Hamas en face

par Argoul
samedi 28 janvier 2006

Les médias titrent sur le « séisme » Hamas, et le terme est bien choisi. Un séisme est ce qui secoue et ouvre des failles brutales dans l’écorce terrestre. Aujourd’hui, il s’agirait plutôt de la peau épaisse de l’autisme, de cet aveuglement bardé de certitudes des « rhinocéros » ionesciens qui peuplent nos ondes (mais sans doute pas nos chancelleries). J’apprécie en connaisseur ces remises en cause des idées reçues, ce bafouillage du discours convenu, tant j’ai été abreuvé aux sources grecques.

Apollon, le blond solaire, est le dieu qui dit le vrai, qui purifie et qui tranche. Impitoyable comme la lumière, il est la Raison et le frère des Muses. Aux hommes de s’en emparer, lui ne communique que par la Pythie incohérente ou par Cassandre, qu’il aimait mais que personne n’a cru. C’est un clin d’œil que la démocratie fasse bouger les choses dans cet Orient « compliqué » sur lequel tout le monde a des idées simples. A commencer par Alexandre Adler, intelligent et encyclopédique, mais qui approfondit peu les hypothèses et chronique parfois à la va-vite. Il a fait repentance ce matin - c’est à la mode - pour ce qu’il a affirmé hier, haut et fort comme d’habitude. Mais il n’est pas le seul, rassurons-le, et son brillant demeure. Hamas, en face, est comme le soleil, il aveugle temporairement. Il est au carrefour de nombre d’interrogations de notre temps : la démocratie, le terrorisme, l’islam, la géopolitique du pétrole.

Va-t-il en sortir un bien ? Un mal ? La démocratie est la grande idée prônée par les Néo-Cons américains pour faire bouger les choses. Et cela fonctionne. Avec des ratés en Irak, avec des menaces en Egypte et en Iran, au pas de l’escargot en Arabie saoudite, avec plus de succès au Liban et... en Palestine. Car les élections, qui ont respecté les règles, aux dires des observateurs, mettent au jour ce qui était caché. C’est sa vertu première. Le divorce confortable entre pays réel et pays légal se trouve réduit, laissant les illusions occidentales s’évanouir devant les faits. Le Hamas existe dans la société depuis longtemps, il se révèle par ces premières élections libres, il a désormais 76 sièges contre 43 au Fatah dans l’Assemblée palestinienne. Sa réalité sociologique rencontre enfin son expression politique. Faut-il y voir un parallèle avec l’arrivée au pouvoir du parti nazi en 1933 ? C’est aller un peu vite, et sans doute tomber dans le travers des vieux, que d’avoir peur du nouveau, et c’est tomber dans le travers des nantis que d’avoir peur du peuple.

Oui, mais le terrorisme ? Qu’une « bande de tueurs » arrive au pouvoir, et c’est la porte ouverte à toutes les menaces ? Aurait-on oublié, par hasard, que l’OLP du défunt Yasser Arafat était elle-même une organisation terroriste avec du sang sur les mains ? Cela a-t-il empêché le processus d’Oslo, encouragé par les Américains et les Européens ? Sait-on que, depuis le début de l’Intifada des Mosquées (Alexandre Adler, qui avait révisé, le disait ce matin), les attentats suicides visant Israël, commis par les brigades des Martyrs d’Al Aqsa (branche de l’OLP), ont été supérieurs en nombre à ceux du Hamas ? Allons plus loin dans le politiquement incorrect : comment est né Israël ? 1933, justement, a vu fuir nombre de Juifs vers le foyer en Palestine, et cette immigration a été si forte qu’elle a engendré une révolte arabe. La montée de la guerre et les intérêts pétroliers des Anglais dans la région (déjà le pétrole), ont fait jouer à Sa Majesté une realpolitik en faveur du plus grand nombre. Ce à quoi ont répondu les Juifs de l’Irgoun et Ben Gourion lui-même. Dès 1939, des attentats juifs contre la puissance occupante (déjà, là encore) ont visé les Anglais. Le plus spectaculaire a été celui de l’hôtel King-David, siège du quartier général britannique, le 22 juillet 1946. Il a fait 91 morts, et le responsable du commando s’appelait Menahem Begin, celui même à qui sera attribué le prix Nobel de la paix en 1978, après Camp David. En septembre 1948, c’est un autre commando, sous la direction d’Yitzhak Shamir, qui organise l’assassinat du médiateur de l’ONU, le comte suédois Bernadotte. Tous ces faits se trouvent résumés dans l’érudite Histoire du terrorisme, sous la direction de Gérard Chaliand et Arnaud Blin, publiée en 2004 (p.235 et 236).

Vous avez dit « terrorisme », mais le mot ne masque-t-il pas la diversité des choses ? Ce n’est pas Oussama Ben Laden qui arrive au pouvoir en Palestine, pays qui n’est même pas un Etat, c’est une organisation de résistance armée analogue à celle de l’Irgoun juive avant la création d’Israël. Une guerre peut-elle être « juste », lorsque la justice commande de respecter la vie et la dignité, alors que la guerre commande de vaincre et de tuer ? Les « terroristes » de la résistance française ou les poseurs de bombe de la guerre d’Algérie sont-ils de même façon condamnables ? Si l’action répond à un objectif politique, l’expression de la politique dans des canaux institutionnels ne permet-elle pas de modérer la violence ? L’inscription sur les « listes » américaine et européenne du Hamas comme mouvements soutenant « le » terrorisme doit peut-être être remise en cause. N’a-t-on pas fait un amalgame rapide pour des raisons partisanes ? C’est l’intérêt de la démocratie de projeter sur tout cela son impitoyable éclairage.

Oui, mais l’islam ? L’extension de l’idéologie des Frères musulmans de l’Egypte à la Palestine, la revendication de la charia comme référence de la loi, les droits des femmes, la censure ? Tout cela est réel, mais jugeons-en sur pièces, pas en fantasmes. Les maires se réclamant du Hamas, depuis un an, n’ont pas pris la voie de l’intégrisme, semble-t-il. Au nom de quelle « vertu » supérieure imposerions-nous aux Palestiniens ce que nous n’osons pas réclamer des Saoudiens ou des Chinois ? Laissons les peuples découvrir par eux-mêmes selon quelles coutumes ils désirent vivre. Les moyens de communication planétaires et l’expression démocratique sont une excellente pédagogie. Les Palestiniens ont montré leur modernité, il n’y a pas de raison qu’ils virent de bord.

Ce qu’ils réclament par les urnes comme par le terrorisme récurrent, c’est moins l’application de la charia qu’une décision sur leur Etat, sans cesse à venir. Le Fatah s’est enlisé dans la bienveillante discussion qui n’aboutit à rien, même pas à reprendre le processus des accords d’Oslo, pourtant signés il y a bien longtemps. Changer le parti au pouvoir fera peut-être bouger les choses. C’est un avis sans frais aux gouvernements qui font de l’immobilisme une politique, des pays arabes aux nôtres... Le Hamas qui « refuse » l’Etat d’Israël pour se poser, le fera-t-il encore, une fois au pouvoir ?

Le réalisme oblige au pragmatisme si l’on veut avancer et, aux élections suivantes, ne pas être balayés. D’autant que ceux qui détiennent les cordons de la bourse se trouvent aux Etats-Unis et en Europe. L’Iran radical va-t-il remplacer ces bailleurs de fonds, lui qui se félicite bruyamment de cette « victoire sur l’Amérique » (où a-t-il été chercher ça, alors que l’expression démocratique, voulue par l’Amérique, triomphe, justement ?).

Ce qui inquiète l’Amérique, ce ne sont pas les mouvements terroristes qui s’accomplissent en politique, le processus est plutôt sain - c’est plutôt le pétrole. La Palestine est le foyer d’opposition entre Islam et Occident, au carrefour de ce Moyen-Orient dont la rigidité politique est en train de craquer sous la pulsion démographique et les communications internationales. Il faut accompagner le mouvement pour ne pas désespérer les masses, mais endiguer les conséquences si elles présentent un risque. Les phases de transition ne sont jamais tranquilles. Or le pétrole est là, les principales réserves du monde sont territoires d’Islam. L’aveuglement est pour les médias, qui glosent en théorie ; le véritable enjeu est dans la sécurité des routes d’approvisionnement en pétrole. Tout l’avenir politique du Hamas et de la Palestine se jouera sur ce thème.


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