Approche des Indes
par Argoul
lundi 6 février 2006
Mais je veux parler des Indes. Ce pays-continent est en effet si divers que l’État fédéral indien, la plus grande démocratie parlementaire du monde, est une zone à lui tout seul. Du fait de la géographie, qui forme une vaste péninsule, mais aussi du fait de l’histoire, qui a intégré les invasions successives venues du Nord-Est dans le melting pot. Des Aryas venus de Perse aux Musulmans venus de Turquie, en passant par les Grecs post-Alexandre et les Huns Hephtalites venus d’Asie centrale, l’histoire des Indes est faite de flux et de reflux d’empire. État centralisé sous la botte d’une dynastie conquérante, puis morcelé en régions autonomes par les querelles de succession, le pays oscille entre l’Inde et les Indes. Les Anglais ont forcé l’unité ; elle subsiste aujourd’hui, car elle est la modernité.
L’Inde est bien dans le monde d’aujourd’hui, celui de l’ordinateur et d’Internet, des médicaments et des services. Les Indes sont encore d’hier, avec une population à plus de 50% rurale, peu alphabétisée au fond, et restée traditionnelle. Les Occidentaux ont souvent des Indes l’image des plages de Goa où la ganja est en vente libre, ou des bidonvilles de Calcutta où la misère concentre ses maux. 99% des Indes ne correspondent pas à ces images d’Epinal de babas cools ou de Mère Theresa, même si le journalisme médiocre est friand de créer des oppositions.
L’Inde de près d’un milliard d’habitants est démocratique, avec son Parlement à deux chambres, ses 670 millions d’électeurs inscrits, son taux de participation autour de 60%, sa séparation des pouvoirs, ses droits de l’individu, et sa liberté de la presse. Plus de 56 000 journaux existent, édités à 142 millions d’exemplaires, dont 60 millions quotidiens. Comme si, en proportion de population, la presse française éditait à 8,9 millions d’exemplaires dont 3,8 millions au quotidien. 800 langues étaient encore parlées en 1960 ; il en subsiste 24 grandes aujourd’hui, dont les deux langues officielles que sont l’hindi et l’anglais.
Les castes subsistent, mais l’État a su en faire un levier du développement par son action affirmative. Les trois castes initiales des Vedas (prêtres, guerriers et paysans) ne composent que 15% environ de la population et 33% des parlementaires. Les basses castes composent 52% de la population et sont parvenus à 25% de représentation au Parlement. Les indigènes, les musulmans, les sikhs et les chrétiens et autres sont « hors castes » ; ils composent le reste. La libéralisation de l’économie s’est faite en douceur, pilotée depuis le haut. Le secteur public représente encore un quart du PIB indien et 60% des salariés. Le droit du travail est resté fédéral, par cogestion entre le Congrès et les syndicats. Les prix agricoles restent administrés, car plus de 50% de la population travaille encore dans l’agriculture. Mais ce sont les États locaux qui libéralisent, pas l’État central. Peut-être avec l’arrière-pensée politique initiale d’en rejeter le blâme sur les régions en cas de problèmes sociaux, mais surtout parce seul le niveau régional permet une bonne adaptation des mesures aux conditions locales. Depuis 1991, lancement de la dérèglementation indienne, la croissance économique a doublé, passant d’environ 3% l’an à 6 ou 7%, selon les années. La corruption bureaucratique subsiste, prix de l’administration tentaculaire, mais l’État continue de jouer globalement son rôle de contrôle social et de protection, celui qu’il avait déjà bien avant les Anglais. La « noblesse d’État » de l’Inde, en ses hauts fonctionnaires de l’indépendance, a poussé ses fils à faire un MBA aux États-Unis et à s’intéresser aux affaires. C’est plus de 35 millions d’Indiens aujourd’hui qui ont un revenu mensuel de l’ordre de 1000 dollars, ce qui en fait les « riches » du pays (car le salaire doit être mis en relation avec le prix de la vie et avec le poids des taxes). Cette catégorie augmente de 10% chaque année.
L’Inde émerge lentement, mais avec sûreté. Son État et sa société paraissent plus solides qu’en Chine. Aucune revendication territoriale ne pose de véritable question. Le Cachemire est marginal, plus un problème identitaire pakistanais qu’une revendication indienne. Les territoires du Nord-Est aux frontières du Tibet, contestés par la Chine et occupés depuis 40 ans, sont vides de population, et constituent plus un problème d’emprise han sur les Tibétains qu’une question vitale pour l’Inde. Car ce pays-continent, qui a su penser par lui-même depuis des millénaires, élaborer une suite de civilisations originales par l’apport successif de ses envahisseurs, lié par l’épopée héroïque du Ramayâna et par l’hindouisme éclaté en centaines de sectes, encourage des comportements individuels légitimement différents.
Je vous en parlerai.