À la veille du 20e congrès du parti communiste chinois...

par Sylvain Rakotoarison
samedi 15 octobre 2022

« Pour [le sinologue Marc Lanteigne], Xi Jinping a tellement concentré les pouvoirs entre ses mains qu’il pourra difficilement se dégager de toute responsabilité si certaines orientations politiques venaient à être remises en cause. Il y aurait donc deux scénarios possibles : un congrès qui confirme ou renforce la mainmise de Xi Jinping sur le parti ou un "sommet qui permettra de constater combien de pouvoir il a réussi à conserver malgré tout". » (Sébastian Seibt, le 14 octobre 2022 sur France 24).



Le parti communiste chinois (PCC), qui a fêté l'an dernier ses 100 ans (il a été officiellement fondé le 1er juillet 1921, organise à partir de ce dimanche 16 octobre 2022 son 20e congrès national. Cet événement politique a lieu tous les cinq ans et est en principe extrêmement important puisqu'il est destiné à désigner les dirigeants de la Chine communiste pour les cinq prochaines années : les dirigeants du parti, qui compte plus de 96 millions d'adhérents, et par voie de conséquence, les dirigeants institutionnels de l'État dont le renouvellement aura lieu officiellement au printemps prochain.

Toujours en principe, il s'agit d'une assemblée de 2 296 délégués qui ont été désignés (candidats uniques choisis par le PCC) de novembre 2021 à juin 2022 dans les trente-huit unités territoriales du pays. Cette assemblée est censée choisir (élire par candidature unique) les 205 membres du comité central du PCC. Eux-mêmes sont amenés à élire les 25 membres du bureau politique du PCC. Ces derniers enfin sont conduits à choisir les 7 membres du comité permanent du bureau politique, l'instance réelle de direction du pays, eux-mêmes se choisissant en leur sein le Secrétaire Général du parti communiste chinois pour un mandat de cinq ans. Ce pays de plus de 1,4 milliard d'habitants est ainsi dirigé dans une structure hyperpyramidale et élitiste où le mode de désignation est principalement la cooptation.

Interrogée par RFI le 14 octobre 2022, le sinologue Jérôme Doyon a précisé la réalité des désignations : « Les candidats sont sélectionnés à l'avance, il n’y a pas de compétition, ce sont ces candidats-là qui sont propulsés au poste en question. Ce qui est important, c'est que ces candidats sont sélectionnés, mais ce ne sont pas eux qui se présentent : c'est l'organisation qui les a sélectionnés, ils ne font pas campagne, ne proposent pas de programmes politiques, ils héritent du programme qui leur est imposé. Finalement, leur personnalité est censée n’avoir qu’assez peu d’importance. ».

Ce 20e congrès est un moment historique et crucial car il s'agit de consolider définitivement le pouvoir de Xi Jinping, Secrétaire Général du PCC depuis le 15 novembre 2012, élu au 18e congrès, réélu le 25 octobre 2017, au 19e congrès, et désigné délégué le 22 avril 2022 à Nanning par la délégation de la région autonome zhuang du Guangxi. En effet, Xi Jinping a l'ambition de rester longtemps et profondément le leader de la Chine communiste, à l'égal d'un Mao Tsé-Toung et d'un Deng Xiaoping. Pour cela, il a fait amender la Constitution chinoise le 11 mars 2018 en supprimant l'alinéa 3 de son article 79 qui limitait le mandat du Président de la République à deux mandats de cinq ans. Il a fait également intégrer dans la Constitution sa propre pensée politique, aux côtés de celle des deux leaders historiques Mao et Deng, lui permettant d'amorcer un véritable culte de la personnalité.

Par ailleurs, si Xi Jinping va avoir 70 ans le 15 juin prochain, cela ne l'empêchera pourtant pas de rester au pouvoir tandis que la limite d'âge est fixée à 67 ans pour être membre du comité central et membre des instances de direction du parti. Une limite d'âge qui sera certainement appliquée à ses collègues (et éventuels rivaux). Ainsi, le Premier Ministre depuis le 15 mars 2013, Li Keqiang, membre du comité permanent du bureau politique depuis octobre 2007 et numéro deux du régime, considéré comme un réformiste, proche de l'ancien Président Hu Jintao, ne devrait pas être reconduit à la tête du gouvernement, peut-être même plus membre du comité permanent et prendrait sa retraite en mars 2023 (il aura 68 ans le 1er juillet prochain).

Beaucoup d'opacité, plus encore que d'habitude, lors des précédents congrès, entoure la préparation de ce nouveau congrès qui devrait être une chambre d'enregistrement pour confirmer la mainmise de Xi Jinping sur le pouvoir politique en Chine. Rien ne sera improvisé et il n'ya aucun moyen pour les délégués de pouvoir se réunir entre eux ou une partie d'entre eux avant et pendant les débats. Tout a été préparé, répété, organisé pour aller dans le sens de Xi Jinping. Ce dernier a organisé le 9 octobre 2022 une dernière réunion de répétition du comité central sur ce qui va se passer pendant le congrès.

Jérôme Doyon, toujours sur RFI : « Parmi ces délégués, combien seraient en accord ou en désaccord avec telle ou telle politique de Xi Jinping ? On n’en a aucune idée. Tout est fait pour qu'ils ne puissent pas s'organiser, on empêche les membres du parti de parler politique en public, on interdit aux délégués de se réunir en groupes avant l'organisation du congrès lui-même, pour être sûr qu’ils ne s'organisent pas en cliques ou en factions. C’est une obsession récurrente du parti communiste, l'unité et la cohésion du parti contre le factionnalisme. ».

Depuis juin 2022, les forces de sécurité sont en alerte maximale à Pékin. Les employés des grandes entreprises n'auront pas le droit de quitter Pékin pendant la durée du congrès, la police a déjà arrêté plus d'un million de personnes dans l'optique d'éviter toute manifestation, aussi minime soit-elle, contre le pouvoir en place. Il y en a eu, par exemple, des banderoles (accrochées le 13 octobre sur le pont de Sitong à Pékin) dénonçant la dictature de Xi Jinping, principalement en raison de sa politique sanitaire, de l'objectif zéro covid, qui a confiné des dizaines de millions de personnes pendant plusieurs semaines pour quelques centaines de cas de covid-19 (en comparaison, la stratégie française était très libérale, même à l'époque du premier confinement au printemps 2020). Ces banderoles ne sont pas restées longtemps mais ont été relayées dans les réseaux sociaux (comme WeChat et Weibo) mais eux aussi ne sont pas restés longtemps, de nombreux comptes ont été supprimés et des manœuvres de diversion ont eu lieu sur ces réseaux sociaux avec des centaines de comptes envoyant des photographies de jeunes filles sur le même hashtag que ceux utilisés pour la contestation.



A priori, ce congrès sera celui de la confirmation du pouvoir absolu de Xi Jinping. Il sera dans une situation nouvelle, avec un troisième mandat de cinq ans à la tête du parti communiste chinois et donc, à la tête du pays, et cela est sans précédent depuis la mort de Mao. Malgré la précision de la préparation, peut-il y avoir des surprises ? Probablement pas, malgré des enjeux politiques très importants : l'avenir de Hong-Kong, l'avenir de Taïwan, la trop grande proximité avec la Russie de Vladimir Poutine qui emmène la planète vers un désordre économique global, sinon vers un conflit nucléaire, que la Chine ne voulait absolument pas, les relations difficiles avec les États-Unis dont elle est paradoxalement très dépendante commercialement, les relations avec une Corée du Nord un peu trop agitée, la politique sanitaire très contestée, bien sûr, les droits de l'Homme en Chine, etc. Les sujets d'inquiétude sont nombreux, autant intérieurs qu'extérieurs, mais Xi Jinping devrait être capable de mettre un grand couvercle dans cette marmite en pleine ébullition.

Quelques capteurs sont néanmoins envisagés par certains spécialistes. Le premier est le taux et la nature de renouvellement du comité central, dont la fonction est en principe limitée à 67 ans, ce qui suppose un large renouvellement. Xi Jinping aura-t-il réussi à y intégrer de nombreux (et jeunes) affidés ou, au contraire, doit-il encore tenir compte des autres factions, en particulier celles des deux anciens Présidents, Jiang Zemin (le clan de Shanghai) et Hu Juntao.

L'autre élément est le devenir de Li Keqiang, restera-t-il encore membre du comité permanent ? Et quel sera son successeur à la tête du gouvernement ? Si Xi Jinping n'arrivait pas à faire sortir Li Keqiang du jeu, cela voudrait dire, selon certains spécialistes, que le Président chinois n'aurait pas autant de pouvoir qu'on l'imagine sur le parti. Ainsi, le sinologue Marc Lanteigne a affirmé sur France 24 le 14 octobre 2022 : « Le Premier Ministre, bien qu’effacé, bénéficie d’une image d’homme sympathique qui a ses propres idées économiques [au début des années 2010, il avait été question des "Likonomics", NDLR de France 24]. Si Xi Jinping n’arrive pas à l’écarter, ce sera aussi un signe que le parti peut vouloir essayer une autre approche économique dans le contexte actuel de ralentissement de la croissance. ».



Certains évoquent aussi un changement dans le mode de direction du parti avec la création possible d'un poste de Président du PCC, fonction qu'avait occupée Mao Tsé-Toung entre 1943 et 1976 (avec Deng Xiaoping parallèlement Secrétaire Général de 1956 à 1967) et Hua Guofeng de 1976 à 1981 jusqu'à la suppression de la fonction en 1982, au bénéfice du Secrétaire Général Hu Yaobang.

Enfin, un autre élément symbolique, au-delà du choix des hommes, est la consécration idéologique et historique de Xi Jinping. Selon le sinologue Steve Tsang, directeur du China Institute de la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres, interrogé par France 24 : « L’une des grandes questions sera de savoir si Xi Jinping va réussir à faire raccourcir le titre de son apport idéologique au parti qui s’appelle "La Pensée de Xi Jinping, sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère". ». En d'autres termes, si cela devenait plus sobrement "La Pensée de Xi Jinping", alors cette reformulation signifierait que Xi Jinping serait placé au-dessus du parti communiste chinois, ce qui « détruirait tout l’édifice d’une prise de décision collective et ferait de Xi Jinping non plus l’homme fort d’un parti, mais un dictateur » selon Steve Tsang.

Actuellement les sept membres du comité permanent du bureau politique, désignés au 19e congrès d'octobre 2017, sont les suivants : Xi Jinping (69 ans), Li Keqiang (67 ans), Li Zhanshu (72 ans), Président du comité permanent de l'Assemblée Nationale Populaire et proche de Xi Jinping, Wang Yang (67 ans), Président de la Conférence consultative politique du peuple chinois, Wang Huning (67 ans), chef de la commission centrale pour la construction d'une civilisation spirituelle du parti communiste chinois et proche de Xi Jinping, Zhao Leji (65 ans), chef de la commission centrale pour l'inspection disciplinaire et proche de Xi Jinping, et Han Zheng (68 ans), premier Vice-Premier Ministre.

Ces cinq derniers membres étaient de nouveaux membres du comité permanent lors du 19e congrès en octobre 2017, au contraire de Xi Jinping et Li Keqiang. Ils ont tous entre 65 et 70 ans. Le futur comité permanent issu de ce 20e congrès donnera donc une indication assez claire du renouvellement et du pouvoir réel que Xi Jinping exerce au sein de l'appareil du parti communiste chinois. Et tout est déjà acté. Que la grand-messe commence !


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Sylvain Rakotoarison (15 octobre 2022)
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