Invasion du nord de la Syrie par la Turquie : Le martyre bien programmé d’Afrin

par REMY Ronald
jeudi 8 février 2018

Un scandale diplomatique, militaire et humanitaire se produit depuis le 20 Janvier 2018 : Erdogan a décidé de bombarder et de lancer ses chars à l’assaut des zones kurdes en Syrie, au mépris des lois internationales les plus élémentaires. Le deuxième scandale est que cette invasion semble avoir été négociée et soigneusement préparée avec Poutine. Le troisième scandale est que la classe politique française, européenne et occidentale en générale s’est refusée à réagir et même à en débattre ensemble. Un exemple concret presque caricatural de l’attitude dite des « trois singes » (refuser de voir, d’entendre et d’en parler) qui ronge toutes nos démocraties depuis bien longtemps, direz-vous. La crédibilité de la diplomatie française et des institutions européennes est une nouvelle fois mise à l’épreuve en Syrie. Analyse de la situation et lancement du débat national sur AGORAVOX.

Erdogan avait espéré que les djihadistes de DAECH puis ensuite ceux de l’AES viendraient enfin à bout des kurdes. Malgré le ravitaillement en essence, armes, argent et djihadistes passant ouvertement par la Turquie, rien n’avait finalement pu briser ces combattant(e)s kurdes entêté(e)s à défendre leur sol et leur exemplaire laïcité. Accrochés à leurs maisons, hameaux, piton rocheux ou au moindre relief défensif qu’ils connaissent depuis leur enfance et la nuit des temps, ils ont bloqué chaque assaut d’un ennemi bien plus nombreux, fanatisé, sanguinaire et surtout extraordinairement équipés en matériel moderne. A la surprise de tous les spécialistes penchés sur ce vaste champ de bataille, ils se sont même offert le luxe de faire reculer l’élite de ces soldats d’Allah. Au point d’être en mesure d’unifier toutes les régions kurdes le long de la frontière turque !

L’opération « Bouclier de l’Euphrate » lancée par les turcs en 2016 (voir carte n°1) avaient pour objectif d’empêcher toute réunification territoriale kurde et de maintenir coûte que coûte un cordon ombilical avec les djihadistes anti Bachar El Assad plus au sud. La périlleuse et spectaculaire offensive (carte 1, en rose) des forces gouvernementales syriennes et russes dans la zone d’ALEP, puis le large contournement vers l’Est, a contré et bloqué le projet turc (carte 1, flèches vertes). Plus aucun ravitaillement de DAECH n’était possible. A partir du jour où les troupes kurdes et russo-gouvernementales ont obtenu cette ligne commune bloquant la vitale aide logistique en provenance de Turquie, les jours de DAECH étaient comptés. Ce que les bombardements alliés (sans ou avec « bavures » civiles) n’ont pu et ne pouvaient obtenir, les hommes et les femmes soldats kurdes l’ont réalisé. Avec l’aide des russes (… et des conseillers américains), ils ont vaincu le fanatisme islamique et se sont installés sur la scène diplomatique. Au point de faire peur à Erdogan, maintenant bloqué et isolé des autres forces pro charia qu’il n’avait cessé d’aider (dont l’ambition initiale était de prendre Damas la « laïque »).

Ne pouvant affronter directement la Russie et le gouvernement syrien, Erdogan devait impérativement trouver un moyen de retisser son cordon ombilical et ses artères de communication avec les forces djihadistes pro charia du sud. Le seul moyen est donc de s’emparer du foyer kurde d’AFRIN. Il lui a fallu négocier cette invasion avec son ennemi-ami russe Poutine. En vertu de l’incroyable accord consenti par Poutine à Astana au printemps dernier (digne du sulfureux accord Staline-Ribbentrop de 1939), feu vert lui a été donné. A la grande surprise des généraux de l’OTAN, Poutine a installé des batteries de missiles anti-aériens au sein des troupes turques le long de la frontière kurde. De ce fait, l’espace aérien a donc a été complètement dégagé des avions US et alliés (mais également russes…). Les troupes russes stationnées à AFRIN ont reçu l’ordre de se retirer vers la région d’ALEP. Médias et diplomates russes interrompent toutes les critiques contre Erdogan notamment vis-à-vis des kurdes.

20 janvier 2018, l’opération « Rameau d’olivier » est déclenché. L’assaut turc est ordonné. Les canons tirent. Les avions bombardent. Les chars s’élancent sur les terres ancestrales des Kurdes de la stratégique région d’AFRIN.

Le prétexte de l’invasion : un (des) tir(s) de roquette en provenance de Syrie dont les kurdes ont d’ailleurs nié la responsabilité. Quel intérêt avaient-ils à exciter Erdogan et à provoquer la puissante armée turque massée à la frontière et impatiente depuis 2016 d’avancer ses centaines de blindés ? Aucun ! Comme avec les polonais en 1939, les démocraties occidentales ont cru (ou fait semblant de croire) la propagande Turque sur la nécessité d’une zone de 30 Km sans kurdes tout le long de la frontière turque !!! Les tentatives d’interposition pacifique via l’ONU sont bloquées par les russes. Embourbés dans leurs querelles judiciaires gouvernementales internes, les américains hésitent à prendre position. Affaiblie politiquement, Merkel se questionne sur l’éventuelle modernisation des chars allemands utilisés par les turcs. A la stupéfaction de la majorité des parlementaires de tous bords, Emmanuel Macron déclare officiellement « comprendre » la motivation des turcs et leur conseil néanmoins de la « retenue » !... On se croirait en 1938 à Munich avec Daladier. Les médias français préfèrent parler en long et en large de la météo et des chroniques nécrologiques ou judiciaires (on n’a jamais autant martelé l’opinion publique de ces sujets domestiques que pendant ces semaines sanglantes à SAFRIN !). Comme les tchécoslovaques à l’époque, la France va-t-elle sacrifier les kurdes ? Et pourquoi ? Pour préserver son commerce extérieur avec les pays musulmans pro charia ?

Au vu de l’entêtement de la population kurde à défendre son territoire ancestral autant que ses valeurs et son mode de vie,

au vu de la détermination d’Erdogan à consolider son pouvoir interne avec une guerre de (re)conquête dans l’ancien empire Ottoman,

au vu du désintérêt complet et ancien des démocraties pour les minorités opprimées d’Orient (chrétien, kurdes, etc.),

au vu du froid calcul politique des multiples acteurs internes et externes à la Syrie,

il est clair, il est même certain que cette invasion du sanctuaire kurde d’AFRIN va se terminer en longue, en très longue boucherie. Une situation parfaite pour certains chefs d’Etat souhaitant l’affaiblissement d’autres chefs d’Etat.

Si les USA et les Européens décident de ne pas intervenir militairement, et donc si les kurdes sont écrasés, ce sera un énorme bénéfice diplomatique dans le monde islamiste pour Erdogan (pourfendeur d’ennemis séculaires et anti charia) et pour Poutine (seul futur sauveur crédible des minorités et de la laïcité, car ayant eu la preuve qu’ils ne peuvent pas vraiment compter sur les USA et encore moins sur « l’Europe de la méduse »).

Et si les démocraties occidentales décident d’intervenir concrètement, de mettre un doigt dans l’engrenage mortifère, de venir au secours des kurdes, la configuration militaire et géographique d’AFRIN génèrera un épuisant et indéfendable chaudron militaire à la Dien Bien Phu (voir carte n°2).

Je suis farouchement partisan d’aider les kurdes à conquérir leur véritable autonomie au sein de la Syrie (et au sein des trois autres Etats). J’estime aussi qu’il faut agir promptement et fermement pour AFRIN. Mais je vois également dans cette affaire un joli piège militaire et diplomatique.

Explication :

Erdogan pouvait isoler militairement AFRIN de la région d’ALEP via un assaut aéroporté puis blindé dans la longue bande sud ne faisant que 8 à 10 km de large (via la zone ASL pro charia de l’Est qu’elle contrôle déjà, avec trois grandes bases militaires permises par l’accord d’Astana. Voir zone verte carte n°2). Il pouvait ensuite négocier l’approvisionnement civil en provenance d’ALEP et du sud, en échange de la « démilitarisation » de la région d’AFRIN (qui aurait conservé son actuelle autogestion).

Mais Erdogan n’est pas Alexandre le grand. Il ne veut pas la paix, la collaboration, les fêtes et les mariages entre les peuples. Ces écrits, ses déclarations et ses actes démontrent qu’il veut la disparition de cette enclave kurde laïque (dont les femmes ont la scandaleuse manie d’être sans foulard et de participer en plus aux combats !). Il préfère donc bombarder avec ses canons, ses chars et ses avions, en envoyant devant ses blindés la crème de ses mercenaires islamistes, pour bien « récurer chaque recoin ». Pourquoi n’étrangle t-il pas le long « cou » du sud d’AFRIN ? Par gentillesse afin de permettre à AFRIN de recevoir nourritures, médicaments, munitions, armes et soldats ? Par incompétence militaire ? Non.

En fait, ce couloir sud est épargné afin de laisser arriver sous ses canons le maximum de renforts kurdes ! Il compte les détruire au fur et à mesure de leur lente arrivée (car à pied). 

Et si sa manœuvre pour saigner à mort et humilier l’ensemble des forces kurdes ne fonctionne pas ? Il continuera à bombarder afin d’entrainer le départ de la majeure partie de la population d’AFRIN. Elle sera purgée à travers cette longue trachée devenant une sorte « d’anus dévidoir » vers ALEP (ou vers la future ville kurde déjà officiellement et médiatiquement annoncée comme prochaine cible : Manbij !).

J’invite les internautes à poursuivre cette discussion, notamment afin de comprendre les raisons amenant Poutine et Bachar El Assad à offrir sur un plateau une telle région stratégique à Erdogan. Sur le plan militaire, cet inestimable cadeau redonnera une salvatrice bouffée d’oxygène aux forces islamique pro charia dans tout le sud de la Syrie (via ce raccordement géographique à la Turquie). Le retour de la logistique turque prolongera fatalement la guerre en Syrie pour des décennies. Certes, Bachar El Assad sera attristé de la perte de cette petite province du nord (qu’il ne peut de toutes manières ni conquérir ni défendre). Mais il sera largement consolé par l’affaiblissement de son allié kurde un peu trop autonome. Il pourra aussi maintenir sa sanglante dictature grâce à la précieuse cause politique de libération du territoire national occupé par les turcs, tout en conservant son image de défenseur des minorités opprimées par les « islamistes esclavagistes et égorgeurs ».

Sur cet échiquier transformé en merdier de guerre perpétuelle, le stratège Poutine demeurera l’indispensable allié de ce gouvernement dictatorial (mais néanmoins laïc), en conservant ses juteuses ventes d’armes ainsi que ses précieuses bases militaires dans toute la région condamnée à une dévastation sans fin.

Les USA ? Après les coûteux bourbiers d’Irak et d’Afghanistan, englués dans leur divers procès domestiques, ils hésiteront à s’engager dans ce cloaque de Syrie. Mais, avec Trump, ils n’oublieront surement pas que les ventes d’armes seront de facto favorisées et même garanties sur le long terme par le choix d’une… non défense des kurdes d’AFRIN !

Le rôle idéal et souhaitable de l’Europe et de la France ?

Le rôle possible, concrètement : Avec les médias, le personnel politique, la population ainsi que les misérables moyens militaires et financiers dont nous disposons, sommes-nous capables d'envoyer des armes anti-char et d'agir diplomatiquement avec honneur et fermeté ?

Une déshonorante décision de n’accorder aucune aide matérielle aux résistants d’AFRIN, autrement qu’avec de simples sacs de médicaments et de riz ? (souvent confisqués ensuite par les bourreaux). Mais une aide humanitaire « bébé phoque » qui nous donnerait bonne conscience...

Un éventuel cynisme de ne même pas en débattre ? (attitude fréquente parmi nos élites politiques. Exemples de certains gros dossiers « orphelins » : scandales des dizaines de milliards de taux d’intérêts abusifs non remboursés aux communes malgré 3 décisions de justice ; scandale du futur immense krach sur les produits spéculatifs dits « dérivés » (qui devraient être lourdement taxés pour financer l’indispensable baisse des charges sur le travail salarial, libéral et artisanal) ; scandale du gouffre financier EPR n’ayant pu produire un seul mégawat depuis dix ans (au dépend des sécuritaires centrales nucléaires alternatives sans uranium) ; etc.

Chers internautes, à vos plumes pour tenter à nouveau de réveiller notre caste dirigeante « Dagobert » de droite et de gauche !

 


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