Lorsque je suis fort, c’est alors que je suis faible

par Bruno de Larivière
samedi 20 février 2010

L’or de l’Espagne. Ou comment une question aussi vieille que Don Salluste et Montesquieu se pose toujours en 2010...

 

Qu’exprime Montesquieu lorsqu’il rédige en 1729 cet opuscule d’abord appelé De la principale cause de la décadence de l’Espagne, plus sagement rebaptisé Considérations sur les richesses de l’Espagne  ? J’invite les plus curieux à en lire les principaux paragraphes [1]. Il réfléchit, non sur le thème classique de la décadence en termes politique ou moral, mais sur les difficultés d’une Espagne aussi chèrement qu’imparfaitement arrimée à la France par des alliances matrimoniales répétées. En dehors de l’Italie, peu de nations ont en effet été l’objet d’autant d’attentions de la part de la diplomatie française. La fille aînée d’Henri IV épouse le roi d’Espagne Philippe IV (1621-1665). Louis XIII, son fils, se marie à Anne d’Autriche (fille du roi Philippe III), et son petit-fils Louis XIV à Marie-Thérèse, cousine germaine du roi-Soleil. En 1700, c’est enfin un petit-fils de Louis XIV qui accède au trône d’Espagne, le duc d’Anjou prenant le nom de Philippe V (1700-1746). Les nations européennes, toutes aussi obnubilées par les richesses espagnoles et par des Français omniprésents à Madrid, déclenchent la très coûteuse guerre de Succession.

Pourtant, l’Espagne scrutée par Montesquieu n’en finit pas de décliner. L’empire qui a tenu une partie de l’Europe n’est plus. Ses tercios ne suscitent plus l’effroi et les armées du roi d’Espagne servent le plus souvent à garder ses sujets dans le droit chemin. Montesquieu tire de ce premier opuscule des idées sur la forme d’un gouvernement idéal, et une condamnation de l’absolutisme. La suite attendra un peu plus tard. En cette fin des années 1720, seuls les aspects économiques le retiennent. Car il s’interroge sur un puissant paradoxe. Comment peut-on à la fois s’enrichir et s’appauvrir ? Dans le cas de l’Espagne forte de ses colonies d’Amérique, comment l’or a-t-il scellé la ruine de la métropole ? Son propos, même raccourci par mes soins, charme par sa concision et sa grande clarté. Montesquieu ne suit pas à proprement parler une démarche d’historien. Peu lui importe l’enchaînement des causes et des conséquences. Il se fait bien léger en négligeant le coût financier d’une flotte militaire chargée à grand frais de surveiller et de protéger les navires transportant l’or américain. Prudent par rapport à la censure, Montesquieu dissimule l’aveuglement d’une diplomatie obsédée par l’Espagne au point d’en perdre le sens commun. Le moraliste, en lui, prend ici ou là le dessus, réprouvant l’exploitation des Indiens dans les mines.

Drogue des temps anciens [Pierre-ciseaux-feuille], l’argent qui afflue en Espagne n’a pas pour seule origine les Andes ou le Mexique. Traversant le Sahara, les voies commerciales anciennes se maintiennent tant bien que mal, transitant par le Maroc. Le philosophe s’émerveille de la croissance du commerce international des métaux précieux. Et pourtant, « L’Espagne retire peu d’avantage de la grande quantité d’or et d’argent qu’elle reçoit toutes les années des Indes.  » Car les biens consommables coûtent de plus en plus cher en Europe, au fur et à mesure que rentrent les métaux précieux. Or un Etat n’a aucun intérêt à constituer des stocks d’une matière difficilement échangeable.

Pour les Espagnols de l’époque, l’enrichissement devient un but en soi, plus séduisant que le commerce et l’industrie, voies conduisant à un embourgeoisement normal, c’est-à-dire lent et progressif. Les esprits les plus résolus se tournent donc vers l’administration, pervertissant ainsi l’idée de service public. Monsignore, il est l’or  ! Ils s’intéressent ensuite à la propriété foncière, une fois fortune faite. Plus les métaux précieux se répandent, plus l’adjectif perd de son sens. L’or et l’argent, en se démonétisant, forcent tous les prix vers le haut, le tout dans une spirale sans fin. « Cependant, l’argent ne laissa pas de doubler bientôt en Europe, ce qui parut en ce que le prix de tout ce qui s’acheta fut environ du double.  »

A ceux qui pensent que la flibuste a permis aux Anglais et aux Hollandais de chiper les richesses espagnoles, histoire insensée qui naît à l’époque, Montesquieu rétorque assez simplement. Il dédouane ces derniers, en les parant des vertus de l’adaptation. Les lettres de changes émises par les banques et les compagnies d’Europe du nord supplantent à ses yeux l’or. Sans doute prend-il à la légère la montée en puissance de nouvelles nations, au début du XVIIIème siècle. Son optimisme est excessif, quand il évoque la capacité des provinces espagnoles à créer autant de richesses que les mines américaines. La théorie économique a me semble-t-il anéanti l’idée qu’un développement fermé sur l’extérieur pourrait être vertueux. 

Le philosophe oublie de toutes façons que la puissance des Habsbourg provient davantage des Flandres que de Castille. La perte des premières plonge l’empire austro-espagnol dans l’embarras, avec ou sans la Castille. Il conclut en retournant l’aphorisme de Saint Paul s’adressant aux Corinthiens (Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort) : « Je ne saurois assez répéter qu’on a une idée très fausse du pouvoir de l’or et de l’argent à qui l’on attribue – malgré ce que l’on en ait – une vertu réelle ; cette manière de penser vient principalement de ce que l’on croit que les Etats les plus puissants ont beaucoup d’or et d’argent ; mais la raison en est que leur bonne police, la bonté et la culture de leurs terres l’y attire nécessairement, et l’on fait de ces métaux une cause de la puissance de ces Etats, quoiqu’ils n’en soient que le signe.  » Montesquieu parle mieux encore de l’Espagne de 2010, L’Espagne rattrapée par les excès de la bulle immobilière, si l’on croit Le Monde daté du 16 février. On pourra se reporter sur plusieurs papiers précédents [De Franco à la Crau]. Jean-Jacques Bozonnet analyse la dette immobilière détenue par les grandes banques espagnoles : 325 milliards d’euros des dettes dont une bonne partie non remboursable. Elles peuvent encore fusionner, surtout pour les plus petites, tandis que les promoteurs risquent fort de sombrer avec perte et fracas. Car les banques ont déjà effacé une partie de l’ardoise (12 milliards d’euros) sans amélioration sensible. Les ventes compensatoires de logement forcent les prix à la baisse, accroissant les difficultés de l’ensemble du secteur. Les impayés se généralisent.

L’argent bon marché a tourné les têtes dans les années 1990 et 2000, produisant les mêmes effets que les métaux précieux importés des colonies au siècle d’Or, les mêmes que ceux décrits par Montesquieu. L’argent facile a résulté des taux d’intérêt bas, des coûts de main d’œuvre comprimés grâce à une politique migratoire souple [Mirage catalan et béton rapide], au moins autant que du laxisme des banques. Il n’a certes pas traversé l’Atlantique. Les secteurs du tourisme et du bâtiment, activités étroitement imbriquées ont durablement déstabilisé le marché de l’emploi, une partie de la population étant aujourd’hui persuadée de la simplicité des mécanismes. Pour être riche, il suffit d’avoir de l’argent. Comme à l’époque de Louis XIV, la France a beaucoup lorgné sur l’Espagne, sur ce modèle économique. La plupart des pays méditerranéens connaissent les mêmes maux. L’Espagne a toutefois surtout imité une Amérique de plus en plus latine, sans avoir jamais été espagnole, les Etats-Unis éclairant eux-mêmes ces derniers temps l’aphorisme inversé. Lorsque je suis fort, c’est alors que je suis faible.

 


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