargissement.

La deuxième série de questions concerne la Turquie elle-même. Pourquoi faudrait-il l’intégrer ? Les raisons avancées ont leur poids. La Turquie, pendant toute la période de la guerre froide a profité de son ancrage à l’Occident en se transformant en un gigantesque porte-avions visant le ventre mou de l’URSS. Membre de l’OTAN, elle a joué un rôle stratégique primordial. Cet ancrage, qu’elle a brillamment marchandé, a été aussi son meilleur bouclier pour ne pas se transformer en démocratie réelle. On lui a toujours pardonné ses coups d’Etat parfois sanglants, la pendaison de plusieurs de ses hommes politiques, la répression des années 1970, l’existence d’une extrême droite ultranationaliste et mafieuse, la négation du génocide arménien, l’invasion de Chypre, ses guerres sales anatoliennes ou urbaines, son refus de reconnaître la minorité kurde, etc. La fin de l’Union soviétique, qu’Ankara avait anticipée étant très présente en Asie centrale, aurait pu sonner le glas de cette attitude tolérante. La première guerre en Iraq, les guerres balkaniques, son rapprochement spectaculaire avec Israël, sans oublier le développement économique qu’elle a su mettre en place sur sa façade méditerranéenne qui lui permit de passer d’un capitalisme d’Etat à une économie de marché, bref, la reconduction de sa position stratégique, ont perpétué le laxisme occidental vis-à-vis de ce pays. La déliquescence de sa classe politique, l’avènement d’un mouvement politique confessionnel aujourd’hui au pouvoir qui la remplaça, la « criminalisation du politique » et même l’apparition de mouvements islamistes ultras, ne changèrent pas la donne. Les nouveaux périls ne remplacent pas les anciens. Ils se superposent, tandis que les vieilles crispations nationalistes (question kurde et arménienne) restent toujours intactes. Le processus d’intégration de la Turquie est le plus ancien. Or, force est de constater que l’Union douanière et les négociations durant les années 1970-1995 n’ont pas changé grand-chose sur la situation interne turque. C’est vrai, les exigences n’étaient pas énormes de la part de l’Union. Cela a-t-il changé depuis ? Oui, certainement. Les réformes se sont accélérées depuis 2004, portant essentiellement sur des aspects économiques et législatifs. Ce qui transforme par ailleurs ce pays en une des cibles des fondamentalistes. Cependant, les résistances concernant Chypre - pays membre de l’Union européenne -, celui des minorités, et, plus généralement le passage d’une démocratie formelle à une société dite « ouverte » (qui, après-tout, est l’objectif final du processus d’intégration), a pour l’instant très peu évolué. La « longue marche forcée » que Kemal Atatürk imposa à son peuple avec une rigueur toute militaire était possible. Dans les années trente, plusieurs pays avaient des régimes autoritaires, il ne faisait pas exception. Les années de guerre et les débuts de la guerre froide lui permirent de parachever son projet. Aujourd’hui, un projet volontariste et autoritaire, qui passerait outre les aspirations, les certitudes et les contradictions de la société turque n’est plus chose aisée. La société turque est en constante effervescence, comme l’indique l’aventure de l’élection présidentielle. Enfin, ce n’est pas chose simple pour la Turquie de gérer son statut régional. L’affaire kurde l’inquiète et son prolongement iraquien la met en porte-à-faux avec son allié américain. Le problème de l’eau qui perpétuera un conflit latent avec la Syrie n’est pas une affaire réglée, loin de là, d’autant plus que les barrages qui le monopolisent se situent en Anatolie kurde. La mer Egée, la définition des eaux territoriales, Chypre, gardent le front ouest « ouvert ». Bref, les crispations géopolitiques nourrissent les crispations internes et vice-versa. Nous sommes plus près d’une situation de blocage que d’une autoroute grande ouverte vers les réformes culturelles, sociétales et sociales exigées. Cela ne tranche pas évidemment la question de l’intégration, mais n’est pas étranger aux problèmes qu’elle rencontre. D’autant plus que le processus lui-même paraît, aux yeux d’une frange de la population, comme une contrainte supplémentaire.


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