La Russie envahira-t-elle l’Ukraine ?

par Francois SERANT
jeudi 24 avril 2014

Le fait de s’être emparé de la Crimée, leur ancienne province datant du règne de la tsarine Catherine II, ne traduit pas la volonté manifeste de faire main basse sur l’Ukraine. Poutine ne peut se permettre de franchir ce Rubicon, sans aucune provocation de la part des dirigeants non élus de Kiev, sous peine de faire le jeu de l’Occident qui est déjà devant son chevalet pour le peindre dans la posture du vilain ours assommant un sympathique vieillard endormi et ainsi réveiller dans le subconscient des voisins les vieux démons des pogroms d’Ivan le terrible ou les images jaunies du coup de Prague ou de Budapest.

Avec les derniers développements que connait la science politique, il n’est pas toujours nécessaire que les grandes puissances occupent militairement le terrain pour avoir une influence certaine chez les autres. Les Etats-Unis d’Amérique sont un cas classique. Ils ont décidé de se défaire du cordon sanitaire des dictatures militaires en Amérique latine quand ils se sont rendu compte qu’il était plus simple, plus intelligent d’y installer des régimes démocratiques sans risques, toutes les fois qu’ils gardent les cordons de la bourse, toutes les fois qu’ils restent et demeurent le centre, le pivot économique pour ces périphéries, dans la droite ligne de l’analyse géoéconomique du monde de l’économiste Egyptien Samir Amin.

Poutine qui jusqu’ici a un comportement rationnel devrait suivre en Ukraine la voie tracée par les Etats-Unis d’Amérique, il y a trois décennies avec l’établissement de ce que le prix Nobel Argentin Adolfo Perez Esquivel qualifie de « Démocratures ». L’économie Ukrainienne dépend à plus de 60% de ses exportations en Russie de denrées qui n’attirent pas l’Union Européenne très regardante quant à la finition. Cette économie dépend de la livraison du gaz russe vendu à bon marché. Ni l’Union Européenne, ni les USA n’ont la volonté, les moyens, par ces temps de vaches maigres, de supporter financièrement ce pays à bout de bras et encore à hauteur des fausses espérances qu’ils ont sciemment véhiculées sur les planches du grand théâtre à ciel ouvert de Maidan. Les prédécesseurs Grecs et Chypriotes englués dans la crise financière n’ont pas eu leur faveur et n’ont eu d’autre choix que le destin des nouvelles colonies.

L’expérimenté dirigeant Russe est en train de damer le pion sur « le grand échiquier » au géostratège Polaco-américain Zbignew Brzezinski. La possibilité de faire main basse sur l’Ukraine s’offre à lui par ces temps de turbulences, mais calculateur autant que le sont les occidentaux, il ne souhaite pas supporter à lui tout seul le lourd fardeau financier qu’impose la réhabilitation de ce grand malade et offrir une fenêtre à l’Occident qui est bien parti pour renforcer la profondeur stratégique de l’Otan sur les terres d’Europe orientale. Il semble rester opiniâtre dans sa volonté d’intégrer dans son projet eurasiatique le bloc compact de l’Ukraine en tant qu’Etat indépendant et non des bouts, sans coup férir, et encore en faisant siennes les méthodes du stratège militaire chinois Sun Tsu.

Fort du poids de son armée, de son économie, de son potentiel de nuisances, il attend tranquillement la saison de la maturation pour faire sa moisson de fruits. Il a le choix des armes : le temps des élections, avec plus de la moitié de l’électorat du pays sensible au discours russe ; la désillusion des disciples des ex-émeutiers de Kiev ; le gaz ; les restrictions du quota des exportations d’un pays qui vit au tempo de la bourse de Moscou. Il va falloir renouveler le personnel politique à la faveur des élections présidentielles de Mai prochain. L’Ukraine reste toujours dans la tête du Russe, une femme tiraillée de toutes parts au vu de ses composantes multiples qui hésite toujours dans ses choix amoureux et revient sur ses pas pour faire la noce avec le mari bafoué qui n’en demande pas mieux. L’Ukraine peut dans les urnes raison gardée et regagner le repaire Russe, après avoir savamment pesé les avances ouest-européennes et américaines. Elle l’a déjà fait en sabordant le vaisseau de la révolution colorée, après avoir porté aux nues la pasionaria Timochenko.

Le temps joue pour Poutine. Le temps qui laissera poindre les grandes désillusions des ukrainiens quant à la capacité de l’Occident à honorer les engagements financiers et politiques préconisés par les censeurs du Maidan.

Et si Poutine se laissant aller au rythme de la dive vodka envahit l’Ukraine malgré tout, quel sera le sort réservé à la Russie ? Va-t-on monter des autodafés à l’Ouest pour brûler l’hérétique, le pourfendeur du nouvel ordre mondial étalé en lettres d’or sur la devise américaine « Novus Ordo Seclorum » ? Va-t-on voir des colonnes de chasseurs de l’Otan mettre Moscou ou Novgorod à feu et à sang et des Navy seals faire main basse sur le Kremlin ? Il n’en sera rien. La Russie n’est ni la Libye, ni l’Irak. La mer noire, mer enclavée deviendrait en cas de débarquement naval le tombeau des destroyers et croiseurs de l’Otan, comme en ferait l’Iran en cas d’expédition punitive dans le détroit d’Ormuz.

Si l’Occident n’intervient pas militairement pour faire cesser l’affront dans la droite ligne de sa rhétorique, il a à sa disposition toute une pléiade de mesures économiques ou de dispositifs psychologiques pour entamer à petit feu la flamme du Kremlin. Mais, il faudra compter pour réussir cette épreuve sur la coopération totale des chinois qui ont pris l’engagement il y a juste un mois d’acheter des milliards de mètres cubes de gaz russe sur une période de trente ans. Et le gaz, c’est le poumon économique de la Russie. C’est tout dire quant à la fragilité de l’économie russe. Il n’est pas pragmatique pour les Russes de doubler la mise après le coup de la Crimée, en entrant en Ukraine avec armes et bagages comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. On assisterait à une évasion astronomique de devises vers l’Ouest, vu la volatilité des dépôts bancaires et à une réduction des achats de gaz russe de l’Europe de l’Ouest qui remettrait en selle le projet de partenariat Euro-méditerranéen pour se raccorder aux gazoducs algériens avec ou sans l’accord des actuelles autorités d’Alger qui semblent aujourd’hui bien faibles.

Une telle équipée fragiliserait la nouvelle aura de défenseur des faibles, de ponte d’un ordre mondial équilibré, d’un monde respectueux des principes du droit international que Poutine tisse à la Russie et paralyserait des institutions internationales clés comme les Nations-Unies qui malgré leurs faiblesses temporisent des ardeurs anarchistes.

Poutine n’a cure de ces élucubrations. Il a son timing. Il attend son heure. Pas question de tout bousiller, en jouant le jeu des autres. Il entend rester maitre du jeu. Et on le reste tant qu’on n’a pas dévoilé son jeu. Les yeux rivés sur les cartes des autres, il les garde livides, cachant le feu solaire qui brûle en lui d’empocher le jackpot à l’instar du personnage central du « Joueur de Dostoievsky » avant que ne s’éteignent les feux du casino.

                                                       François SERANT

                                                     pmfserant@gmail.com

 


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