L’Argentine, le machisme du tango et les femmes présidentes

par Georges Yang
vendredi 1er mai 2009

De nombreux pays ont fait l’expérience volontaire d’une femme à la tête de leur pays. Depuis Golda Meir, Indira Gandhi, Benazir Bhutto et Margaret Thatcher, la pionnière en Europe, de nombreuses femmes ont été portées à la plus haute marche du pouvoir. Cependant, en dehors des Philippines qui se dotèrent de trois femmes en les personnes d’Imelda Marcos, la femme aux mille paires de chaussures, de Cori Aquino et de Gloria Arroyo, l’Argentine semble être la seule autre nation ayant réitéré le choix d’une femme. Rien ne dit cependant qu’il y aura un jour prochain une seconde Miss Maggie à Londres ou une autre Angela Merkel en République Fédérale.

Il ne viendrait à personne l’idée de considérer l’Argentine comme un modèle de féminisme, comme le pays à l’avant-garde ayant donné deux fois déjà le pouvoir à des femmes ! Sans oublier le rôle politique important d’Eva Perón, des deux épouses et de la fille de Carlos Menem, qui bien que n’ayant pas de position officielle en dehors du titre de première dame, n’en ont pas moins influencé l’histoire récente de l’Argentine.

Et pourtant, ce pays draine depuis ses origines une réputation (souvent injustifiée) de violence, de sexisme et de prostitution qui ne devrait pas en faire un modèle évident d’intégration de la femme en politique. Les Philippines, autre pays en tête du hit-parade des présidentes, possède aussi en commun avec l’Argentine, l’espagnol comme langue officielle et toute une histoire de violence, de corruption et de trafic de femmes. Le paradoxe est en fait apparent, de nombreux pays occidentaux qui ont une notoriété de féminisme viscéral n’ont jamais donné, et par deux fois, le pouvoir à une femme. Et malgré l’image des trottoirs de Buenos-Aires qui collent au pays depuis le XIXième siècle avec ses bordels, ses ruelles sombres et ses clubs de danseurs de tango dominant des femmes soumises à la jupe fendue, le pays de Maradona accepte depuis longtemps le gouvernement des femmes.

Tout commence dans les années 50 avec Eva Perón, la Madone des descamisados qui prouva aux hommes de son pays que la chemise ne faisait pas le bonheur ! Sortie de rien, du bas peuple de Buenos-Aires, elle va devenir l’icône de tout un pays en compagnie de son mari et du mouvement qu’il a créé. Eva Perón a inventé l’humanitaire non confessionnel bien avant les Restos du Cœur, tout comme Guy Lux l’a fait du concept Sans Frontières bien avant MSF ! Même si elle faisait la charité en manteau de fourrure et en grosse voiture américaine, Eva Perón reste pour de nombreux Argentins une grande dame idéale ou plutôt idéalisée, une représentation mythique et quasi mystique de la femme sortie de la couche la plus basse du peuple, une nouvelle Cendrillon latine. Ses funérailles furent nationales et émurent une majorité d’Argentins qui mémorisèrent à jamais son idole par la chanson « Don’t cry for me Argentina ».

L’histoire se reproduira avec moins de bonheur avec la troisième épouse de Juan Perón, qui elle aussi accédera au titre suprême de première présidente de la République Argentine. Isabel Martínez de Perón restera au pouvoir près de deux ans, de 1974 à 1976, avant d’être évincée, on pourrait dire vidée par Videla, un général putschiste.

Arrive ensuite dès 1989 et pour dix ans, Carlos Menem, surnommé El Turco, c’est-à-dire l’Arabe, initialement musulman de surcroît, ce qui tendrait à prouver que l’Argentine, avant d’avoir été « féministe » n’a pas attendu Obama pour élire un président issu des minorités visibles. Le ténébreux petit macho nerveux à rouflaquettes n’a pas eu, lui non plus, de chance avec ses épouses et l’on ne peut dire qu’il a su en imposer et les faire taire, bien au contraire ! D’abord avec Zulema, une syrienne d’origine elle aussi et qui lui en a fait voir de toutes les couleurs. Intervenant à tous les niveaux, critiquant Carlos Menem, le harcelant et le traitant de tous les noms par presse interposée, transformant la vie présidentielle en scène de ménage feuilletoniste. Allant jusqu’à faire des confidences dans la presse, sur ses orientations et performances sexuelles. La fille, Zulemita, a même remplacé la mère déficiente lors de voyages officiels du président argentin.

Lui aussi, critiqué pour le port de talonnettes, il n’a pas eu plus de chance avec sa seconde épouse, Cécilia Bolocco, une ancienne Miss Univers Chilienne, qui s’exhibera seins nus sur les couvertures des magazines people en compagnie d’un milliardaire italien ! Arrive enfin en 2003 Nestor Kirchner, qui laissera sa place à son épouse Cristina à la Maison Rose après des élections tout à fait démocratiques, encensée par Ségolène Royal elle-même, tout comme la Chilienne Michelle Bachelet.

Bref, un pays réputé violent, domaine de vaqueros et de gauchos, un pays connu pour sa consommation de viande rouge la plus élevée au monde, ce qui a la réputation de donner le sang chaud, a offert le pouvoir officiel, après en avoir supporté l’officieux, à des femmes. Bémol cependant à cet élan féministe, toutes ces personnalités argentines ont été des épouses ou des filles d’hommes politiques argentins. Isabel Martínez de Perón et Cristina Elisabet Fernández de Kirchner ont succédé à leurs époux respectifs, tout comme aux Philippines d’ailleurs.

Car souvent les femmes font parti d’une dynastie politique comme dans le sous-continent indien. Les Bhutto, les Gandhi (fille de Nehru) et aussi au Bengladesh en la personne de la Begum Khaleda Zia et au Sri Lanka avec Chandrika Kumaratunga et sa mère premier ministre Sirimavo Bandaranaike . Il n’y a qu’en Europe où des femmes aient réussi à accéder « seules » au pouvoir suprême sans le soutien d’un père ou d’un époux.

Et en France, que peut-on espérer ? Apres l’expérience mitigée d’Edith Cresson comme Premier Ministre, étouffée qu’elle fut par la puissance de Mitterrand, nous n’avons guère de point de comparaison. D’elle, nous nous souvenons uniquement que d’une phrase sur les Anglais et les Japonais et des mésaventures de son dentiste à Bruxelles. Si la France veut suivre l’exemple argentin ou philippin d’épouse ou de fille d’ex-président, il lui reste le choix entre Anne-Aymone Giscard d’Estaing, Danièle Mitterrand, Bernadette Chirac, les filles de président Mazarine et Claude (les deux filles Martin n’étant pas de sang royal) ou les trois dernières épouses de l’actuel chef de l’état (Marie-Dominique, Cécilia et Carla), lui aussi en talonnettes et à la vie privée complexe comme Carlos Menem. Il n’est pas évident que la future présidente française soit dans cette liste.

Sinon, pour placer à la tête du pays une femme de la dimension et de la poigne de Thatcher ou de Merkel, il ne reste que Martine Aubry, la fille de « l’homme qui ne voulut pas être roi ». Ce n’est point certain qu’elle le veuille vraiment, bien qu’elle en ait les qualités.


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