Le jour où Bachar al-Assad a renoncé au pouvoir

par Hanne
mardi 17 juin 2014

Bachar a démissionné depuis plus de trois ans (le 28 mars 2011), renversé par le mouvement des printemps arabes. Mais pourquoi la paix n’est-elle pas advenue ? Pourquoi la violence s’est-elle durablement installée en Syrie ?

La Syrie (fictive) de 2014
L’état des positions en Syrie selon le scénario de la démission de Bachar al-Assad en mars 2011

 

Le départ de Bachar

Rappelons quelques dates essentielles, désormais familières en raison des conséquences qu’elles ont entraînées dans le monde arabe. Le 14 janvier 2011, Ben Ali fuit la Tunisie ; le 10 février suivant, c’est au tour de Moubarak en Egypte d’être renversé. Craignant pour sa survie, le régime syrien tente aussitôt d’apaiser les tensions sociales en baissant les taxes sur les produits de base. Le 25 mars, après une semaine de gigantesques manifestations à Deraa, Damas, Homs et Banias, réprimées dans le sang par le régime syrien (au moins 400 morts), Bachar al-Assad annonce à la télévision des élections présidentielles pour le mois suivant. Mais trois jours plus tard, sous pression de la communauté internationale (et peut-être de la Russie), d’une partie des officiers sunnites de l’armée qui menaçaient de faire sécession et en raison des exactions démontrées par les services secrets du régime (les moukhabarat), Bachar renonce à se présenter à la présidentielle et confie la charge d’un gouvernement provisoire à Georges Sabra, un opposant chrétien de longue date. En choisissant un membre de la communauté chrétienne (18 % de la population, toutes confessions confondues) qui peut craindre la majorité sunnite (64 %), Bachar sait qu’il exaspère cette dernière. Il obtient surtout du gouvernement provisoire une amnistie personnelle et trouve refuge dans le fief alaouite d’al-Qardahah où il dispose d’un vaste palais fortifié. Aussitôt, les prisonniers politiques sont libérés, ainsi que 30 000 Frères musulmans qui attendaient leur procès.

 

Un nouveau gouvernement

Après une semaine de liesse populaire, mais aussi de tractations politiques, le gouvernement provisoire change de mains : les officiers sunnites en prennent la tête et obligent l’Etat-major – pour l’essentiel chiite, alaouite et chrétien – à démissionner ; neuf généraux seront assassinés à Damas le 10 juin, plongeant dans la crainte les minorités que Bachar protégeait par intérêt. Les officiers annoncent en même temps la tenue d’élections législatives pour le mois de septembre, dans le but d’élire une assemblée constituante. Le 15 juin, les Etats-Unis et l’Union européenne se félicitent des changements, promettent 13 milliards de dollars d’investissements en Syrie sur trois ans et réclament la mise en place d’un TPIS : un Tribunal pénal international pour la Syrie, afin de juger les crimes du régime déchu. De son côté, le président iranien Ahmadinejad dénonce le processus en cours et réclame la sécurité pour Bachar, sa famille et « pour l’ensemble des minorités religieuses de Syrie ».

 

Les tensions religieuses

Mais la situation se tend brusquement à la fin juin : à des attentats menés par le Hezbollah chiite à la frontière syro-libanaise contre des intérêts sunnites, répondent plusieurs enlèvements à Lattaquié dans des quartiers alaouites et trois explosions dans des églises à Damas. Ces actes de terrorisme ne sont pas revendiqués, mais on pense à des groupes islamistes d’obédience sunnite, fraîchement arrivés de Libye et du Sahel. L’été 2011 voit une généralisation des milices d’auto-défense dans toutes les minorités qui se voient menacées par les élections législatives où elles ne pourront l’emporter sur les sunnites, lesquels promettent d’établir une constitution fondée sur la sharia, mais « qui respectera les minorités selon les règles de l’islam ». Les kurdes au nord (9 % de la population), les alaouites sur la côte (10 %), les chrétiens et les druzes au sud (2 %) s’arment en profitant de l’évaporation d’une partie de l’arsenal de Bachar. Une quinzaine de chars et plusieurs missiles chimiques sont volés, leur « disparition » ayant été organisée par d’anciens officiers restés fidèles à Bachar.

 

La victoire électorale des islamistes

Le 5 septembre 2011, les élections – contestées – sont remportées à 43 % par la nébuleuse salafiste de la Djamaa suriana. Les officiers sunnites, à l’origine de l’éviction de Bachar et regroupés dans le Mouvement pour la Démocratie sont battus et remplacés au gouvernement par des salafistes sunnites. Mais leurs excès oratoires et leurs maladresses anti-alaouites et anti-chiites provoquent une vague de violences sans précédent dans l’ouest du pays. Bachar al-Assad menace même de rentrer à Damas. Le massacre d’un village chrétien au nord-est de Damas – perpétré par des islamistes ? – fait basculer les milices chrétiennes dans le camps des rebelles. Par « effet domino », des affrontements opposent au Liban le Hezbollah à des groupes salafistes, notamment à Tyr.

La mort de Kadhafi en octobre 2011 accélère l’arrivée d’éléments djihadistes sunnites, venus en découdre avec les « infidèles », chrétiens et musulmans hérétiques. Le 20 octobre ont lieu les premiers combats à l’arme lourde près de Homs entre le Front al-Nosra (al-Qaïda en Syrie) et la Milice du Mahdi (alaouite et chiite). La seconde, soutenue par le Hezbollah, serait armée par l’Iran, tandis que le premier aurait reçu un soutien logistique des Etats du Golfe et même de l’armée régulière, désormais contrôlée par la Djamaa suriana.

 

La guerre civile

En 2012 et 2013, la Syrie a connu une escalade continue, qui rappelle les années noires du Liban. Le front des minorités est parcouru de tensions et de règlements de compte. Le régime issu des élections, qui se voulait islamiste mais progressiste, s’est radicalisé en deux ans, s’alliant par moment aux djihadistes pour mieux contrer les percées des rebelles qui s’attaquent aux quartiers et aux mosquées sunnites. On compte au bas mot 150 000 morts depuis le 28 mars 2011…

On se prend à rêver de ce que la Syrie serait devenue sans la démission de Bachar. Serait-il parvenu à renverser la situation, à condamner les agissements de ses moukhabarat pour mieux offrir une vraie paix aux opposants ? Une vraie alternative ? Aujourd’hui, le pays serait peut-être en paix…

 


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