La dangereuse fuite en avant de Poutine

par Fergus
vendredi 30 septembre 2022

En décrétant la mobilisation et en brandissant une nouvelle fois la menace nucléaire, ce n’est pas la force de la Russie que Poutine a mis en évidence le 21 septembre, mais l’insigne faiblesse tactique et logistique de son armée sur le terrain ainsi que l’incurie de son encadrement militaire. Les référendums illégaux visent à contrer la déroute...

Dessin d’Oleski Kastovskyi repris par Charlie-Hebdo

Lorsque Poutine a décidé, contrairement à ce qu’il affirmait peu avant aux élites de son pays, d’envahir l’Ukraine pour – en quelques jours, quelques semaines tout au plus – satisfaire le fantasme impérialiste d’une renaissance de la Grande Russie, ses objectifs étaient évidents : d’une part, faire main basse sur les oblasts russophones de l’est et du sud du pays pour les annexer à la Fédération et, de ce fait, s’approprier tous les débouchés sur la mer Noire ; d’autre part, neutraliser la capitale Kiev pour renverser le pouvoir ukrainien afin de mettre en place dans ce « pays frère » un gouvernement fantoche à la botte du Kremlin, à l’image de celui du dictateur Loukachenko en Biélorussie.

Rien ne s’est passé comme prévu. Loin d’être accueillies en « libératrices », les troupes russes, manifestement inexpérimentées, mal commandées, et dotées de matériels vieillissants, ont été confrontées dans cette guerre illégitime et criminelle à une forte résistance ukrainienne dopée par un fort sentiment patriotique. Confrontées également au soutien unanime des nations de l’Union européenne solidaires de leurs membres venus de l’ex-Pacte de Varsovie ou des ex-Républiques soviétiques, tous vent debout contre l’agression russe perpétrée à l’encontre de leur voisin ukrainien. Confrontées enfin – c’était prévisible – à un très fort engagement des États-Unis en termes de soutien financier et logistique.

Conséquence : les Russes ont rapidement dû abandonner leur projet de prendre Kiev pour se replier sur les territoires du Donbass et les oblasts de Kherson et Zaporijia. Pire pour Moscou : la contre-offensive lancée par les Ukrainiens le 29 août a, notamment dans le nord-est, permis aux forces de Kiev de reprendre 6 000 km² de territoire et de nombreuses localités aux troupes russes dont la déroute a été marquée par l’abandon d’engins blindés et d’importants stocks de matériels et de munitions en état de fonctionnement ! C’est dans ce contexte de possible débâcle que Poutine a tenté, le 21 septembre, de reprendre l’avantage en précipitant l’organisation de référendums d’« auto-détermination ».

Mis en œuvre dans les oblasts de Louhansk, Donetsk, Zaporijia et Kherson, ces référendums, totalement illégitimes et très largement soumis aux pressions de l’occupant, n’ont visé qu’à l’annexion d’urgence des territoires en question à la Fédération de Russie*. Objectif : déguiser la guerre de conquête impérialiste menée par les troupes de Poutine en guerre de défense contre les Ukrainiens, devenus de facto dans la rhétorique du Kremlin les agresseurs de la Russie dans ces territoires. Un discours qui n’a pas l’ombre d’une chance de peser sur les choix stratégiques de Zelensky, pas plus que sur la détermination des États-Unis et de l’Union européenne.

En inversant délibérément la charge de l’agression, Poutine entend justifier l’emploi de tous les moyens à sa disposition pour « défendre le [nouveau] territoire russe », eût-il été volé dans l’est de l’Ukraine en violation flagrante du droit international. Tous les moyens, y compris le possible usage d’armes nucléaires tactiques comme l’a rappelé l’autocrate du Kremlin le 21 septembre en ponctuant son propos d’un « Ce n’est pas du bluff » destiné à souligner sa détermination. Ce faisant, Poutine fait un nouveau pas dans sa fuite en avant en réitérant la menace nucléaire. Au grand dam de la Chine et de l’Inde dont la neutralité, initialement bienveillante, devient de plus en plus ouvertement critique.

Malgré la mobilisation qu’il a décrétée en appelant en renfort des centaines de milliers de Russes à combattre en Ukraine – souvent sans la moindre expérience, et pour beaucoup dénués de toute motivation patriotique –, Poutine sait qu’il ne pourra plus gagner cette guerre. Sauf à commettre l’irréparable, mais au double risque pour son pays d’encourir des ripostes majeures et de devenir durant de très longues années un infréquentable paria sur la scène internationale. Cela dit sans compter les tensions domestiques engendrées par des pertes humaines de plus en plus lourdes pour un bénéfice territorial et idéologique dérisoire en regard des objectifs initiaux.

C’est dans ce contexte de désarroi qu’interviennent les sabotages des gazoducs Nord Stream 1 et 2. Comme l’on pouvait s’y attendre, Poutine accuse les Américains qui, eux, pointent le doigt sur les Russes. La réalité est que les États-Unis n’avaient pas le moindre intérêt à procéder à ces sabotages. Tel n’est en revanche pas le cas des Russes dont les livraisons de gaz via ces pipelines avaient cessé. En agissant ainsi – si tant est que leur responsabilité soit établie –, c’est clairement à une nouvelle menace brandie en direction des pays de l’UE que nous aurions affaire : couper les approvisionnements de gaz en provenance de Norvège en sabotant les gazoducs actifs.

Les postures agressives de Poutine seront-elles de nature à freiner l’élan des Ukrainiens ? Manifestement non : les combats se poursuivent dans le Donbass où les forces de Kiev viennent de reprendre la ville de Koupiansk. Quant aux soutiens occidentaux, après avoir qualifié les référendums de « mascarade », ils ont réaffirmé sans ambiguïté leur soutien au pays agressé, les États-Unis ayant débloqué une nouvelle aide de 12 milliards de dollars. La réalité est que Poutine est aux abois, la Russie étant de surcroît incapable de remettre de l’ordre dans les affrontements larvés qui se multiplient dans le Caucase entre des ex-républiques soviétiques membres de l’OTSC**. La fuite en avant de l’autocrate russe n’en est que plus dangereuse pour la paix mondiale !

Cette annexion a été officialisée le vendredi 30 septembre

* L’Organisation du Traité de Sécurité Collective


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