Le Malheur Arabe

par Alexandre Aoun
vendredi 1er juillet 2016

Le Malheur Arabe :

La vulgarisation ainsi que la démocratisation du mot « arabe » ont perverti le sens étymologique de ce terme, en effet il est généralement associé à un discours xénophobe pour stigmatiser l’ensemble de la communauté musulmane. Il est donc nécessaire de fournir une brève définition pour éviter toutes distorsions.

Les Arabes sont des individus différents les uns des autres mais qui s’identifient par des liens linguistiques ou culturels indépendamment de leurs attaches religieuses. Ils sont répartis sur une vaste zone qui s’étend d’Oman à la Mauritanie

Il n’est pas facile d’être arabe de nos jours, à des degrés divers et sous des formes différentes, c’est être dominé, endoctriné, diabolisé, abêti, méprisé et pour finir emprisonné, torturé, massacré pour des intérêts qui ne sont pas les leurs.

Pourtant sans remonter à l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane, il y eut un temps, guère lointain ou les Arabes pouvaient se projeter avec optimisme dans l’avenir.

Comment en est-on arrivé à la situation actuelle ? Comment est-on parvenu à faire croire aux Arabes qu’ils n’ont d’autre avenir que celui de l’obscurantisme et de la violence ?

 

L’espoir déchu de la « Nahda » du XIXème :

Les civilisations arabes avaient initié un vrai bouillonnement intellectuel pour tenter de comprendre à travers des questionnements philosophiques l’essence même de l’Islam. Tout en s’opposant fermement à la colonisation européenne.

Ils ont démontré au long des siècles, des qualités militaires (contre les croisés et contre les Mongols), mais également des prouesses intellectuelles avec le développement des arts, l’assimilation philosophique grecque et d’autres cultures démontrant l’universalité de la Raison grâce à Al-Ghazali, naissance de l’encyclopédisme avec Ibn Khaldoun qui vont à l’encontre d’un constat de décadence continue.

La société arabe a su s’adapter à la modernité mais sa modernisation fut essentiellement une occidentalisation.

Au-delà de cette affirmation politique, la Nahda du XIXème siècle s’est accompagnée d’importantes réformes administratives qui ont posé les fondements d’une Constitution et de l’Etat de droit. A la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, le monde arabo-musulman évolua avec un extraordinaire dynamisme. Il se construit par rapport à l’Occident en s’ouvrant à tous les débats d’idées (socialisme, émancipation des femmes, rationalisme scientifique..). Les grands réformistes musulmans comme Al-Afghani et Abduh, tout en prêchant la résistance à l’Occident, pratiquèrent un rationalisme éclairé entre islam et modernité. Malgré son échec prématuré face aux impérialismes européens, la « nahda » continua sporadiquement d’inspirer l’émancipation du monde arabe en prenant pour modèle le jacobinisme français. Cette période d’essor culturel et intellectuel fut effacée délibérément des consciences par le colonisateur. L’échec du nationalisme arabe qui faisait de l’ombre aux occidentaux plongea la région dans un vide politique. L’esprit de djihad qui fut la réponse première face à cet opprobre, fut rapidement instrumentalisé par les assaillants.

 

D’une domination à une autre :

Sur la scène internationale, les pays arabes ressentent cruellement une impuissance voire une humiliation depuis la Déclaration Balfour de 1917. Déclaration signée par Arthur Balfour à destination de Lionel Walter Rothschild, cette dernière sanctuarisa l’immigration juive en Palestine sans même l’accord des populations locales. On assistait aux prémisses d’une lente déliquescence des espérances arabes. Les peuples arabes se retrouvaient dès lors forcés d’accepter la perte d’un territoire. Territoire et indépendance promis par Lawrence d’Arabie et l’empire britannique suite aux soulèvements des communautés arabes face à l’empire ottoman (le siège de Médine en 1916 et la bataille d’Aqaba en 1917), promesses réduites à néant dès lors qu’il y avait d’autres intérêts dans la région (les accords Sykes-Picot).

L’affront atteint son paroxysme lors de la création de l’Etat juif d’Israël en 1947, les Arabes se voyaient contraints de payer les conséquences des actes qu’ils n’avaient pas commis. Après le parcellement du Moyen Orient voulu et souhaité par les puissances coloniales, la fragilité et la juvénilité des indépendances laissaient places à d’autres convoitises. Cherchant dans un premier temps une protection, politiquement faible et économiquement sous développés, ils s’alignèrent (de gré ou de force) respectivement sur l’idéologie capitaliste ou communiste.

L’Union soviétique chercha à créer des alliances solides et étroites avec les Etats arabes. Les occidentaux cherchaient à convertir le monde arabe en base défensive et éventuellement offensive pour les épauler contre l’URSS, la Turquie et l’Iran qui leur étaient acquis, en vertu d’ailleurs des maladroites tentatives de Staline. C’était un impératif élémentaire de la politique russe que de chercher à contrer ce plan. Les Arabes servirent une nouvelle fois des intérêts qui n’étaient pas les leurs. L’enracinement de l’Islam ne permit pas à l’URSS de s’imposer idéologiquement. Attachée à la légalité onusienne, l’Union soviétique n’a pas de raisons fondamentales d’être hostiles à Israël. Elle n’était donc pas disposée à soutenir toutes les revendications arabes (à savoir la disparition proche ou à terme d’Israël). On comprend dès lors la déception des peuples de la région. Ils savent bien que les Etats-Unis ne feront pression sur Israël que pour un règlement qui leur serait encore moins favorable.

Les Etats-Unis quant à eux, ne peuvent consentir à ce qu’on leur refuse l’accès au pétrole du Golfe ni accepter dans cette région la domination de pays hostiles à leur prospérité. Regardons juste les guerres dans le monde arabo-musulman, elles ont lieu dans les derniers bastions de la résistance face au joug occidental.

Cette stratégie permet aux occidentaux et surtout aux américains de renforcer la sécurité de leurs approvisionnements énergétiques (pacte de Quincy avec l’Arabie Saoudite en 1945), d’étendre leur présence au Moyen-Orient avec le jeu d’alliances (les Pétromonarchies et maintenant l’Egypte) et d’assurer la sécurité de l’Etat sioniste. Les nombreux conflits israélo-arabe ont montré à juste titre l’incapacité des peuples arabes à s’unir dans une cause commune. Ils cherchent en vain un homme providentiel, une superpuissance qui répondra à leurs attentes.

Certains Arabes tendent à faire la même erreur en voyant en Poutine, le protecteur tant attendu. Mais il n’est pas Arabe, il est Russe, donc il se battra pour les intérêts de son pays et non pour un pays tiers. Dernière en date, la visite de Benyamin Netanyahu à Moscou pour rappeler la convergence de leurs intérêts dans la région et en prime la demande pour sanctuariser le Golan.

Les peuples arabes sont les vaincus de l’Histoire, deux cents ans d’humiliations, de défaites et de soumissions.

 

Un problème intrinsèquement arabe ?

Les dissensions, les divisions et les mésententes sont inhérentes à la région. Rien ne sert de rappeler les divisions au sein même de l’Islam et les guerres qui s’ensuivirent. Lors d’évènements cruciaux les arabes n’ont pas su fraterniser. Face aux croisés, Nur ad-Din puis Saladin ont renversé la dynastie Fatimide chiite avant de s’opposer aux Etats latins. La résistance des croisés qui étaient minoritaires dans la région ne résulte pas de leurs supériorités militaires, mais tout simplement du manque d’unité au sein des adversaires arabes. Les exemples récents de désunions sont pléthoriques : l’échec du panarabisme nassérien, les guerres néocoloniales qui ne font l’objet d’aucune réaction de masse, le peu de soutien au Hezbollah face à l’agression Israélienne en 2006, le soutien dérisoire à la cause palestinienne. Cette succession de débâcles a progressivement déséquilibré la région, tous les Arabes portent en eux les traces d’un traumatisme profond.

Je ne pouvais passer outre le sujet du pétrole et des ressources naturelles dont disposent grandement les pays arabes (la majorité). Or aujourd’hui c’est devenu un problème et non un atout. Les gouvernements pourraient profiter de cette richesse pour investir dans l’éducation, l’agriculture, le tourisme, mais aujourd’hui c’est un fardeau, une contrainte économique. Un membre vénézuélien de l’OPEP avait comparé à juste titre le pétrole « aux excréments du diable ». Les pays arabes n’arrivent point à sanctuariser l’intégrité de leurs territoires face à l’appétit insatiable des occidentaux qui seraient prêt à tout pour arriver à leurs fins. Ne cherchons pas des explications alambiquées quand il y a des analyses simples : suivez les pipelines pour savoir ou se trouvent les conflits dans la région. Le pétrole a enrichi les Arabes que pour mieux les ruiner.

Les populations du monde arabe se caractérisent par leur pessimisme profond et par un fort sentiment d’impuissance sur lequel prospère les convoitises de tous bords. Face au constat apparent de la décadence des civilisations arabes, l’impérialisme prospère en tout impunité, en s’appuyant sur la désunion notoire des peuples de la région. Englués dans l’immobilisme et le marasme, les arabes n’ont de cesse de chercher un souffre-douleur, surement pour masquer leurs propres irresponsabilités et leurs propres infirmités. Même considérés individuellement, tous les Etats arabes, du Maroc à la péninsule arabique, symbolisent l’échec et l’impasse du monde arabe. Le consumérisme et l’éclat des gratte-ciels dans les pays du Golfe, ne sont qu’un trompe-l’œil. Cette modernisation à outrance n’est-elle pas le signe d’une société en manque de repères ? Les populations trop souvent délaissées par les pouvoirs claniques, veulent être les acteurs d’un changement durable, or la spontanéité des révoltes sera rapidement instrumentalisée par l’impérialisme, un impérialisme fossoyeur de l’indépendance arabe.

La religion est actuellement le seul exutoire à la frustration des populations constatant les malheurs du monde arabe. L’essor de l’Islam radical est une sorte de messianisme totalitaire cristallisant les peurs et les attentes. Or il fait le jeu d’un néocolonialisme belliqueux, en quête de nouveaux affrontements. Ils ne veulent pas la paix, ça ne leur rapporte rien. Les agents extérieurs sont complices du chaos latent dans la région, surement pour entretenir le peuple dans un état d’infantilisme politique. Mais la raison première semble être évidente : ces conflits interminables font les beaux jours de l’Etat sioniste. De surcroit, la malice d’Israël est d’avoir réussi à se faire passer pour invincible auprès des Arabes, et en permanent danger de mort auprès de l’Occident.

Pour sortir de cette crise profonde, les arabes doivent entrer dans un processus de régénération afin d’annihiler ces siècles d’humiliations.

Il n’est pas possible, en l’état de l’oppression occidentale et des structures sociales du monde arabe, de faire preuve d’optimisme à court terme ; néanmoins, si les Arabes cessent enfin de se complaire dans les fantasmes de leur grandeur passée, ils verront qu’ils disposent des atouts pour retrouver un équilibre qui enraye le sentiment de leur déclin et de leur soumission.

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