G8 : le saint Empire industriel célèbre une messe démocratique à Deauville

par Bernard Dugué
samedi 28 mai 2011

Un détour historique pourrait rendre énigmatique le G8. Pourquoi ? Parce que cette réunion des dirigeants de huit puissances économiques rassemble en fait les protagonistes majeurs de la Seconde guerre, autrement dit les trois puissances fondatrices de l’Axe et les quatre plus puissantes nations engagées au sein des Alliés. Japon, Italie, Allemagne d’un côté, Etats-Unis, Grande-Bretagne, France et Russie de l’autre. Ce n’est que récemment que la Russie est venue s’ajouter en 1998 au G7 qui très tôt, avait intégré le Canada parce que ce pays possède des connivences avec les Britanniques, les Américains et les Français. A l’origine, le G8 s’appelait G7 et fut initié par une réunion informelle des cinq puis six pays qui en 1974, dominaient le monde militaire, industriel et financier, mais, et c’est important, l’URSS, puissance militaire aussi effroyable que celle des States, n’était pas de la partie pour une raison simple, elle vivait de manière quasi-autarcique, régie par une économie planifiée et un régime non démocratique, pour ne pas dire totalitaire. Et donc, l’Union soviétique, ennemi officiel des puissances du G7, n’avait pas sa place dans cette réunion dont l’objet, de surcroît, n’était pas politique, ni militaire mais économique. Il faut rappeler en effet que le premier G6 se déroula en 1975 à Rambouillet, succédant au G5 informel de 1974, année qui suivit le premier choc pétrolier. Entre octobre 1973 et janvier 1974, le baril de brut arabique de référence a vu son prix quadrupler, suite aux décisions des membres de l’OPAEP, Arabie Saoudite en tête, avec comme prétexte le soutien occidental accordé à Israël pendant la guerre du Kippour.

Cette subite augmentation a suscité une panique chez les dirigeants de l’OCDE et l’on comprend mieux cette initiative de réunion informelle du G5. Il faut néanmoins se méfier des versions historiques simplistes basées sur des causalités trop faciles du genre, une guerre, une fronde des pays arabes, un choc pétrolier, un chômage massif. La guerre n’était sans doute qu’un prétexte pour que le baril augmente car selon les économistes, ce choc est pour une bonne part lié à la fin des accords de Bretton-Woods en 1971 et aux désordres monétaires ayant accompagné l’écroulement du système des changes fixes en 1973. Peut-être les historiens feront-ils une comparaison entre l’affolement des pays industrialisés après le choc pétrolier de 1974 et la panique consécutive à la chute de Lehman Brothers en 2008, événement ayant suscité la création du G20. Toujours est-il que ce qui transparaît à travers cette réunion du G8 en 2011, c’est le signe de la domination impériale des grandes puissances nées à la fin du 19ème siècle, Russie et Japon en faisant partie, aux côtés des States et des nations européennes. Cet ensemble s’est déchiré, affronté une première fois en 1914, puis une seconde en 1940. Et ce sont les mêmes qui, fiers de s’être débarrassés des totalitarismes, se réunissent à Deauville. L’Empire d’Occident est périphérique, il célèbre la démocratie, et se positionne face à l’Empire du milieu qu’il encercle tout en le redoutant pour sa puissance économique croissante.

Naguère, dans les anciens empires, les religions furent à chaque époque instrumentalisées, récupérées par les pouvoirs en place pour faire régner l’ordre et stabiliser les populations dans des territoires étendus. Le christianisme naissant fut combattu dans l’Empire romain avant d’être instauré comme religion officielle et pratiquée par les empereurs et autres dignitaires de cet antique régime avec comme curiosité dans l’Empire finissant le césaropapisme. Les grands ensembles médiévaux n’échapperont pas à la règle, qu’ils se réclament de l’islam ou de la chrétienté. Dans l’Europe médiévale, parfois, les gouvernants émanèrent du clergé mais le plus souvent, les princes et les rois furent issus de lignées féodales tout en affichant une adhésion sans faille à la religion chrétienne. Les historiens connaissent le saint Empire romain germanique. Qualifié de saint parce que la religions chrétienne y exerçait une efficace sans faille. L’Histoire ne dit pas quel fut le degré de sincérité dans les pratiques religieuses des puissants, tout en émettant quelques doutes.

Le G8 réunit les représentants des pays se réclamant d’un puissant héritage impérial et/ou colonial. La Russie, dont l’apogée impériale se concrétisa sous la forme d’un bloc communiste occupant la moitié de l’Asie et une partie de l’Europe. La France, bien lotie dans ce domaine, avec l’aventure avortée napoléonienne et ses anciennes colonies, essentiellement au Maghreb et en Afrique noire. L’Allemagne, son saint Empire germanique et l’aventure avortée et calamiteuse du nazisme. Le Japon et ses antécédents impérialistes visant l’Asie et le Pacifique lors de la conquête en 1940. Last but not least, les Etats-Unis, tranquillement isolés et autarciques jusqu’à Lincoln, lorgnant un peu du côté du Mexique, puis définitivement installés comme empire planétaire après 1918 et surtout 1945. Voilà le G8 dans sa dimension impériale. Mais tout Empire doit servir à ses peuples un élément de type cultuel, à défaut d’être authentiquement religieux comme par le passé. En 2011, la démocratie est devenu une sorte de religion d’Etat, ou du moins un principe idéologique servi aux citoyens impériaux et qui se doit d’être célébré en très haut lieu. Nos empereurs Obama, Sarkozy, Medvedev, ont salué les printemps arabes et promis 40 milliards de dollars aux bons élèves de la démocratie, la Russie s’offrant comme médiation en Libye. Il y a même pas six mois, la ministre Alliot-Marie proposait à la Tunisie l’appui des forces de police françaises. Les empereurs du G8 ont célébré la démocratie en Afrique, offrant une place de choix à son chantre le plus emblématique, le président Ouattara, issu des urnes mais installé grâce à l’armée française. Puis ils se sont félicités de la capture de Mladic, symbole du combat démocratique livré avec les armes en 1995 par l’OTAN après le massacre de Srebrenica, achevé par les accords de Dayton. A cette époque, un certain BHL avait poussé la France à intervenir pour pilonner la Serbie. C’est ce même BHL qui poussa Sarkozy à demander une résolution à l’ONU puis à bombarder les forces de Kadhafi pour un résultat incertain.

BHL, c’est un peu le pape du culte démocratique en France. Les empereurs du G8 apprécient-ils la démocratie ? Oui, sans doute, parce que c’est une idéologie qui sert au mieux les intérêts des puissants, la croissance économique, le profit, l’entretien des armées, la production industrielle, l’ordre politique. Ces gens là louent la démocratie mais vivent un peu à part des peuples, ignorant tant de misère, d’exploitation, de pauvreté présente sur leurs territoires. La démocratie est comme la religion chrétienne dans les empires antiques et médiévaux. Elle assoie le pouvoir. Le G8 a largement outrepassé les motifs purement économiques traités par les G7 des années 1970 et 1980 dans des environnements feutrés. Le G8 est devenu une célébration politique doublée d’une démonstration de force avec la présence de 12000 hommes de la police, la gendarmerie et l’armée. Pendant ce temps, des indignés réclament de la démocratie, installés dans des villes d’Espagne, priant pour la démocratie comme en d’autres temps, les travailleurs et les paysans allaient à la messe du dimanche. Amen !


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