Maroc : pourquoi plus de trois mois depuis son déclenchement, le mouvement de contestation du 20 février semble battre de l’aile ?

par Mohamed Takadoum
mardi 31 mai 2011

Plus de 100 jours après son déclenchement, le mouvement du 20 février 2011 n’arrive toujours pas à encrer la contestation du pouvoir dans les différentes catégories de la population marocaine et ce en dépit des manifestations de rue. Bien au contraire, le mouvement semble battre de l’aile du fait notamment des courants politiques qui sont derrière, de la réponse du pouvoir, mais surtout du « désintérêt » des marocains. 

Les deux principaux mouvements qui sont derrière le mouvement de contestation du 20février.

Des analystes, journalistes ou autres rangent les mouvements de protestation au Maroc au même titre que les mouvements Tunisien, Egyptien, libyen ou syrien. S'il est vrai que ces mouvements ont face book comme dénominateur commun, ils sont bien différents. Dans les quatre pays, ce sont des lames de fond comprenant toutes les couches de la population, qui ont embrasé ces pays contre des dictatures sanguinaires qui imposaient des « états d'urgence » 

Or au Maroc, s'il est vrai que des jeunes de face book sont derrière le déclenchement du mouvement, ce sont, essentiellement deux mouvements politiques qui encadrent les manifestations  : La confrérie religieuse d'Al Adl Wal Ihssane (Justice et bienfaisance) et le mouvement d'extrême gauche « Annahjdimocrati ou la Voie démocratique ».

Ces deux mouvements bien qu'antinomiques et étant en guerre larvée sur les campus universitaires au Maroc et ce depuis des années, ont tous les deux pour principale préoccupation idéologique, la prise de pouvoir et non pas une quelconque réforme constitutionnelle économique et sociale. En effet à travers leurs écrits puisés sur leur site respectif, nous allons voir que les références idéologiques des deux mouvements vont bien au delà des slogans véhiculés concernant les réformes.

La confrérie religieuse d'Al Adl Wal Ihssane (Justice et bienfaisance).

 « Le premier pas à faire est de s'organiser au sein d'un mouvement islamique dont les membres sont désignés par l'appel coranique Ô croyants, et qui a pour tâche d'œuvrer pour le changement ». « Qui s'intéresse à la chose publique. En effet, le politique est partie intégrante de notre pensée et de notre action. Toutefois, nous tenons à préciser que l'action partisane, la constitution d'un parti politique et la ruée vers les élections et le pouvoir ne sont pas nos plus importantes préoccupations. ».

On peut s'interroger sur la" préoccupation" de ce mouvement. L'explication est donnée par Cheikh Yassine, le guide de la confrérie « nous voulons établir la primauté de Dieu sur la terre » « Ceci commencera par l'éducation du croyant, puis l'édification d'une société islamique qui supplantera progressivement la société inique pour aboutir enfin à un Etat islamique  ».Il s'agit bel et bien de l'établissement d'une république islamique ni plus ni moins. L'avènement de l'état islamique passera donc par l'éducation et aboutira à la Kaouma (soulèvement ou, révolte) qui peut revêtir la forme de la révolution à l'iranienne
 
Le mouvement Annahjdimocrati ou « la Voie démocratique ».
D'après le site de ce mouvement
Il s'agit de  :

« UN MOUVEMENT DE GAUCHE RADICALE, PLUS DE TRENTE ANS DE LUTTE ET DE FERMETE REVOLUTIONNAIRE.

- La voie démocratique est un mouvement démocratique radical à la perspective révolutionnaire ouvrant la voie à la société socialiste.
 
- La voie démocratique est une continuité du mouvement marxiste-léniniste marocain, surtout ILAL AMAM "En avant", et du mouvement de libération marocaine en général.

- La voie démocratique s'adresse essentiellement à la classe ouvrière, aux paysans pauvres et à l'ensemble des masses laborieuses, qu'il vise à encadrer en vue de construire l'instrument politique et organisationnel qui leur permettra de réaliser leur intérêt. ».

Sur le plan idéologique, « La Voie Démocratique adopte le marxisme en tant que méthode d'analyse et théorie du changement révolutionnaire en évolution et enrichissement constants à la lumière de la pratique militante et du progrès scientifique. Elle considère que la construction du socialisme et du communisme ne se réalisera pas selon un modèle préétabli, mais grâce au mouvement réel qui détruit le capitalisme et édifie, à sa place, un mode d'organisation sociale où la production et les moyens de production sont sous le contrôle et la maîtrise des producteurs libres et au service de l'humanité toute entière ». 

Le mouvement de protestation au Maroc est donc pris entre la « Kaouma » des islamistes et la révolution pure et dure des marxistes léninistes.
 
Ceci étant dit, les mouvements de contestations surfent sur des raisons du mécontentement sont bien réelles, l’accentuation des disparités sociales, la paupérisation d’une partie de la population un chômage pandémique et surtout les passes droits et la corruption qui gangrènent des cercles du pouvoir et qui sont dénoncées quotidiennement par la presse marocaine.
 
La réponse du pouvoir : des concessions et de la fermeté
 
Les concessions..
 
 Face à la contestation, le Roi a annoncé une  réforme constitutionnelle susceptible de faire du premier ministre le chef de l’exécutif avec une séparation nette des pouvoir et l’indépendance de la justice notamment. Un référendum est prévu en septembre et des élections anticipées pour octobre 2011. 
 
Par ailleurs tout en maintenant les subventions étatiques aux produits de base (farine, huile sucre et carburant) des accords ont été conclus avec les syndicats sur des augmentations de salaires dans la fonction publique ; l'augmentation du SMIG de 15% sur deux ans et son extension au secteur agricole etc...
 
- l'extension de la couverture médicale pour les démunis avant la fin de l'année en cours ;
- la libéralisation de prisonniers politiques ;
- le rééchelonnement des dettes des petits agriculteurs ;
- l'embauche des diplômés chômeurs de troisième cycle et des doctorants dans la fonction publique ;
- la réactivation et l'extension des attributions des organismes de veille économique et sociale : l'Instance de lutte contre la corruption, le Conseil Economique et Social et le Conseil de la concurrence. 
 
Le tour de vis sécuritaire
 
Après avoir été tolérées, les manifestations sont dispersées par les forces de l’ordre sans management notamment, les manifestations du 22 mai 2011 et du 29/05/2011.
 
Les forces de l’ordre sont d’autant plus enhardies pour disperser les manifestants que le nombre est réduits en dépit il est vrai de l’éparpillement du mouvement de protestation sur l’ensemble du territoire grâce notamment à l’encrage du mouvement islamiste d’AL Adl Wal Ihssane. 
 
En outre, Rachi Nini le directeur du journal AL Massae, premier quotidien en langue arabe du pays est incarcéré pour avoir ''discrédité une décision de justice, tenté d'influencer la justice et publié des informations sur des actes criminels non avérés''.
 
Les mouvements de protestation plus de trois mois après.
 
Le mouvement du 20 février commence d’abord à battre de l’aile. Si les militants des deux mouvements suscités continuent de descendre dans la rue ; le mouvement de protestation se « catégorise » : diplômés chômeurs, enseignants, personnel de santé et usagers des services publics. Chaque catégorie a sa manif et ses slogans .L’attentat de Marrakech est aussi venu compliquer la donne puisque la manifestation du mouvement du 20 février qui s’est tenue à Marrakech était pour « le changement et contre le terrorisme ».
 
Tout récemment (du 20 au 28 mai) et en dépit des mots d’ordre du mouvement du 20 février du boycott, le festival de musique Mawazine a été suivi par des centaines de milliers de marocains sur les différentes scènes et esplanades de Rabat et des millions de téléspectateurs sur les trois chaines de télévision marocaines.
 
Les partis politiques et la société civile s’ils se montrent solidaires du mouvement des jeunes quand ils réclament des changements démocratiques, plus de liberté et de justice se désolidarisent des « islamistes » et des « gauchistes » qui forment le gros des troupes du mouvement du 20février. 
 
Pour se renforcer le mouvement du 20 février abandonne les centres villes pour les quartiers populaires notamment à Casablanca et Rabat et ce dans le but d’entrainer « les masses populaires ». Cette stratégie s’est révèle peu payante car elle n’a pas pu mobiliser comme escompté « les masses populaires » mais essuyé parfois des phénomènes de rejet de la part des habitants des quartiers populaires qui se sentent peu concernés par le mouvement

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