La Tunisie à la croisée des chemins

par Alain Roumestand
mardi 21 février 2012

La Tunisie est source d'espoir. La Tunisie est source d'inquiétude. La quête de la démocratie peut-elle se muer en crainte d'un islamisme radical ?

Le printemps tunisien, source d'espérance pour beaucoup, est à la croisée des chemins. 

La Tunisie a montré la route aux "révolutions arabes".

Le gouvernement autoritaire de Zine El Abidine Ben Ali (membre de l'internationale socialiste) a été renversé en 2011. 

Les manifestations responsables de cette fin peu glorieuse ont vu se côtoyer dans la rue des jeunes gens épris de liberté, des syndicalistes luttant contre le néolibéralisme, des islamistes minoritaires portés par le désir de la charia, des chômeurs en quête d'une vie quotidienne meilleure.

Les forces en présence

Aujourd'hui, en février 2012, quelles sont les forces en présence ?

Des élections ont eu lieu, en octobre 2011, gagnées par les islamistes de Ennahdha. Un gouvernement assure la transition dans un pays qui se cherche.

Deux réalités sont cependant intangibles : il n'y a pas d'exception arabe à la revendication démocratique mondiale ; et la Tunisie est dans le mouvement de contestation de la mondialisation capitaliste mais très ancrée dans son périmètre national.

Printemps arabes et printemps des peuples

Cette situation rappelle largement les révolutions du printemps 1848 en Europe, lorsque les peuples ont revendiqué la démocratie, la liberté, mais aussi la justice sociale. Après quelques mois, ces révolutions se sont terminées par des régimes autoritaires et un développement historique du capitalisme mondial.

Qu'en sera-t-il des" printemps arabes " ? 

Un colloque organisé par le REASOPO (Rencontre Européenne d'Analyse des Sociétés Politiques) a réuni à Paris, dans les locaux de sciences po, universitaires, syndicalistes, politiques, avocats, acteurs du forum social, venus du Maghreb. Avec un programme "Printemps arabes, mythe et fictions".

Des représentants tunisiens ont pu s'exprimer sur ces questions devant un public très nombreux.

Ils ont retracé à grands traits l'histoire de la révolution tunisienne et pensé l'avenir immédiat.

Les causes de la révolution

Adnan Hajji, leader syndicaliste du conflit du bassin minier de Redeyel (région de Gafsa), à l'origine, dès 2008, des revendications sociales, insiste sur la situation néolibérale du pays dans les dernières années du régime Ben Ali. 

La sous traitance effective pour des entreprises occidentales a changé la donne des entreprises tunisiennes, accompagnée par la privatisation des services publics.

L'explosion sociale de décembre 2010 n'a pas eu pour but la fin du régime de Ben Ali. Mais très vite mouvement social et mouvement politique s'additionnent car les négociations avec le gouvernement n'ont rien donné de tangible. 

Depuis 1995, il n'y a plus de véritable état tunisien. La famille Ben Ali Trabelsi s'est emparée des commandes.

Les ressources du pays, mines, eaux, forêts, tourisme, sont exploitées mais le taux de chômage, officiellement de 18%, est en réalité de 35%. Les régions de l'ouest expédient leurs matières premières vers l'est et Tunis ; les taux d'investissement à l'ouest sont de l'ordre de 18 % contre 82 % à l'est. Les jeunes chômeurs de Jendouba (440 000 habitants) vont à la capitale. Kasserine (là où a eu lieu un véritable massacre par les forces de l'ordre) n'a pas un seul investisseur. 

L'Union Générale des Travailleurs Tunisiens, UGTT, omniprésente et fédératrice, a débattu avec le régime Ben Ali qui a reconnu comprendre les revendications de développement de l'ouest du pays, mais les minoritaires du syndicat, le 11 janvier 2011, ont imposé la déclaration de grève générale.

Les juges d'instruction n'ont pas tenu compte des violences policières. Les manifestations d'avocats à Sidi Bouzid, où a débuté la révolution, ont été organisées avec des revendications très poussées. La sécurité policière a été à son comble, comme le précise Ridha Raddaoui, avocat du bassin minier de Gafsa .

On connaît la suite...

Et maintenant ?

Actuellement les syndicalistes font état des appels à la violence, au meurtre, venant d'islamistes mettant en avant le verset du Coran qui condamne les révolutionnaires, le gouvernement restant silencieux.

Le fait que dans un autre pays du Maghreb, le Maroc, les catholiques se cachent, interpelle. Les journalistes et les avocats dialoguent pour imposer les droits de l'homme. La gauche est dispersée (extrême gauche, centre gauche et divers partis). 

La nouvelle ère avait déjà mal commencé. Mohamed Ghannouchi, premier ministre, à qui Ben Ali avait légué le pouvoir, avait été remplacé par un ancien ministre de Bourguiba, Beji Caïd Essebsi. Les trente ans du Bourguibisme étant jugés pas très différents des années Ben Ali.

À l'intérieur du pays l'état est totalement absent, ni sous préfet, ni conseil municipal, ni police à Redeyef, une insécurité totale. Le gouverneur s'est même enfui. Des élections transparentes ont eu lieu, mais à Gafsa, bastion de l'extrême gauche, elles ont été perdues par la gauche ; les islamistes ont présenté à Gafsa deux listes indépendantes et une liste officielle Ennahdha.

Le gouvernement mis en place depuis le 23 octobre n'a pas pris une seule mesure pour améliorer une situation socioéconomique très dégradée. Il n'y a pas de travail. Les jeunes s'impatientent car la dignité n'existe pas sans liberté et sans travail.

Les jeunes cybernautes continuent les blogs, les messages postés sur YouTube et Facebook. Mais les syndicalistes confessent qu'ils ne les connaissent pas bien, et souvent ils opposent ceux qui sont dans les rues, les ouvriers, à ceux qui sont sur internet.

Les partis et syndicats sont puissants mais ne sont plus seuls : de nouvelles formes de contestation se font jour. Le vote n'est plus qu'une expression parmi d'autres.

Islamismes

Ajmi Lourimi, membre du parti Ennahdha au pouvoir, responsable culture et universitaire, reste optimiste, et propose une "offre islamique d'état séculier". Pour Ben Ali, les islamistes étaient tous identiques, hors de toute modernité. La révolution a tranché : "l'islamisme est au sein de l'équation". La porte est ouverte à la modernité politique.

Alors qu'en France la révolution à été précédée par le siècle des Lumières, au Maghreb, le mouvement social a précédé le mouvement politique. La révolution culturelle reste à faire. Et les nouvelles valeurs de l'état moderne sont à inventer. 

Bourguiba avait mis en place un état nouveau mais pas moderne. Il y avait constitution, lois, séparation religion/état, liberté d'expression, mais en fait c'était un régime policier. La modernisation du pays avait alors été forcée, sans tenir compte de ses valeurs traditionnelles. 

Les islamistes ne veulent pas gouverner seuls, ils veulent un consensus. L'avenir de la Tunisie est la démocratie. L'islamisation n'est pas nécessaire, la pays étant musulman. Les libertés individuelles doivent être mises en avant. Le statut personnel des femmes doit être maintenu et garanti. Le 18 octobre 2011, Ennahdha a rencontré la gauche marxiste pour un accord sur les acquis des femmes, la liberté de croyance, les rapports état/religion. Un projet social et un programme de développement économique doivent être maintenant débattus.

Ainsi donc le sort de la Tunisie se joue en ce début d'année 2012. Un islamisme moderne et anticapitaliste va-t-il s'imposer ou, et c'est une expression boutade de Kamal Lahbib, membre marocain du forum social mondial, "un néolibéralisme hallal" peut-il se constituer ? 

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