Un protectionnisme européen assumé contre les protectionnismes nationaux cachés

par Daniel Roux
jeudi 15 mai 2008

Les hommes politiques aux responsabilités poussent des cris d’orfraie dès qu’on prononce le mot « protectionnisme ». Quelle hypocrisie ! Le protectionnisme existe bel et bien, mais financé par tous, il ne sert qu’à protéger des intérêts particuliers en entraînant un déclin global et la précarité pour les populations européennes.

Il devient urgent de mettre en place un protectionnisme européen assumé, et ce, dans l’intérêt général. Cette évolution permettrait une alternative humaniste au modèle dominant axé sur les revenus financiers à court terme, la spéculation sans borne et le développement des privilèges de classes.

Le protectionnisme est défini dans les manuels d’économie comme une politique pratiquée par un Etat dans le but de protéger ses entreprises. L’Union européenne et chacun des pays qui la compose refusent d’évoquer le protectionnisme, mais le pratiquent sournoisement. Il se révèle très coûteux pour les budgets nationaux : rien que pour la France, les subventions publiques aux entreprises se montent à plus de 100 milliards d’euros dans la plus complète opacité. Ce protectionnisme de clientèle, qui mériterait des enquêtes sérieuses du Parlement, est principalement destiné à la sauvegarde de monopoles privés et au favoritisme politique. Il est soutenu par la mise en place de politiques d’achats publics, de normes et de certifications obligatoires disqualifiantes car trop coûteuses pour les PME, de barrières douanières, de subventions à l’exportation, etc.

Cette forme particulière de protectionnisme a peu d’avantages et beaucoup d’inconvénients pour la collectivité. Parmi les avantages, citons la survie d’entreprises soi-disant stratégiques, mais techniquement ou socialement inadaptées à la concurrence internationale. Parmi les inconvénients, les inévitables mesures de rétorsion des autres pays, les distorsions de concurrence nuisibles aux consommateurs et aux entreprises délaissées, un lent déclin économico-politique dû aux manques d’efficacité et de recherche dans les domaines sociaux, scientifiques et techniques. C’est ce que nous vivons actuellement.

Les avantages d’un protectionnisme européen sont nombreux et positifs.

A l’échelle de l’Union européenne, le protectionnisme prend une tout autre dimension et les avantages l’emportent haut la main sur les inconvénients comme le montre notamment Maurice Allais, scientifique méconnu en France quoique prix Nobel d’économie 1988 (1).

La diversité des cultures sociales et industrielles associées à un inévitable chauvinisme naturel encouragerait la compétition et ne permettrait pas de s’endormir sur ses lauriers. La remarquable et cruelle stratégie développée de longue date par les Allemands pour prendre le contrôle de l’industrie aéronautique européenne est un exemple de l’âpreté du combat qui règne dans l’Union dans les domaines protégés. Les subventions perdraient leurs douteuses utilités et les distorsions de concurrence seraient sanctionnées par la Commission.

Nous avons des atouts : un marché de près de 500 millions de consommateurs une monnaie unique, des infrastructures développées, encore en bon état et des peuples éduqués qui partagent une certaine idée de l’humanité. Imaginons une Europe dans laquelle les ordinateurs et la plupart de leurs composants ne viendraient plus d’Asie. Imaginons une industrie textile de haute qualité, d’usines propres dont les investissements écologiques ou sociaux ne seraient plus contraints par la concurrence de pays moins rigoureux en la matière, mais soumis à des normes exigeantes communes. Sans oublier les avantages d’une harmonisation rendue nécessaire des règles de concurrences, sociales, écologiques, fiscales et anti-trusts.

Le plein-emploi serait rapidement atteint, non pas par la précarité généralisée telle qu’on nous l’organise actuellement, mais par des emplois qualifiés et correctement rémunérés proposés par des entreprises contraintes de rapatrier la production des produits qu’elles nous vendent. Cela entraînerait un rééquilibrage des comptes sociaux et donnerait un coup d’arrêt au démantèlement des systèmes solidaires.


Le libre-échangisme, pas celui des livres (2), mais celui pratiqué dès le développement des échanges internationaux de grande ampleur, est une idéologie colonialiste : « Je vous contrains par la force à acheter très cher mon opium et je vous oblige à me céder votre jade et vos soieries à vil prix ». De nos jours, c’est à peine différent notamment entre les pays riches et le tiers-monde. Cette politique économique est associée au libéralisme. Pour les dogmatiques, remettre en cause l’un, c’est remettre en cause l’autre.

L’idée que les pays socialement avancés vont trouver leur voie dans des technologies de pointe, ou dans les Services à hautes valeurs ajoutées, est totalement infondée. Il ne s’agit pas d’un manque de confiance en nos capacités comme l’avance Hubert Védrine dans son rapport remis au président de la République (3), mais, de fait, la grande majorité des actifs européens n’ont pas des Masters. Tous ne se sentent pas capables de rester assis derrière un bureau pendant quarante ans. De fait, les productions industrielles sont massivement délocalisées dans les pays à bas coûts. Encore récemment, Airbus a annoncé son intention d’aller produire en zone dollar, zone qui inclut la Chine.

De plus, les pays en développement accéléré, comme l’Inde et la Chine, investissent massivement dans la formation d’ingénieurs et de scientifiques. On ne voit pas pourquoi ils s’interdiraient de prospérer aussi dans les domaines de hautes technologies. Taiwan et la Corée du Sud, les ordinateurs et les écrans plats, par exemple, nous ont démontré avec brio l’absurdité de cette idée.

Pour quelles raisons, les hommes politiques aux responsabilités disqualifient-ils a priori la création d’une Europe protégée des ravages d’une concurrence déloyale et néfaste ?

Mon opinion est qu’ils favorisent des intérêts supérieurs à l’intérêt des peuples, leurs propres intérêts. Toute leur politique n’est en réalité qu’une politique de classe orientée dans l’intérêt de leurs seuls sponsors, les gros actionnaires des multinationales.

Nul n’ignore plus que la stratégie des multinationales consistent à jouer des différences de coûts entre les zones à bas salaires, à faibles droits du travail, à faibles coûts sociaux et écologiques. Les montages juridico-financiers utilisant des sociétés tampons, dans des paradis fiscaux toujours plus prospères, permettent la réalisation de juteux bénéfices. Personne n’est dupe, mais tout le monde fait comme si les quelques milliards déclarés dans les pays européens (hors paradis fiscaux) étaient les seuls bénéfices. Les faibles impôts payés par ces sociétés géantes sont négociés au cas par cas avec la direction du trésor. On imagine le chantage à la délocalisation des sièges sociaux et les salariés utilisés comme otages dans ce genre de négociations (4). Il est révélateur que les montants des impôts réellement versés soient tenus secrets. Rappelons que le total des impôts sur les sociétés atteignent à peine 43,7 milliards en 2006, à comparer avec les 100 milliards de subventions dont il est question plus haut.

Le seul libre-échange acceptable est celui organisé par des accords bilatéraux équilibrés et librement consentis.

La limite d’emploi des actifs sera vite atteinte et, dès le départ, nous devrons conclure des accords avec des partenaires, afin d’importer certains produits finis ou semi-finis dont la production en Europe serait trop coûteuse en main-d’œuvre ou en énergie comme le biocarburant sud-américain, par exemple, un protectionnisme choisi en quelque sorte.

L’argument que le libre-échange avec les pays du tiers-monde permettrait un développement économico-social ne doit pas être évacué d’un revers de plume. Ces généreux humanistes, sincères ou non, doivent prendre en compte la détérioration de nos infrastructures, le nivellement des politiques sociales vers le bas et l’avancée irrésistible de la précarité dans nos pays, un quart-monde local. Ils doivent se rendre à l’évidence également que le tiers-monde n’est plus ce qu’il était : Il y a plus de millionnaires Chinois ou Indiens que d’habitants en France.

Et quel modèle de développement sommes-nous en train de favoriser dans ces zones à bas coûts ?

La dure réalité est que ces hommes qui fabriquent nos chaussures de sport en Asie ou ailleurs sont maintenus en quasi-esclavage par des organisations sociales autoritaires. Ces êtres humains sont placés sous la férule de patrons sans scrupules dans des conditions similaires à celles supportées par les prolétaires européens du XIXe siècle. Les scandales sur les conditions de travail et les bas salaires ont conduit les grandes firmes occidentales, sous la pression de leurs consommateurs, à mettre en place des chartres obligeant leurs sous-traitants à mieux traiter leur main-d’œuvre. La plupart des enquêtes effectuées a posteriori sur le terrain ont conclu à l’inefficacité et à l’indifférence des donneurs d’ordres.

Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, ce n’est pas le modèle de développement humain que nous voulons encourager ou soutenir. L’intérêt des populations locales est une réorientation de leur économie vers le développement du marché intérieur. Il n’est pas admissible que nous encouragions une production d’exportation alors que des millions de personnes subissent l’exploitation et la misère au mépris de leurs droits fondamentaux.



(1) http://etienne.chouard.free.fr/Europe/messages_recus/

(2) http://www.cultureco.com/blog/blog/bts-immobilier/

(3) http://www.elysee.fr/elysee/elysee.fr/francais/salle_de_presse/

(4) http://www.lexpansion.com/economie/


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