Contrat EADS, quelques dessous cachés ?

par Bernard Dugué
lundi 3 mars 2008

Cocorico, Eurococo ! EADS le consortium industriel phare de l’Europe allié à l’avionneur américain Northrop ont réussi à vendre pour 35 milliards de dollars d’avions ravitailleurs à l’armée américaine. Quelles analyses découlent de cet événement, hormis le volet le plus prosaïque et évident qu’on ne rappellera pas, renvoyant le lecteur aux journaux habituels. Soyons étonnés et réfléchissons.

En premier lieu, un fait marquant et pour nous assez étrange, nous qui fustigeons le chauvinisme et le patriotisme économique américains. Si EADS a emporté le contrat, c’est parce qu’une série d’irrégularités ont entaché l’appel d’offres remontant à 2003. Et c’est le sénateur Mc Cain qui fit capoter l’affaire en rappelant à l’Etat américain qu’il doit rester garant de la bonne marche équitable des négociations, quitte à ce qu’un constructeur national soit épinglé, ce qui fut le cas pour Boeing, condamné pour avoir triché face à la concurrence. Mc Cain a en effet été furieux de voir Boeing considérer le budget américain en vassal, devant se plier à son diktat alors que le Pentagone rechignait à lui fournir les documents nécessaires pour diligenter son enquête. Alors colère du sénateur partant à l’attaque, obtenant même la condamnation d’un haut dirigeant de Boeing, Darleen Druyun, ce proche de Donald Rumsfeld qui pendant neuf ans, décida comme il voulut des achats de l’US Army avant d’entrer en 2002 chez Boeing. Cet épisode illustre bien le rôle du Congrès américain qui n’a rien d’une chambre enregistreuse comme notre Assemblée, tout en laissant transparaître quelques inimitiés puissantes au sein d’une famille politique, les républicains, tout aussi unie et fraternelle que peut l’être l’UMP avec nos deux amoureux, Sarkozy et Villepin. Du coup, le programme de Boeing a été stoppé et l’US Army s’est retrouvée dans la merde car elle avait jugé prioritaire le renouvellement des avions ravitailleurs dont la flotte actuelle, jugée obsolète, se chiffre à environ 400, et qui devrait atteindre 700 selon les volontés affichées par le Pentagone. Cela dit, l’important est caché et nul ne sait ce qui a été spécifié dans un contrat mis soudainement en exergue sur la place médiatique, alors qu’EADS s’est associé avec un constructeur américain et que l’assemblage se fera là-bas. Nul ne sait quel est le bénéfice exact que tireront nos industriels en termes d’emplois et de rentrées financières. Peu importe le contrat, seul importe l’ivresse de l’annonce médiatique !

Mais au fait, quel est l’intérêt de ces avions ravitailleurs ? La presse semble peu loquace sur ces sujets sensibles dont quelques illustrations pourraient venir de nos actions en Afrique, là où paraît-il des Mirage français ont bombardé des positions rebelles sur fond de coopération non officielle, avec l’utilisation d’avions ravitailleurs. En effet, vu qu’il est difficile de faire naviguer un porte-avions dans les steppes du désert, un ravitailleur s’impose. Son rôle est de permettre à des chasseurs de voler plus loin que le rayon d’action ne le leur permet, avec leur réservoir limité pour des raisons techniques évidentes. L’autre solution étant le porte-avions dont les inconvénients sont multiples. Leur coût est élevé, leur nombre limité et leur délai d’intervention assez lent s’ils ne sont pas positionnés au bon endroit. Et quand bien même ce serait le cas, le champ d’action des avions interdit toute opération éloignée des zones côtières. On comprend que, moyennant quelques pays amis offrant une base, une flotte composée de ravitailleurs et de chasseurs bombardiers est d’un usage plus souple, tout en permettant une couverture largement plus étendue.

Les ravitailleurs ont été utilisés dans plusieurs conflits récents. Notamment lorsque les chasseurs ont bombardé les positions des Talibans en Afghanistan l’année qui suivit les attentats du WTC. L’intervention en Irak en 2003 a fait appel à ce type de dispositif. Alors qu’en 1991, les chasseurs bombardiers américains se sont envolés des bases turques avec leurs ravitailleurs pour mener la première guerre du Golfe, Tempête du désert. Dans tous ces conflits, somme toute conventionnels, les forces aériennes ont joué un rôle important et complémentaire des interventions terrestres. Mais ce n’est pas forcément la règle puisque dans le conflit avec la Serbie, les forces terrestres n’ont pas été utilisées, pour la bonne raison qu’il n’était pas question d’occuper ce pays mais de le contraindre à cesser ses exactions contre les communautés dans une ex-Yougoslavie privée de son ancien ordre politique. Tout comme il sera question d’exiger de l’Iran qu’il ne développe pas son armement nucléaire. Pas question d’envahir l’Iran mais de sévères frappes préventives en perspective. Voilà ce qui se projette entre le Département d’Etat américain et le Pentagone. Et vu la géographie iranienne, la présence d’avions ravitailleurs s’impose. Et vu l’état du dossier, il était temps d’envoyer un signal fort et ne pas faire traîner l’armement, d’autant plus que Boeing s’était démotivé. Et puis, une telle armada peut aussi servir en d’autres lieux, en Afghanistan, ou ailleurs, ou au Pakistan, on ne sait jamais... L’aviation américaine, ce n’est pas moins de 5000 appareils mais le budget de l’armée reste modeste en pourcentage du PIB.

Au bout du compte, tout se sait et donc tout est incertain car l’essentiel nous est caché, se logeant dans les âmes humaines des dirigeants, des masses, des classes. Un amateur de gros bolides peut très bien faire l’acquisition d’une Ferrari sans être certain de pouvoir la piloter un jour. L’US Army achète des ravitailleurs. Les industriels, leurs actionnaires, leurs salariés peuvent se réjouir, c’est sûr, et après, ça peut éventuellement servir si les instances concernées le décident. Mais c’est aussi une tactique de dissuasion. Car une nouvelle donne est apparue il y a quelque dix ans. La puissance de frappe conventionnelle peut être dissuasive et si on doit lire ce contrat avec EADS, c’est sans doute la lecture la plus consistante. Sans oublier que cette industrie fait vivre beaucoup de gens.


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