Khadafi d’Afrique
par Bassam Bounenni
lundi 13 novembre 2006
Retranché sous sa légendaire tente à Syrte, où il a négocié la remise à l’ONU des deux suspects de l’affaire Lockerbie (270 morts le 22 décembre 1988), de façon à ce que puissent être levées les sanctions internationales le 5 avril 1999, le colonel Mu’ammar al-Kadhafi a offert ses bons offices à un « règlement des problèmes de l’Afrique dans un cadre africain ». Cet activisme panafricain, assez récent, s’est substitué à la diplomatie panarabe que l’enfant chéri des Arabes cultivait depuis son accession au pouvoir le 1er septembre 1969. N’avait-il pas tenté, à de multiples reprises, l’unification avec le Soudan et l’Égypte (1969), l’Égypte et la Syrie (1971), la Tunisie (1974), à nouveau la Syrie (1980), le Maroc (1984), et une fois encore le Soudan (1990) ?
Ayant accédé au pouvoir au terme d’une révolution, Kadhafi s’était proclamé successeur de Nasser ; il refusait d’être présenté en tant que chef d’État et se vantait d’avoir ouvert depuis des décennies une « troisième voie » susceptible de sortir l’humanité de l’alternative entre capitalisme et socialisme ; l’essentiel de sa pensée figurant dans le célèbre Livre vert qui rivalise, en Libye, avec le Coran, et dont des passages sont lus à la télévision officielle tout de suite après le journal du soir.
Comme pour se mettre en scène, en mars 2003, le colonel claque la porte de la Ligue arabe, traitant ses partenaires d’incapables et d’anachroniques.
Il s’adresse, le 4 octobre 2003, à un groupe de femmes réunies à Sabhah : « Les Arabes sont devenus la risée du monde et ne servent plus à rien. » Le tournant s’opère dès lors que le colonel a pris la mesure de l’« inaction arabe » dans l’affaire de Lockerbie, où il était placé en conflit direct avec Washington et avec Londres.
Fait significatif : la défunte Organisation de l’unité africaine (OUA), contrairement au soutien fort timide de la Ligue arabe, a appelé, en juin 1998, à ne plus respecter l’embargo aérien sur la Libye. Plusieurs chefs d’État africains se rendent de fait dans le pays, nonobstant les restrictions onusiennes.
Conforté par ce courant de sympathie, le dirigeant libyen multiplie à son tour les initiatives. Il s’agit rien de moins que d’« éteindre les incendies allumés par les forces colonialistes sur le continent africain ». Un véritable ballet diplomatique se met en place. Point d’orgue : la conclusion, le 18 avril 1999, d’un accord de cessez-le-feu en RDC, au terme d’un mini sommet tenu à Syrte avec la participation des présidents Laurent-Désiré Kabila (Congo), Yoweri Museveni (Ouganda), Idriss Déby (Tchad) et Issayas Afeworki (Érythrée).
Dans la foulée, Kadhafi offre sa médiation dans la guerre civile qui déchire le Soudan ; il accueille coup sur coup, toujours à Syrte, le président Umar Hassan Ahmed al-Bachir et les principaux leaders de l’opposition en exil, dont le chef rebelle sudiste John Garang. Une entremise que saluent les différents protagonistes.
En 1999, le lobbying du colonel aboutira à la création de l’Union africaine (UA) en marge d’un sommet historique tenu, encore et toujours, à Syrte. Le dirigeant libyen suspend les arriérés de la dette de plusieurs États membres, de façon à ce que tous puissent y prendre part.
Kadhafi est d’avis qu’une armée africaine unifiée devrait se substituer aux armées nationales[1].
Il pense aussi que le scénario de l’Union européenne peut s’appliquer à l’un, si tant est que celle-ci se dote de moyens suffisants. Paradoxe apparent : en septembre 2000, le colonel fait liquider plusieurs dizaines des deux millions d’étrangers d’origine subsaharienne, entrés en Libye sans visa, dans le cadre de l’UA ; il en fera placer plusieurs milliers en camp de transit avant de les expulser. Et il copie l’UE en renvoyant chez eux les sans-papiers[2].
Mais les nouveaux partenaires africains redoutent le Libyen. C’est que ce dernier a été, dans le passé, à l’origine d’actions fort subversives : tentatives de coup d’État ; guerre au Tchad. Les leaders subsahariens restent hantés par le bilan des années 1980. Il avait mis son activisme et une partie des revenus de la Libye, générés par la manne pétrolière, au service de « révolutionnaires » comme Carlos, Abu Nidal, les hommes de l’IRA et nombre de milices africaines[3]
La poussée expansionniste de la Libye au Sahel, au cours de ces années, témoignait bien d’une conscience bédouine : appartenir à un territoire non délimité. Kadhafi se veut désormais le champion d’une nouvelle Afrique, celle des « États-Unis d’Afrique » : « Je me suis endormi à côté de quatre millions de Libyens, je me suis réveillé avec quatre cents millions d’Africains. » Les « pauvres Bédouins, sans même un certificat de naissance, qui ne se lavent pas les mains pour manger, qui ignorent jusqu’au goût de l’alcool et du Pepsi-cola » doivent offrir un modèle aux nouveaux citoyens africains.
Son obsession unique, et peut-être ultime : devenir roi du continent et permettre à l’UA de rivaliser avec les plus importants regroupements de pays sur la planète. N’a-t-il pas écrit dans le Livre vert : « Après l’hégémonie jaune, puis blanche, viendra l’hégémonie de la race noire » ?
Le personnage demeure l’un des plus singuliers de l’histoire contemporaine, même si son discours n’est pas pris au sérieux.
Kadhafi, pourtant, s’acharne. En février 2004, il tente de convaincre ses pairs africains, souvent d’anciens putschistes, lors du second sommet extraordinaire de l’UA auquel il a appelé une fois de plus à Syrte, de renoncer à leurs « coûteuses et inutiles » manœuvres militaires : « L’Afrique a les ressources matérielles de s’élever à la puissance de l’Europe et des États-Unis. »
William J. Casey, ancien directeur de la CIA brosse dans les années 1980, justement, le portrait psychologique du chef de l’« État-voyou » (Reagan), un dangereux exalté dont il convient de se débarrasser : « Kadhafi a intégré démesurément le caractère bédouin, mélange d’idéalisme naïf, de fanatisme religieux, de fierté exacerbée, d’austérité, de xénophobie et de susceptibilité. »
Le leader libyen a apparemment le désir de combler le vide, sur le continent africain, après le retrait de l’emblématique Nelson Mandela. Kadhafi, successeur de Mandela ? Il lui faudrait en tout cas renoncer, alors, à l’expansionnisme.