La Syrie des Al-Assad

par Lotfi AGOUN
jeudi 28 avril 2011

Rien ou presque ne prédestinait Bachar AL-ASSAD (fils cadet de Hafedh AL-ASSAD) à "hériter du trône de son père" au décès de ce dernier (qui accéda au pouvoir à la suite d'un coup d'État en 1970 et y demeura jusqu'à sa mort en 2000). Hafedh AL-ASSAD avait commencé à former son fils aîné Bassel pour la succession. C'est dire à quel point la démocratie était (et le demeure encore de nos jours) ancrée dans ce pays qui est la Syrie. Seulement la mort en avait décidé autrement, le jour où elle ravit le concerné dans un accident de voiture en 1994. Du coup le cadet ophtalmologiste de formation maîtrisant bien l'anglais et le français est contraint de rentrer de Londres et d'intégrer l'académie militaire où il obtient le grade de colonel en 1999. À la mort de son père le parlement syrien amende la constitution pour abaisser l'âge minimum du candidat à la présidentielle, qui passe ainsi de 40 à 34 ans et il est promu deux jours plus tard général en chef des forces armées syriennes. Le 25 juin 2000, il est proposé comme président par le parlement syrien et sera élu le 10 juillet 2000 par un référendum. Il fera quelques concessions, mais la vieille garde du régime et du parti Baath (Résurrection) –les radicaux de l'administration de son père- l'obligèrent à maintenir l'état d'urgence décrété en 1963 et à mettre fin à ce mouvement libéral fort timide du reste. La monarchie AL-ASSAD est née mais ce sont les radicaux qui tiennent les rênes du pouvoir et ce jeune président n'a qu'à obtempérer.

Il jouera, ainsi, à l'équilibriste sur plusieurs fronts : avec Israël, avec le Liban, avec l'Iran, avec l'Irak, avec les États-Unis, etc … Pas aussi rusé que son père, mais autant opportuniste pour manipuler en sa faveur les situations et les tensions auxquelles il se trouve confronté. Il est réélu en 2007 avec 97,62%. Un score très largement répandu dans les pays à parti unique ou à régime répressif. Score que même les Élus de Dieu, s'Ils retournent sur terre ne pourront égaler ; et qui a toujours souligné l'absence de démocratie réelle dans les pays qui l'affichent. Il est tour à tour banni par la communauté internationale (à la suite de l'assassinat du premier ministre libanais Rafik HARIRI en février 2005) ou "chouchouté" en tant que partisan du projet de Nicolas SARKOZY pour instituer une Union pour la Méditerranée. Ce qui lui vaut même la tribune d'honneur aux côtés des autres chefs d'États signataires de l'accord lors du défilé militaire du 14 juillet. Sa présence à la tribune officielle, en ce jour symbolisant les droits de l'homme dans le pays des droits de l'homme, fut l'objet d'une vive controverse.
 
Depuis la mi-mars 2011 la Syrie vit à son tour les bouleversements du printemps arabe et les quelques concessions accordées jusqu'à présent par AL-ASSAD (y compris la levée de l'état d'urgence : le 21/04/2011) ne sauront calmer le peuple qui exige de plus en plus haut et fort son départ. Son pouvoir essaye de mater dans le sang ce mouvement contestataire et la Syrie n'arrête pas de compter par centaines ses morts et les arrestations arbitraires. L'occident ne semble pas, du moins pour l'instant encore, vouloir prendre la même initiative que pour la Libye. L'amitié entre les deux présidents syrien et français ne doit pas être étrangère à cela au grand dam du principe des droits de l'homme. La Syrie n'a, certes, pas le pétrole de la Libye mais dispose d'appuis dans la région (l'Iran et ses ramifications dans la région avec un Hezbollah très actif).
 
La rue finira par avoir raison de lui et de son régime, comme elle l'a si bien fait en Tunisie et avec moins de réussite en Égypte. Ce jour-là, il comprendra que l'on ne s'improvise pas dictateur. Son père avait eu tout le temps pour mettre les choses en place, acquérir le pouvoir et le consolider, alors que lui, il appartient à cette génération de jeunes héritiers, tels Abdallah II en Jordanie ou Mohamed VI au Maroc qui ont vu le pouvoir leur échoir sans qu'ils aient eu le temps de se forger le caractère pour assumer pleinement une telle charge. À sa décharge, comme mentionné ci-dessus, il se destinait à la médecine et il se retrouve (sans pouvoir refuser vu le caractère de son père) à gérer les affaires d'un état autoritaire où l'ancienne équipe de son père gère de facto et l'oblige à entériner ses choix. Il n'a pas eu le temps de bien assimiler tous les rouages d'une telle responsabilité dans un monde qui bouge beaucoup plus vite que du temps de son père. Mais cela ne lui pardonne en rien ce qu'il fait subir à son peuple.
 
La seule issue pour AL-ASSAD serait de démanteler l'appareil de la répression, en opposant un État de droit à la corruption ou en laissant de nouveaux partis affronter le parti Baath. Mais en agissant ainsi, il supprimerait les bases de son pouvoir sans garantie pour sa survie politique. C'est pourtant la seule option, risquée certes, qui lui vaudrait sans doute un retour de popularité. Mais pour cela, il lui faudrait affaiblir son propre entourage et renoncer au modèle d'autorité qui prévaut depuis le coup d'État qui porta son père Hafez AL-ASSAD au pouvoir en 1970.
 
En est-il capable ? Rien ne l'indique pour le moment. Mais quand on voit qu'à l'intransigeant président Yéménite d'il y a quelques jours s'est substitué un autre qui réclame l'immunité pour quitter le pouvoir, nous ne nous étonnons de rien pourvu qu'il soit dans l'intérêt véritable de ces peuples.
 
Lotfi AGOUN
http://lotfi-agoun.blogspot.com/

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