Les chrétiens d’Orient, martyrs oubliés...

par Emmanuelle Doyon
mercredi 16 février 2011

Il n'y aura, bientôt, plus de chrétiens en Orient....émigration massive vers l'Europe, les États-Unis et l'Australie, natalité inférieure à celle, explosive, des musulmans....Qui s'intéresse encore au sort des chrétiens ? Ils sont en train de disparaître, sous nos yeux, dans l'indifférence générale. Déjà minoritaires, dispersés entre plusieurs États du Moyen-Orient, leur nombre ne cesse de diminuer. En 2008, leur présence est réduite à une peau de chagrin. Il ne sont plus que 10 millions, en incluant les 6 millions de coptes d'Égypte. Les départs, de plus en plus nombreux, alimentent une hémorragie silencieuse...

Coptes, maronites, melkites ou syriaques, plus précaires que jamais, arabes mais pas musulmans sont disqualifiés par les régimes religieux. Tous, à peu d'exceptions près, victimes de calomnies et persécutions grandissantes : viols, meurtres et kidnappings sont leur lot quotidien, en témoignent la récente attaque d''une églises copte à Alexandrie qui a fait 20 blessés et l'assassinat de l'évêque de Mossoul en mars dernier. Les chrétiens se sentent de plus en plus seuls dans un monde musulman en pleine ébullition, considérés comme des intrus dans leur propre pays, ils ne parviennent plus à pratiquer leur foi et subissent un quotidien de plus en plus difficile.

Coincés entre un Occident amnésique et la montée de l'islam radical, ils sont ce cousin embarrassant, ce tiers-exclu dont on préfère ne pas se soucier...

Parce qu'ils pratiquent la même religion que l'Europe, les chrétiens d'Orient sont exclus voir rejetés par l'islam radical qui les accusent d'être un « cheval de Troie » , une cinquième colonne de l'occident. Victimes de la montée intégriste, accusés à tord de solidarité pro-occidentale, considérés comme des traitres dans leurs propres pays, ils payent injustement le prix de la politique américaine. Face à cette situation, plus que préoccupante, les spécialistes envisagent leur avenir avec beaucoup de pessimisme. Paradoxalement, l'Occident est en partie responsables de ce destin tragique. N'a -t' il pas sa part de responsabilité dans la défaite de l'unité arabe et entraîné en conséquence la marginalisation des chrétiens ?

Face à la souffrance de cette communauté, trop arabe ou trop orientale, trop différente de toute manière et par conséquent gênante, l'Occident qui pourrait servir d'ultime repère-certaines églises qu'on appelle « uniates » reconnaissent la primauté de Rome-manifeste une singulière indifférence vis à vis d'une tragédie qui ne dit pas son nom. L' Europe avait pourtant une carte maîtresse à jouer. De par sa tradition, la France 'a t'elle pas toujours assumé la défense des minorités au Levant ?

Aujourd'hui, il y a urgence. Il faut que le monde ait connaissance de ce drame dont personne ne parle et qui pourrait avoir de funestes conséquences pour l'avenir de notre civilisation. Nous sommes confrontés à un conflit de devoirs, soit nous intervenons ouvertement pour eux au risque de les discréditer auprès de leur environnement soit nous les abandonnons à leur triste sort. Quels que soit les moyens utilisés, il faut porter secours à cette communauté, vieille de 2000 ans qui à l'aube du XXI ème siècle est menacée de disparaitre.

Il s'agit d'informer, et pour mieux les aider, comprendre justement pourquoi on ne les entend pas.... C'est faire preuve, au delà d'un idéal humaniste, de courage politique, assumer notre histoire et préserver notre héritage commun. Plus vulnérables parce que minoritaires, profondément pacifiques, isolés (absence de soutien des pays voisins), les chrétiens d'Orient sont en danger et justement, parce qu'ils sont des victimes faciles. Nous ne pouvons demeurer indifférents à leur sort.

S'intéresser à eux est devenu une nécessité. C'est aborder la question de le coéxistence des minorités, un des enjeux du siècle qui s'ouvre à nous.... C'est en Irak, plongée dans le chaos de la guerre civile que la situation est la plus dramatique.

Depuis six mois, quelques voix se sont élevées, tentant d'intéresser l'opinion à ce drame et pour mieux briser ce silence : des figures emblématiques, Régis Debray, Jean d'Ormesson, le ministre Bernard Kouchner, ont pris la parole et tiré la sonnette d'alarme. La comédienne Marie Christine Barrault a prêté son talent au service de cette cause, en lisant à voix haute un appel en faveur des chrétiens....

Pendant ce temps, le silence du Vatican laisse perplexe ces fils et filles de l'église Universelle..... leur avenir passerait désormais plus par Moscou que par Rome et Paris...triste constat.

Les initiatives se sont multipliées : Pax Christi (mouvement catholique pour la paix) et l' OEuvre d'Orient (association en faveur des chrétiens) ont organisé un voyage de soutien en Irak. Plusieurs évêques-Marc Stenger en particulier et des journalistes de revues catholiques spécialisées (La Vie, Le Pèlerin) se sont associés au voyage afin de manifester leur solidarité. Des colloques et des conférences ont étés organisées à Paris, des livres d'histoire, des récits de voyage, des essais et des articles de presse publiés...

Ce cri d'alarme, d'une élite religieuse et intellectuelle, aussi sincère soit-il, a t 'il été seulement entendu et compris par la population française ? ne risque t' il pas, de retomber comme un soufflet, ne jamais se concrétiser par des actes et une politique de long terme, cohérente, courageuse et porteuse d'avenir...

Quelle est la part de bonne conscience collective ? d'ego dissimulé ? de rêves illusoires ou de maladresses dans ces initiatives ?

Seul l'avenir le dira.

Partir ou rester ? Le prisme d'un regard qui se veut aussi lucide qu' objectif, doit rappeler que c'est en termes de vie ou de mort que la question se pose. En choisissant de « sauver leur peau » ceux qui sont partis, les plus jeunes et les plus instruits, ne rendent hélas pas forcément service à ceux qui restent, souvent par la force des choses.

Géographiquement éloignés, les exilés tentent de soutenir du mieux qu'ils peuvent leur famille, restée sur place (envoi d'argent) mais partagent également les souffrances endurées et les angoisses quotidiennes.

Pourtant ces fidèles sont les héritiers de la chrétienté d'Orient, née il y a deux mille ans, dans cette région du monde. Le christianisme, florissant sous les empires romain et byzantin, est devenu une religion minoritaire, à la suite de la conquête arabe, au VIIème siècle. La mise ne place du régime de la « dhimmitude » a imposé au chrétien une soumission juridique et fiscale et crée de graves inégalités. Une autre vision plus optimiste dira qu'ils sont protégés par le pouvoir en place, et qu'ils peuvent éxercer leur religion. Mais le payement de l'impôt a contribué à accelerer les conversions. Dommage. Autant dire que la vie des adeptes de Jésus-Christ, en terre d'Islam n'a jamais été facile...

L'exclusion dont ils sont victimes, la négation de leur identité et les violences parfois sournoises qu'ils endurent sont d'autant plus mal vécues que les chrétiens se sentent chez eux en Orient, revendiquent également leur arabité et se considèrent comme citoyens de leur pays.

Ils cohabitent avec les musulmans, de manière plus ou moins harmonieuse depuis des siècles, partagent avec eux une langue, des habitudes et un mode de vie commun. Certains ont su nouer avec ces derniers des liens aussi étroits que privilégiés.

Leur souffrance est d'autant plus lancinante qu'ils ont des attaches ancestrales avec leurs voisins. Ne supportant pas d'êtres pris pour des traitres, ils se répètent qu'en s'expliquant ils vont êtres compris et finalement intégrés....

Assimilés au maillon faible, à l'éternel perdant, sa famille d'adoption préfère s'en débarrasser : « il a voulu sauter du train, qu'il reste à quai... ». Ils ne comprendront pas, n'iront pas au delà des apparences...n'ouvrirons pas le livre, ne verrons pas le film. Et pourtant ce chrétien séduit, fidèle jusqu'au bout à sa foi, gêneur et exigeant, promis à toutes les calomnies...

Il faut se rappeller que les chrétiens ont été des acteurs dynamiques du monde arabe (rôle politique de premier plan, à la cour ottomane comme à celle des Émirs et des Califes), ont contribué au prestige d'une civilisation en pleine genèse : les premiers conquérants, anciens bédouins, originaires du désert ont su habilement exploiter leur compétences, pour administrer les nouveaux territoires conquis. C'est grâce à eux que l'héritage de la culture grecque antique a été en parti préservé et transmis à l'Occident.

Après l'épopée des croisades (1095-1291), la parenthèse est vite refermée et n'apporte aucune amélioration dans la situation des chrétiens orientaux. L'Empire ottoman, à partir du XVème siècle, favorise le maintien de cette communauté et assure, avec plus ou moins de succès, la cohabitation avec la majorité musulmane.

Plus récemment, ils ont contribué à la renaissance du nationalisme arabe, puis à la construction des jeunes nations issues de la décolonisation.

Les turbulences politiques, économiques et religieuses du Moyen-Orient depuis un demi-siècle ont mis à mal cette cohabitation millénaire. Amorcée il y a cinquante ans, l'émigration des chrétiens est accélérée par les soubresauts qui déstabilisent la région (conflit israelo-palestinien, chaos irakien, reprise de la guerre au Liban).

Les chrétiens jouent un rôle irremplaçable de trait-d'union et de médiateur entre l'Occident et l'Orient et sont un élément d'équilibre en évitant au monde arabe et musulman de se replier sur lui même. Éléments de modernisation, ils assurent aussi la diversité et le dialogue du monde arabe avec ses voisins. Leur départ pourrait peser sur le destin de la région : en terme de stabilité, de croissance et de paix. Les risque de l'appauvrissement d'une civilisation sont réels.

Afin me mettre en évidence la variété des genres de vie et des situations, ce documentaire de 52-90 minutes propose de découvrir ces chrétiens d'Orient, résidents dans plusieurs pays, à travers un portrait croisé, tout en nuance : coptes d'Égypte, chaldéens d'Irak et melkites en Israël..... Nous partirons à leur rencontre, suivrons leur itinéraire et vivrons au quotidien avec eux.

Nous avons interrogé un boutiqier chrétien de Nazareth, connaissant le moindre épisode de la Bible par coeur, il envisage l'avenir avec beaucoup de pessimisme : une extinction programmée. Il raconte, avec ses mots, tout en couleur, comment les habitants fêtent Noêl dans la rue, tous les ans....Nous irons également à la rencontre de Ramez Jaraisi, chrétien, maire de la ville et communiste, à la tête du Nazareth Democratic Front, (coalition municipale modérée). Il nous racontera sa lutte quotidienne contre les effets de différences de niveau de vie, les discriminations dans sa circonscription, son opinion face au problème palestinien.

Le père Emile Choufani, d'origine melkite, un solide gaillard dirige l'école secondaire Saint Joseph et habite un des quartiers de la ville....il est à la tête d'une École privée qui compte 1300 élèves, issus de classes moyenne, uniformes obligatoires, pour moitié musulmans. Il nous parlera d'abord de son sentiment d'appartenance à la communauté arabe et ensuite chrétienne, ses relations avec Israel et l'entité Palestinienne, l'élitisme qui l'anime et qu'il justifie en ces termes : « la supériorité intellectuelle des israéliens est un fait, raison de plus pour pour la rattraper en haussant le niveau des jeunes arabes qui vivent ici ». Quelle est sa perception du monde ? De lui-même ? Quel bilan fait-il de son parcourt ? Nous écouterons son témoignage...qui contraste avec l'opinion du plus grand nombre qui souffrent de l'hostilité sourde et tenace de l'administration israélienne.

Le patriarche Théophilos III, grecque orthodoxe, a attendu de longs mois avant d'être reconnu par le gouvernement israélien. subtile, courtois et l'esprit ouvert, il a déjà accepté d'accueillir nos caméras...

Nous irons au Kurdistan, dans les villages reculés des montagne où se sont réfugiés, terrorisés et à bout de course, les habitants de Mossoul et de Bagdad. En mal de repères, ces ex-citadins vivent un véritable drame identitaire : Il ne suffit pas d'échapper aux bombes et aux massacres, il faut continuer à vivre et y trouver du sens : les enfants ne sont pas scolarisés et ne parlent pas le kurde, les adultes, incapables de s'adapter au nouveau mode de vie rural, vivent en parasites au dépend de l'administration.

Mgr Youhanna Golta, évêque au Caire, nous fera découvrir la communauté copte, la plus importante et la plus active d'Orient, chaque jour plus exposée aux violences intégristes.

IL faut aller à la découverte de ces survivants tenaces, raconter les difficultés et brimades qu'ils encourent, les rêves et les idéaux qui les animent, leurs joies, leurs souffrances. Evoquer également les angoisses des exilés et le courage de ceux qui restent parce que, tout simplement, ils n'ont pas le choix.


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