De la guerre au Mali

par Feuilly
mardi 22 janvier 2013

J’ai toujours marqué mon opposition à l’invasion de la Libye et à l’actuelle déstabilisation de la Syrie. Indépendamment de ce que l’on peut penser des régimes de Kadhafi et de Bachar-el-Assad, qui n’ont rien de très démocratiques, il faut cependant reconnaître qu’ils offraient l’avantage de faire vivre ensemble et dans la paix des peuples de races et de religions différentes.

L’armée française au Mali (d’après Libération)

Ces deux régimes avaient aussi comme caractéristique de s‘opposer à la domination occidentale et à celle du grand capital, ce qui, de leur point de vue, me semble respectable. Pourquoi devraient-ils se soumettre à une influence étrangère qui vient piller leurs ressources comme au temps des colonies ? De plus, le niveau de vie de la population n’était pas si mauvais que cela. En Libye, une grande partie de l’argent du pétrole était réinjecté par l’Etat dans l’économie locale. Il existait des banques alimentaires pour les plus démunis et les familles nombreuses, tout le monde pouvait faire des études et la condition féminine n’avait rien à voir avec ce qui se passe chez nos amis saoudiens, par exemple, puisqu’il y avait des femmes médecins, avocats, professeurs d’université, etc. En Syrie, que je sache, existait une grande liberté religieuse. Même si Bachar–el-Assad s’appuie essentiellement sur les Alaouites, les femmes portent ou ne portent pas le voile, selon le courant de l’Islam auquel elles appartiennent. Il y a des Chrétiens, des Kurdes, des Arméniens, des Maronites, etc. et ces gens vivaient quand même en grande harmonie dans un pays qui n’était pas pauvre et qui pouvait se défendre militairement et se faire respecter.

Bref, l’Occident a armé des intégristes musulmans pour faire tomber Kadhafi (qu’on a exécuté pour être certain que ses nombreux partisans ne poursuivent pas la lutte) et aujourd’hui pour chasser Assad du pouvoir. Une partie de ces intégristes musulmans, une fois la guerre terminée en Lybie, sont partis combattre en Syrie (preuve que la guerre « civile » qui y règne n’a rien d’un soulèvement intérieur), tandis que l’autre partie s’est dirigée vers le Mali, avec toutes les armes qu’ils ont pu trouver (celles que l’Occident leur avait données et celles qu’ils ont volées dans les stocks de l’armée libyenne en déroute).

Bref, on se retrouve aujourd’hui avec des djihadistes qu’on soutient en Syrie et d’autres (les mêmes) qu’on combat au Mali.

Dans mon dernier billet, tout en soulevant toutes ces contradictions de l’Occident, j’ai eu la naïveté de dire qu’il convenait quand même, au Mali, de combattre ces intégristes qui imposent la charia et détruisent des monuments classés sous prétexte qu’ils ne correspondent pas à leur foi (ce qui en dit long sur leur ouverture d’esprit). Depuis, cependant, j’ai un peu réfléchi et je me suis dit que je m’étais peut-être laissé influencer par la propagande officielle.

En effet, on se souvient qu’avant d’envahir l’Afghanistan, on nous a bien abreuvés d’articles sur la destruction des statues bouddhiques par les Talibans. On nous a expliqué aussi comment ils pratiquaient une justice sommaire et n’hésitaient pas à lapider une femme adultère (laquelle, la pauvre, avait été mariée de force à 15 ans à un homme de 50 ans et qui voulait juste vivre le grand amour avec un homme de son âge). Tous ces événements étaient vrais et c’est bien pour cela que je n’aime pas les régimes qui s’appuient sur la religion et que je leur préfère des régimes laïcs (la France ne cesse d’ailleurs de répéter avec fierté qu’elle tient à la laïcité de ses institutions) comme l’étaient ceux de Kadhafi et de Bachar-el-Assad. Ces événements étaient vrais mais on les a bien mis en évidence dans notre presse pour justifier l’invasion de l’Afghanistan.

Alors, ici, avec le Mali et la destruction des mausolées de Tombouctou, je me demande si on n’est pas en présence de la même propagande. Plutôt que d’avouer qu’on a commis une belle bêtise en armant les djihadistes contre la Libye puisqu’ils retournent maintenant ces armes contre nous, on se contente de les laisser avancer le plus loin possible à l’intérieur du Mali, on relate abondamment toutes leurs exactions (que je n’approuve certes pas), puis on passe à l’offensive militaire. Pour le dire autrement, est-ce qu’ils ne font pas fonction d’idiots utiles ? Parfois on les envoie au front pour faire tomber les régimes qui ne nous plaisent pas et parfois on se sert de leur présence dérangeante pour s’imposer militairement dans une région où nous avons pas mal d’intérêts économiques.

Mais ces guerres coûtent cher. Très cher même. Alors qu’on demande aux citoyens occidentaux de se serrer la ceinture (dette publique et désir de respecter les fameux 3% du traité de Maastricht), subitement on retrouve de l’argent pour aller au Mali. Là il n’y a aucun problème. Et on nous ressert le discours humanitaire habituel : il faut aller protéger les populations du sud du Mali, pays démocratique s’il en est. Bref, on ne fait même plus de l’ingérence humanitaire, mais de la prévention humanitaire. Je ne dis pas que la population noire ne mérite pas, en effet, d’être protégée de ces islamistes enragés qui ont tout d’une bande mafieuse. Ce que je dis, c’est que j’ai des doutes quand François Hollande, la main sur le cœur, nous dit qu’il est du devoir moral de la France d’aller aider la population la plus pauvre du globe afin d’éviter qu’elle ne tombe plus bas encore. Mais si le Mali est notre ami et si la misère y règne, pourquoi la France a-t-elle attendu cette invasion islamiste pour voler à son secours ? On a eu cinquante ans (depuis la décolonisation) pour aider ce pays à se relever et on n’a pas fait grand-chose, que je sache. Or ici, on a été capable en quelques heures de mettre sur pied une armada militaire qui coûte certainement plus cher que l’aide alimentaire ou économique que l’on aurait pu apporter. Tout cela me semble louche. La rapidité de notre intervention aussi, qui laisse supposer que tout était prêt de longue date et qu’on n’attendait qu’un prétexte pour entrer en action.

Après la guerre de Sarkozy contre la Libye (dont Total est certainement le grand gagnant et pas le peuple libyen), après le coup d’Etat (appelons-le comme cela) qui a permis à la France de renverser le président Gbagbo au profit d’un ancien du FMI, Alassane Ouattara, on peut dire que la France est très présente dans la région. S’emparer du Mali permettrait d’asseoir son influence du Maghreb et des côtes méditerranéennes jusqu’au golfe de Guinée.

Donc, au vu de ce qui précède, j’en viens à me demander si on ne nous manipule pas une nouvelle fois (les Talibans n’avaient pas grand-chose à voir avec la destruction des tours de New-York, Sadam Hussein n’avait pas d’armes de destruction massive, Kadhafi n’a jamais envoyé son aviation tuer 6.000 civils et ce n’est certainement pas Bachar-el-Assad qui commet des attentats tous les jours dans les zones qui sont sous son contrôle). A partir du moment où des islamistes intégristes ne servent pas nos intérêts (Libye, Syrie) mais se tournent contre des pays qui se montrent très coopératifs avec nos industriels, il faut les arrêter. Pour que la population occidentale accepte les frais de cette guerre, il suffit de demander à la presse de les diaboliser tous les jours (et certes, leurs exactions ne manquent pas). L’armée française était présente sur le terrain depuis longtemps et elle cherchait un prétexte pour s’implanter au Mali. Ces idiots de djihadistes viennent de lui en fournir l’occasion.

Remarquez en passant qu’on se garde bien de divulguer les horreurs commises par les islamistes qui combattent actuellement en Syrie. Il y a donc bien deux manières de présenter les événements, ce qui laisse planer quelques doutes sur les motifs réels de notre présence militaire au Mali. Quelque part, François Hollande poursuit donc la même logique expansionniste que son prédécesseur Sarkozy.

Mais, m’objecterez-vous, si la Libye avait du pétrole, si la Syrie a du gaz et représente en outre une menace pour Israël, que peut-on dire du Mali, un des pays les plus pauvres du monde ? Ces gens-là n’ont rien et notre action, purement désintéressée, se place dans la droite ligne de la France révolutionnaire de 1789, ouverte et généreuse. Ne croyez pas cela. Si la population malienne est pauvre, le sous-sol du pays, lui, ne l’est pas. Le Mali est un des premiers producteurs d’or au monde et il possède d’importants gisements d’uranium, sans parler du fer, du cuivre, de l’étain, du manganèse et du phosphate.

Quand on sait cela, on peut quand même se poser la question de savoir si notre intervention vise à sauver la population du joug islamique ou plutôt à conserver l’accès de nos industriels à tous ces gisements précieux.

Bon, me direz-vous, c’est un peu normal. D’accord, notre intention n’est pas purement humanitaire, mais au moins l’argent que la France va dépenser dans cette guerre va profiter à notre industrie, ce qui n’est quand même pas une mauvaise chose en période de crise. Je veux bien, mais de quelle industrie française parlez-vous ? Ces grands groupes, Total et Elf en tête, paient moins d’impôts que vous. Il s’agit en fait de multinationales qui n’ont aucune attache. Elles vont là où sont leurs intérêts et à partir du moment où elles ne paient pas d’impôts en France, pour moi elles ne sont plus françaises. On demande en fait aux citoyens de financer une guerre qui ne profitera qu’à ces grands groupes financiers et industriels et ni à la France ni aux Français. C’est le Capital dans toute son ampleur. Si les citoyens s’en rendaient compte, ils s’insurgeraient, évidemment. Aussi est-il utile de les monter contre ces affreux islamistes et de présenter cette guerre comme un acte humanitaire désintéressé. Du coup le citoyen veut bien ouvrir son porte-monnaie pour cette noble cause, comme il l’a fait déjà pour faire tomber l’affreux Kadhafi ou le méchant Assad.

D’ailleurs les habituels donneurs de leçon refont surface. Après Fabius et Hollande, voilà Kouchner qui vient justifier cette guerre au Mali. Il ne manque plus que BHL et ils seront tous là.

Une autre chose qui m’inquiète (et qui tend à prouver malheureusement que j’ai raison quant aux motifs réels de cette intervention) c’est la durée de l’opération. Alors que Laurent Fabius avait d’abord parlé de quelques semaines (histoire de rassurer, sans doute), le chef de l‘Etat dit maintenant que l’armée française restera au Mali « le temps nécessaire » pour éradiquer le terrorisme. Voilà qui peut durer longtemps, si on regarde le précédent afghan… Bref, on nous ment et le but réel de l’opération est bien de rester à demeure dans ce pays d’Afrique. Comme on ne peut plus dire comme autrefois qu’on en fait une colonie, on affirme qu’on vient protéger sa population.

Au moins, elle ne tombera pas sous l’emprise des islamistes, me direz-vous. C’est déjà cela, en effet, je le concède. Mais je regrette que personne ne signale que si ces islamistes sont bien armés, c’est en grande partie à cause de nous (la guerre en Libye) ou à cause de pays amis comme le Qatar ou l’Arabie. Si on laisse les monarchies du golfe financer ces enragés de Dieu, c’est qu’ils nous sont utiles, soit pour combattre sur le terrain à notre place, soit pour justifier notre intervention quand c’est nécessaire. Et la preuve que les djihadistes nous sont nécessaires, c’est que l’Occident fait tout pour affaiblir dans le monde arabe la pensée laïque et progressiste. On préfère favoriser des régimes archaïques comme l’Arabie (où il y aurait pourtant beaucoup à dire sur les droits de l’homme, puisque cette notion semble être devenue notre seule grille de lecture). Rien d’étonnant donc à ce que les pauvres des pays arabes, qui ne voient aucun avenir devant eux, se tournent vers cet extrémisme musulman. Je veux dire par là que notre politique dans ces pays favorise l’apparition du terrorisme, qu’il nous faut ensuite combattre (mais dont on se sert pour « envahir » certains pays comme hier l’Afghanistan et aujourd’hui le Mali).

Oui, mais tout n’est pas aussi noir que vous le dites, ferez-vous remarquer, il y a tout de même eu le printemps arabe. C’est vrai. Mais s’il fut spontané, ce printemps (ce qui n’est pas certain), il fut très vite récupéré par la bourgeoisie occidentale. On se retrouve en Tunisie, en Libye comme en Egypte (et demain probablement en Syrie) avec des mouvements religieux obscurantistes au pouvoir. Je ne vois pas ce que les peuples de ces pays vont y gagner. A part des dettes, évidemment, car sous prétexte de modernisation (mais qui va construire ? nos entrepreneurs occidentaux évidemment) les bons Frères musulmans égyptiens ou tunisiens sont en train de faire appel au FMI. On sait ce que cela veut dire. Pauvre printemps arabe…

 


Lire l'article complet, et les commentaires