Japon : crainte et tremblement

par Paul Lémand
mardi 15 mars 2011

Lorsqu'il voit un ciel gris à l'horizon, le pessimiste est déjà trempé.

Pendant la catastrophe, les affaires continuent.

Mais le monde n’a pas seulement entamé la réflexion sur le drame qui est en train de se nouer au Japon.

Alors qu’on commence à évoquer plusieurs dizaines de milliers de morts, la Bourse de Tokyo s'est écroulée de près de 14% en séance aujourd'hui, au moment où les problèmes de la centrale nucléaire de Fukishima s'aggravent.

Un véritable vent de panique s'est levé sur le marché maintenant qu’il est admis que le niveau de radioactivité devient dangereux pour la santé.

"C'est une vente panique, et pas seulement chez les investisseurs étrangers. Tout le monde veut se débarrasser de ses actions", a expliqué un responsable économique.

Il faut savoir que les entreprises de BTP avaient bondi au lendemain du tsunami grâce aux perspectives des grands travaux nécessaires à la reconstruction du nord-est du Japon. La bourse n’a pas d’états d’âme.

Mais ce matin, ils viennent de chuter de 15% en moyenne.

L'immobilier est aussi lourdement touché. On parle de descentes vertigineuses de l’ordre de 20 %.

La catastrophe a drastiquement réduit l'approvisionnement électrique dans la région de Tokyo, peuplée de 35 millions d'habitants, où des entreprises ont suspendu partiellement leur production pour réguler la demande.

Comment vont travailler les grands sièges des multinationales ? Comment vont fonctionner les ordinateurs de nos chers cambistes et de nos traders ?

Toyota, premier constructeur automobile nippon, a annoncé lundi son intention de suspendre l'ensemble de sa production au Japon au moins pour quelques semaines. Il faut mesurer l’impact de cette seule annonce pour s’apercevoir que la situation est absolument hors de contrôle.

La région de Sendai est un centre industriel important non seulement pour l'électronique, mais aussi les télécommunications et les machines-outils. Sony a gelé l'activité de sept sites, la plupart dans le nord-est.

La flotte de pêche, qui est un atout important pour l’approvisionnement du marché japonais, est durement touchée. Les ports sont en grande partie détruits. Les prix à la consommation vont s’envoler.

Cela signifie à court terme, une plus forte dépendance vis-à-vis des marchés étrangers, et, donc, une consommation plus forte de devises.

Par ricochet, le Japon, déjà frappé par une crise rampante depuis des années, va voir ses capacités d’autofinancement quasiment réduites à zéro.

Les agences de notation vont se régaler.

L’outil de production est endommagé de manière durable. Les ouvriers, cadres et techniciens vont avoir des difficultés à se rendre sur leurs lieux de travail à cause de la pénurie de l’électricité.

Le trafic ferroviaire, inopérant dans le nord-est, est très perturbé à Tokyo. La compagnie East Japan Railways, qui transporte les banlieusards dans leurs entreprises, n'a pas été en mesure d'assurer plus de 20% du trafic.

C’est donc un pays entier qui va vivre sous perfusion internationale en attendant une hypothétique reconstruction.

Celle-ci ne pourrait avoir lieu que si les centrales pouvaient redémarrer dans les jours qui viennent. Ce qui semble une vue de l’esprit, au regard des informations dont nous disposons.

L’utilisation de l’eau de mer pour le refroidissement des réacteurs vient de les condamner.

Le pire du pire n’est pas l’hypothèse d’une réplique majeure, qui serait déjà une catastrophe aux conséquences incalculable sur un territoire déjà ravagé.

Si le Japon ne parvient pas à enrayer la dégradation de ses centrales nucléaires, ce sont des portions entières du territoire japonais qui deviendront inhabitables pour des centaines d’années.

Le combustible utilisé, le MOX, est le cauchemar des scientifiques. Il deviendra le nôtre.

Car, à des degrés divers, le monde entier sera frappé par les vagues d’un tsunami économique.

Soit le nationalisme japonais incite à rapatrier massivement ses capitaux pour participer à la reconstruction, soit « l’univers impitoyable » de la haute finance quittera Tokyo pour migrer ailleurs.

Imaginer les conséquences si la mégalopole japonaise, l’une des places économiques majeures de la planète, devient un désert, n’est tout simplement pas à la portée des économistes.

Le secteur bancaire mondial vacillera avec, à la clef, des prêts plus chers aux pays en voie de développement, des suppressions d’emploi dans les pays industrialisés.

Les capitaux se précipiteront vers les valeurs refuge et délaisseront l’outil de production et l’investissement.

Le cours des matières premières va connaître une hausse sans précédent. Le pétrole, déjà en hausse suite aux révolutions dans le monde arabe, va continuer à grimper.

Durant ce temps, les pays voisins et émergeants, dont le grand cousin chinois, vont pouvoir se tailler des parts de marché somptueuses et vendra plus cher sa production.

Du moins le croient-ils ! Car qui pourra encore acheter leurs productions ?

Quant à demander aux fonds d’investissement et aux spéculateurs un geste citoyen dans ces moments dramatiques, cela relève du fantasme.

Bref, ce qui se joue actuellement au Japon n’est pas seulement l’avenir d’une population entière, c’est, qu’on le veuille ou non, l’avenir d’un certain monde, d’un certain modèle de société.

La misère et la ruine engendrées dans le monde par l'implosion japonaise provoqueront des bouleversements politiques majeurs auxquels nos sociétés ne sont pas préparées.

À propos de politiques, l’indécence d’Europe Écologie dans ce moment dramatique le dispute à la stupidité.

Qu’il faille sortir du nucléaire est une affaire entendue pour certains politiques. Mais ils peinent à nous expliquer comment on peut faire dans les trente années qui viennent, délai incompressible pour un changement radical d’approvisionnement et de consommation énergétique.

Il aurait été judicieux d’anticiper, mais ce n’est pas maintenant qu’il faut entamer le débat. Trop tôt ou trop tard ! L’heure est à l’urgence, aux réponses rapides.

Dans des sociétés où le moment est aux économies, le prix à payer pour cette catastrophe naturelle et technologique sera sans commune mesure avec nos capacités d’intervention.

Pendant ce temps, certaines révolutions s’achèvent dans des bains de sang.

En Libye, la résistance, à qui l’on avait promis monts, merveilles et représentation diplomatique, voit poindre à l’horizon les tourelles des chars du pantin de Tripoli.

La guerre civile recommence en Côte d’Ivoire, avec un risque non négligeable de contamination aux pays voisins.

Nous, en France, on en est à se poser des questions cruciales : Qui va remporter la prochaine édition de Top Chef ? Marine Le Pen devait-elle se rendre sur l'île italienne de Lampeduza pour parfaire son bronzage ?

Et, question subsidiaire, pourra-t-on se rendre encore chez son coiffeur lorsque le litre de gasoil passera la barre d'1 euro 50 ?


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