Poutine selon la riche imagination de Jacques Baud

par Martin
samedi 7 mai 2022

Jacques Baud, ancien colonel de l'armée suisse, analyste stratégique, spécialiste du renseignement et du terrorisme, se fait des idées fantasmées sur Poutine et la Russie.

Dans un entretien du 15 mars dernier (pour le site suisse Zeitgeschehen in Focus), Jacques Baud a dit que Poutine « n’est pas fou et n’a pas perdu le sens des réalités. C’est un homme qui est très méthodique, systématique, donc très russe. Je suis d’avis qu’il est conscient des conséquences de ses actes en Ukraine »  ; a dit que Poutine, en Ukraine, "a opté pour la solution optimale"  ; a dit que cette solution « n'est certainement pas dirigée contre la population ukrainienne » ; a dit que « la Russie veut uniquement une démilitarisation et une dénazification « et que « c'est exactement ce qu'ils font.  »

Ainsi Jacques Baud, au 15 mars, se trompait, puisque l'on compte, pour l'heure, entre 20 000 et 30 000 victimes civiles. Bel et bien les forces russes s'en prennent  et c'est peu dire  à la population ukrainienne.

Et sur la dénazification, nous dit plus loin Jacques Baud : « Quand les Russes disent cela, ce n'est généralement pas une simple invention. Il existe d’importantes associations d’extrême droite. Outre l’armée ukrainienne, qui est très peu fiable, de puissantes forces paramilitaires ont été développées depuis 2014, dont fait partie, par exemple, le célèbre régiment Azov. » À cela s'ajouterait, selon notre spécialiste, d'autres groupes d’extrême droite, qui ensemble constitueraient 100 000 combattants. Je ne sais si cela est vrai, ça l'est peut-être. Cependant, Alexandra Goujon, politologue spécialiste des pays d'Europe de l'Est qui a travaillé 25 ans sur l'Ukraine, nous dit ceci : « En 2019 l'extrême droite fait moins de 2% ; et, aux élections législatives de 2019, la coalition d'extrême droite réalise un score d'un peu plus de 2%, ce qui ne lui permet pas d'atteindre les 5% nécessaires pour être représentés au parlement ukrainien. » Jacques Baud ne devrait pas escamoter ce genre d'information qui nous apprend qu'en Ukraine on vote beaucoup moins pour l'extrême droite qu'en France. Osons alors cette blague : serait-ce donc de notre côté qu'il faudrait dénazifier ? 

Quoi qu'il en soit, que cette intervention optimale ne vise pas les civils, a précisé Jacques Baud, "cela a été dit et redit par Poutine. On le voit aussi dans les faits. La Russie fournit toujours du gaz à l’Ukraine. Les Russes n’ont pas arrêté cela. Ils n’ont pas coupé l’internet. Ils n’ont pas détruit les centrales électriques ni l’approvisionnement en eau. Bien sûr, il y a certaines zones où l’on se bat. Mais on voit une approche très différente de celle des Américains, par exemple en ex-Yougoslavie, en Irak ou même en Libye. Lorsque les pays occidentaux les ont attaqués, ils ont d’abord détruit l’approvisionnement en électricité et en eau ainsi que toute l’infrastructure. Il est également intéressant de voir cela du point de vue de la doctrine d’intervention (des occidentaux) – elle est nourrie par l’idée que si l’on détruit les infrastructures, la population se soulèvera contre le dictateur qu’elle n’aime pas et l’on pourra ainsi s’en débarrasser. C’était aussi la stratégie pendant la Seconde Guerre mondiale, quand on a bombardé les villes allemandes comme Cologne, Berlin, Hambourg, Dresde, etc. On visait directement la population civile pour qu’il y ait un soulèvement. Soi-disant le gouvernement perdrait son pouvoir à cause d’une insurrection, et on gagnerait la guerre sans mettre en danger ses propres troupes."

Ainsi, selon Jacques Baud, les Russes ne font pas ça, ne bombardent ni les infrastructures ni les civils, ce n'est pas leur genre. D'ailleurs la Russie n'a pas coupé le gaz aux Polonais et aux Bulgares (elle l'a fait depuis le 27 avril pour les pousser à payer en roubles et pour voir jusqu'à quel point les Bulgares resteront ou non pro-européens, et côté Polonais, pour les embêter parce que ceux-là aimeraient dérussifier leur économie et leur gaz, à l'instar des Lituaniens qui ont rapidement agi pour se rendre indépendant d'un pays qu'ils considèrent comme potentiellement dangereux : "Parce que nous savons de quoi le Kremlin est capable et que nous ne voulions pas être à sa merci, nous avons décidé d'investir le plus rapidement possible dans notre indépendance énergétique", nous explique Romas Svedas, enseignant au Centre d'études européennes de l'université de Vilnius et ancien vice-ministre de l'énergie entre 2009 et 2011).

Dans la guerre qu'a menée la Russie contre la Tchétchénie (dès 1999) il y a eu entre 100 et 200 000 victimes coté Tchétchène, dont la majorité était des civils. Et concernant les infrastructures, un simple coup d'œil à Wikipédia nous renseigne que Les hostilités entraînèrent la destruction de plus de 80% des infrastructures de la république.

Une Tchétchène regarde un marché de Grozny détruit par les bombardements russes, en février 2000.PHOTO : Associated Press / ITAR-TASS

À propos de cette horrible guerre, Andreï Illarionov, ancien proche de Poutine, qui fut son conseiller économique à partir de 2000 et qui démissionna en 2005, raconte ceci : «  Dès qu'on l'a nommé premier ministre d'Eltsine, en août 1999, il a initié une opération militaire en Tchétchénie — opération planifiée plusieurs mois à l'avance. En septembre 1999, il a donné l'ordre de provoquer des explosions au Daguestan (république russe fédérée et frontalière à la Tchétchénie), qui ont été, comme les suivantes, attribués aux Tchétchènes pour pouvoir les attaquer. Ces explosions ont été organisées par les services secrets pour justifier une intervention » (page 39 du livre de Eltchaninoff : Dans la tête de Poutine).

Andreï Illarionov ci-dessus

Et dans la guerre que la Russie a menée en Syrie (contre le djihadisme, pour soutenir Bachar el-Assad ), les armées russes et syrienne ont, selon le bilan de l'ONG Airways, effectué 6 800 bombardements, tuant près 6 260 civils ; seuls 14% ont visé l’État islamique, tandis que la grande majorité ont ciblé des villes et des régions où il n’était pas présent. Et selon l'observatoire syrien des droits de l'homme, 5244 djihadistes de l'État islamique ont été tués sous les bombes, et au moins 8102 civils.

Et puisque notre spécialiste cite souvent l'OSCE, nous pouvons en faire de même. On peut, au sujet de l'Ukraine, le faire contre sa riche imagination : « Si une évaluation détaillée n’a pas été possible (...), la mission a trouvé des cas manifestes de violations par les forces russes dans leur conduite des hostilités », attaques « d’hôpitaux, de maisons et d’immeubles résidentiels, de propriétés culturelles, d’écoles, d’infrastructures d’eau et d’électricité.(...) Il apparaît clair que des dizaines de milliers de biens ont été endommagés ou détruits avec des effets désastreux directs et indirects sur les civils », et si la Russie avait respecté ses obligations en matière de droit international après avoir envahi l’Ukraine le 24 février, « le nombre de civils tués ou blessés aurait été nettement inférieur », précise l'OSCE.

Petite note finale : Pour une vision non imaginaire du personnage Poutine, un antidote costaud peut se trouver dans les livres de la journaliste Anna Politkovskaïa, qui fut assassinée en 2006 pour ses positions très critiques vis-à-vis de Poutine. On peut commencer par "La Russie selon Poutine", livre dans lequel il est notamment question de la guerre en Tchétchénie et de la santé de l'appareil judiciaire russe, entièrement soumis au pouvoir. Et sur l'extrême droite en Ukraine, on peut s'en remettre à Alexandra Goujon, soit en lisant son livre intitulé L'Ukraine de l'indépendance à la guerre, soit en écoutant ce qu'elle nous dit dans cette émission de Médiapart :

 

Martin


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