Le journaliste, le climatologue et l’industriel

par Bruno de Larivière
mercredi 19 janvier 2011

Les inondations se décalent vers le sud en Australie. Le temps de l’évaluation des ravages dans le Queensland est venu, avec une pensée pour les familles endeuillées. Quelques mécanismes permettent de comprendre comment une vallée a pu se transformer en piège mortel en une poignée de minutes. La presse privilégie cependant le discours climatique (sur la Niña)...

Dans le 'Monde' Stéphane Foucart a repris le flambeau d'Hervé Kempf pour traiter des questions climatiques. S'agit-il d'un simple intérim, je ne saurai l'affirmer ? La fidélité à la ligne directrice s'avère en tout cas remarquable, avec deux points forts : ni accroche et ni récit. Certes, les lecteurs ne s'intéressent pas tous - c'est fort probable - au déchaînement des éléments en Australie. Il faudrait pourtant essayer d'accrocher l'attention par un récit, le cas d'un sinistré dont la maison a été dissoute par les flots boueux, ou par des malheureux à la recherche de proches disparus. 'Le Monde' d'hier ne mangeait pas de ce pain-là ; je m'en réjouissais. Cela permettait théoriquement une distance nécessaire pour comprendre les événements. 'Le Monde' d'aujourd'hui se contenterait néanmoins j'en suis persuadé d'un ou deux articles 'vivants' construits autour du fameux témoignage, cœur de toute signature journalistique ; un envoyé spécial écrirait sans nul doute les lignes souhaitées. Mais d'envoyé, il n'y a pas.

Dans l'édition du 19 janvier 2011, Stéphane Foucart a donc opté pour une corrélation sortie de derrière les fagots : climat déréglé = catastrophe terrible. Le litre donne le tas : « Le Pacifique face à la plus forte Niña en un demi-siècle » (sous-entendu, les Australiens n'ont pas de chance). Le journaliste a consulté des climatologues. Ils ne sont pas en cause. Ils ont observé les faits sans tirer de conclusions hâtives. Ceux-ci tiennent en quelques phrases : 1. Un épisode pluviométrique est en passe de surpasser celui qu'a affronté l'Australie en 1973. 2. Il faut attendre l'issue de la 'séquence' pour évaluer des records éventuels. 3. Une période de 'hautes eaux' dans le Pacifique occidental ('Niña') s'étend parfois sur deux années.

Mais ils ne s'engagent pas plus loin. Les interactions, les mécanismes, les impacts : beaucoup reste à analyser. Stéphane Foucart lui-même admet que « cette oscillation de la machine climatique entre chaud et froid dans le Pacifique équatorial demeure énigmatique. » [voir 'Vilaine Niña']. On relèvera l'assimilation du climat à une 'machine'. Ainsi décortiqué, l'article perd si ce n'est de sa substance, au moins de sa pertinence. Je ne vais cependant pas reprocher à un salarié de tenter de réparer les faiblesses de son rédacteur. Celui-ci manque peut-être de moyens pour traiter l'actualité australienne ? Malheureusement, je subodore que le discours 'c'est la faute au climat' ne serve même pas de cache-misère. C'est devenu une sorte de prêt-à-penser.

Dans leurs phases les plus catastrophiques, les inondations australiennes ont provoqué la mort de plusieurs dizaines de personnes (peut-être une cinquantaine ?). Compte tenu des forces naturelles en présence, il s'agit d'un bilan assez modéré. Au Brésil, la presse ne se gêne pas pour établir des comparaisons : plusieurs coulées de boues ont récemment dévasté les quartiers précaires de la périphérie de Rio (source). Le bilan y est sans doute dix fois plus sévère. Et les autorités brésiliennes ne peuvent même pas arguer de l'originalité des pluies hivernales sur cette façade océanique ('Ce n’est pas en France qu’on verrait une chose pareille !'). Dans le Queensland, les autorités australiennes semblent avoir réussi à éviter la panique. Alors que les cours d'eau de l'Etat de Victoria s'écoulant plus au sud gonflent à la suite d'un déplacement des perturbations océaniques, l'armée coordonne les secours, héliporte les sinistrés et assure le fonctionnement des infrastructures. Il n'empêche que les dégâts considérables pèseront à l'avenir sur les finances publiques. Des milliers de foyers retrouveront avec retard leur niveau de vie. Quant aux survivants, beaucoup décideront simplement de quitter le couloir de la mort, d'ores et déjà affublé du sinistre sobriquet de 'Death Valley'. Reste à savoir dans quelles conditions matérielles.

C'est à moins de deux cents kilomètres du Pacifique que l'on trouve en effet les communes endeuillées, celles dans lesquelles résidaient la majorité des défunts : Grantham, et surtout Toowoomba. L'agglomération de 100.000 habitants présente peu de traits vraiment caractéristiques. Les 25-54 ans représentent 38 % de la population totale. 10 % n'ont pas la nationalité australienne. On recense par origine, à partir du plus nombreux, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande, le Soudan et l'Afrique du Sud. Les Catholiques (26 %) arrivent devant les Anglicans (21 %). 61 % des salariés déclarent travailler à temps plein, mais 4,9 % seulement des actifs sont au chômage. La pyramide professionnelle a une base très large, mais un sommet étroit (10 % de 'managers' ou cadres) : 15,6 % d'employés, 14,5 % de personnels de bureaux, 13,5 % de techniciens ('labourers'), 11,1 % de vendeurs, 9,5 % de personnels administratifs ('community and personnal service workers'), 6,1 % d'ouvriers et conducteurs. Moins d'un tiers louent leur logement. Pour le reste les propriétaires ayant intégralement remboursé leurs emprunts ('fully owned' / 32,1 %) arrivent juste devant les accédants ('being purchased'). Les pavillons individuels dominent ('separate houses' / 82 %) [source]. C'est donc une Australie de gens modestes, qui ont choisi une vie en rapport avec leurs moyens financiers : l'espace, le grand air... La catastrophe les a pris au dépourvu. Elles leur laissera peu de choses. Combien sont-ils à être convenablement assurés ?

Toowoomba entouré de reliefs en surplomb se situe sur un point bas, à la limite de deux bassins versants. D'un côté, à l'ouest de la ligne de séparation des eaux, l'écoulement s'effectue en direction de la Murray. A l'est, la pente conduit à la Brisbane River déjà évoquée. C'est justement dans cette direction qu'un mur d'eau boueuse a tout emporté sur son passage. Un fond de vallée aplati s'élargit progressivement au niveau de la petite ville de Grantham (carte). Une centaine de mètres séparent le thalweg de la localité ; c'est suffisant pour se prémunir contre les hautes eaux saisonnières ('lit mineur'). Le flot a submergé ces quelques dizaines de maisons visiblement installées dans la plaine d'inondation, autrement appelée 'lit majeur'. Un amateur a pris de nombreuses photos de la catastrophe.

Une fois l'épisode terminé, on peine à imaginer la fureur des éléments. Les militaires et les policiers patrouillent sous un beau soleil. La nature a repris ses droits (vidéo). Un journaliste file une autre métaphore, évoquant 'Ground zero' après les attentats du 11 septembre... Peut-on parler de cas d'école ? Les géomorphologues étudient cela en temps réel : les colluvions et les mécanismes d'écoulement par nappe [ici dans les Cévennes], l'alternance érosion-alluvionnement, l'hydrologie des cours d'eau soumis à des climats (sub)tropicaux à saisons alternées, etc. Mon approche est celle de la vulgarisation. Contrairement au 'Monde', je suppose le grand public apte à saisir le mouvement d'ensemble. Il est cependant étonnant de constater que 'Google' renvoie à des recherches relativement anciennes : on peut par exemple retenir ces études menées dans les années 1970 en Tanzanie, ou celle-ci, sur les 'lavaka' malgaches... Les questions de développement et de lutte contre la déforestation avaient alors le vent en poupe. 'Le Monde' fait la preuve que les climatologues bénéficient désormais d'un traitement de faveur de la part des médias. Tant mieux pour eux. Les lecteurs n'y gagnent malheureusement pas grand chose.

Mais que deviendraient l'oracle de l'apocalypse et le porteur de mauvaises nouvelles sans le dieu thaumaturge ? Il manquait l'industriel 'réparateur' des 'dérèglements' de la 'machine' climatique ? L'Usine Nouvelle l'a déniché in situ. Il s'appelle Christophe Comte et dirige une filiale de Suez environnement en Australie. Celle-ci a participé à la construction d'une gigantesque usine de dessalement à quatre-vingt kilomètres de Melbourne (Etat de Victoria). Il ne se plaint pas du temps, qui pour l'instant a préservé la 'Sunshine coast'. Des camions transportent les boues salées, explique-t-il, pour les répandre un peu plus loin dans un endroit où le sel s'accumulera...('La Recherche' livre plusieurs pistes de réflexion, avec un dossier qui commence sur l'usine de Melbourne !) Les intempéries ont forcé la direction à privilégier le stockage durant quelques jours. Mais l'évacuation 'normale' a repris. Le reste de l'entretien est consacré à la mise en place d'un réseau de solidarité organisé en faveur des victimes des inondations. L'entreprise plaide pour l'environnement, mais ce sont ses employés qui mettront la main à la poche [1].

Le manager a bien sûr parfaitement saisi l'esprit des lieux. « Les Australiens sont très communautaristes, ils ont toujours une mentalité de pionniers. Des riverains des maisons sinistrées sont venus avec leurs balais, leurs aspirateurs et leur kärcher pour s’inscrire sur des listes de volontaires afin d’aider leurs voisins. Il n’est pas rare que deux-trois volontaires attendent sur le pas de la porte que les habitants du logis arrivent, pour les épauler et tout remettre sur pied. D’autres arrivaient à midi avec des sandwichs. En France on ne connait pas ça. Les entreprises participent à leur mesure. »

En favorisant l'étalement urbain, par exemple ?

Incrustation : image satellite de Toowoomba...


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