Condensations

par Nicolas Cavaliere
vendredi 19 septembre 2025

Poème du faire-corps.

Étymologiquement, le verbe « condenser » vient du latin et signifie « presser, rendre compact ». Plus tard, il a désigné le passage de l’état gazeux à l’état liquide. Le Larousse indique qu’il désigne également le passage du liquide au solide. Puis, « par extension figurée de son sens propre, il s’est répandu au 19ème siècle avec le sens de ‘réduire, ramasser (l’expression, la pensée)’. » (Rey, Dictionnaire historique de la Langue Française, vol. 1 p.837) En psychanalyse, la condensation désigne le processus par lequel plusieurs pensées, émotions ou représentations inconscientes sont fusionnées en une seule image ou idée dans le contenu manifeste d’un rêve, d’un lapsus ou d’un symptôme. En art, l’aboutissement d’une œuvre est souvent la condensation du génie d’un auteur, la délivrance de son essence au public.

La condensation est partout à l’œuvre, le mot agit comme un archétype linguistique transdisciplinaire d’un processus de transformation universel que nous avons découvert et que nous utilisons pour réaliser chaque rêve que nous nous assignons (ou qui nous est assigné).

Le temps humain, présent du passé, présent du présent, présent du futur, condense la mémoire, l’attention et l’attente. Le langage crée le sujet, le temps lui offre son expérience. Une certaine durée écoulée, une identité se cristallise et son regard trouve une orientation qui lui est propre. Condensation il y a, mais puisqu’il faut bien respirer, décondensation est aussi nécessaire. Le retour à l’état gazeux est une nécessité systémique que nous nous interdisons. Les trains à vapeur n’avancent plus assez vite, mais ils n’ont jamais existé. On les a toujours alimentés en charbon, cette condensation de végétaux morts.

Le langage lui-même semble avoir fonctionné par processus de condensation, et ce qui pourrait le prouver, c’est qu’il puisse être désormais disséqué, réarrangé, et codifié par la machine de Turing, James Joyce étant malheureusement décédé ; il n’est plus un procédé de communication mais de classification. Le dictionnaire peut s’assimiler à la table périodique des éléments, en plus simple. Des suites de 0 et de 1 permettent d’énumérer « anticonstitutionnellement » comme s’il s’agissait simplement du mot le plus long de la langue française. Agir anticonstitutionnellement serait agir contre l’univers de la condensation juridique, celui qui nous gouverne tous, celui auquel nous ne pouvons échapper, enfermés dans nos rôles de citoyens à l’esprit aiguisé, au moins une fois tous les quatre ou cinq ans.

La reproduction, condensation d’un patrimoine génétique, était autrefois le moyen de diversifier les formes prises par l’espèce humaine. Aujourd’hui, nous avons condamné toute évolution en détectant a priori tout ce qui pourrait poser problème. Un enfant qui naîtrait avec un chromosome en plus serait une anomalie au lieu d’être un évènement comme un autre dans la nature. Nous modelons la matière pour la soumettre à notre désir de confort. Il y a toujours des cailloux planqués dans l’herbe. Et nous creusons. Nous ne faisons plus aucune distinction entre ce qui nous incommode et ce qui nous menace. L’amour même nous aveugle.

Nous nous condensons en société toujours plus parfaite. Nos communications sont condensées en informations condensées sur des surfaces microscopiques représentant l’étendue de nos connaissances, en tout cas de notre savoir. Nous sommes parvenus à la condensation nucléaire, nous sommes parvenus à l’image de nos seules divinités visibles, le Soleil et nous-mêmes. Dans environ 5 milliards d’années, le Soleil épuisera son hydrogène et commencera à fusionner l’hélium dans son cœur. Cela provoquera une expansion massive : il deviendra une géante rouge, atteignant potentiellement un rayon d’une unité astronomique - la distance actuelle entre nous et lui. Sa surface pourrait englober Mercure et Vénus, et frôler ou absorber la Terre. Si nous poursuivons dans notre imitation des condensations célestes, nous disparaîtrons également, à un rythme qui nous ressemble. Nous ne verrons jamais la mer allée avec le Soleil.

La hauteur du Ciel atteinte, sur quel objet la pensée peut-elle se déplacer désormais ? Tout ce que j’ai appris, où peut-il me mener ? Rencontrer un Autre, c’est déjà vouloir voir en lui un même, une autre condensation de ce que j’observe et entends autour de moi. Alors je vais dans les abysses. Là, à l’abri de la lumière, je danse, me condense et brille. Je suis un chat de Schrödinger thermique, simultanément 2°C et 400°C. Là, dans l’ombre, je trouverai l’énergie pour imiter le mécanisme invisible de l’énergie.

Le temps non humain, présent du présent, ne condense rien. Il ne requiert aucune attention, n’exige aucune volonté. Du silence émergent des multitudes de frémissements auxquelles les êtres mouvants attribuent des présages, des forces ou des vibrations. La matière seule détient une mémoire dont la trace visible est un changement, un changement aussi insignifiant qu’un phonème lancé comme un cri à la face du monde. Un atome de césium-133 est seulement l’instrument humain de la mesure du temps. L’oscillation est le reflet d’un miroir qui n’a aucune image à montrer.

La masse entière de l’univers n’est que de peu de poids. L’emprise de la gravité, invisible, impalpable, ce creuset sans intention d’où surgit de multiples créations spontanées et sans lendemain, serait étouffante si nous étions capables et dignes d’un faire-corps ignorant de toute conception de l’âme. Un caillou tombe sans projet ni témoin.

Nous pouvons condenser parce que nous nous diluons. Chauds et denses nous sommes nés, chauds et denses nous mourrons.

Aveugle, sourd, muet et solitaire, je pose ma bouche sur le sein et m’en repais.


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