Quels scénarios pour la Syrie ?

par Frédéric MALMARTEL
lundi 16 septembre 2013

MM. Lavrov et Kerry viennent de parvenir, ce 14 septembre, à un accord à Genève, sur le démantèlement des armes chimiques syriennes. Alors, c'est gagné ? C'est la paix ? Nous n'en sommes pas si sûrs. Les forces qui ont poussé à la guerre sont toujours là. Que va-t-il advenir, que peut-il advenir, c'est ce que nous nous proposons d'étudier.

Les prédictions sont difficiles, surtout quand elles concernent l'avenir, disait Georges W. Bush !

Cependant, en se basant sur les fondamentaux géopolitiques de la région, les événements qui viennent de se produire et les séquences du passé qui peuvent se répéter lorsque les conditions sont réunies, nous avons élaborés trois scénarios vraisemblables.

A l'inverse de la fiction, nous les avons voulu les plus plausibles possibles, nous indiquons pourquoi dans les notes de bas de pages.

Lequel de ces scénarios est le plus probable ? Lequel est le plus souhaitable ? A vous de juger !

 

Scénario n°1

La Paix des Braves

L'accord signé est respecté. Les engagements sont tenus de chaque côté. Sur le terrain, l'armée de Bachar confirme sa victoire.

La défaite des armes chimiques fait oublier aux Américains la déroute de leurs alliés.

La Syrie exsangue panse ses plaies sous la dictature de Bachar El Assad.

Au grand étonnement du monde, peu après la paix est signée entre la Syrie et Israël avec la bénédiction de l'Iran(1). La Syrie récupère le Golan.(2)

Vladimir Poutine emporte le Prix Nobel de la Paix.(3)

Le Monde est dirigé désormais par deux Prix Nobel de la Paix !

 

Scénario n°2.

La guerre classique.

Enclenchement :

Les négociations semblaient abouties... Oui mais voilà, les "faucons" du Pentagone obtiennent finalement gain de cause. Il faut montrer la force de l'Amérique. Il faut aider les amis Qataris et Saoudiens. Il faut aider les Israéliens qui pensent que cela participe de la sécurité de l'état hébreu en contrant l'Iran.

Obama cède aux faucons. (4) De nouvelles exigences inacceptables sont fixées aux Syriens comme de laisser circuler les soldats de l'OTAN librement dans tout le pays pour assurer le démantèlement de l'arsenal chimique. (5) Bachar El Assad ne peut pas accepter cette clause qui lui ferait perdre la guerre civile.

Déroulement :

La guerre est déclenchée par les États-Unis et la France. Elle consiste en bombardements ininterrompus comme en Iraq ou en Libye, avec officiellement aucune troupe au sol, comme en Libye.

L'armée syrienne est très rapidement écrasée. Assad est tué par un drone.(6)

Un nouveau gouvernement syrien s'installe avec l'appui des Américains, qui essaye de ménager toutes les tendances religieuses et politiques y compris les Alaouites et les modérés, ultra-minoritaires.(7)

Pour ne pas perdre la face, la Russie, reprend par la force l'enclave serbe du nord du Kosovo.(8)

A l'origine exclues, les tendances islamistes les plus dures rentrent dans le nouveau gouvernement syrien.(9) La guérilla perdure dans les zones frontières.

La Charia est instaurée en Syrie. Les Chrétiens s'enfuient(10). La population Alaouite est massacrée (11). Le génocide Alaouite, premier génocide du XXIem siècle, commence.

La Syrie devient un pays instable en proie au terrorisme.

La presse russe dénonce le génocide Alaouite. Le massacre est passé sous silence en Occident(12).

La Syrie, comme l’Irak, s'enfonce à son tour dans la violence, en attendant sa dislocation.

Celle-ci commence par la sécession kurde.

Le Kurdistan ex-Syrien prend son indépendance, il se raccroche au Kurdistan ex-irakien(13). La carte de la région commence à changer radicalement...

 

Scénario n°3.

L'embrasement.

Enclenchement :

Le processus de paix est rapidement interrompu. Les États-Unis et la France demandent que Bachar El Assad, toujours désigné par eux, comme responsable de l'attaque chimique du 21 août, soit traduit sans délai, devant le TPI.(14) Évidemment, Bachar, avec l'appui des Russes, refuse.

Le Congrès donne son feu vert à Obama pour une attaque.

On saura plus tard qu'Obama avait toujours voulu cette guerre, l'appui demandé au Congrès était destiné à le renforcer, et non à temporiser en cherchant une solution pacifique comme d'aucun l'avait pensé.

Déroulement.

L'attaque américano-française se passe mal. La défense anti-aérienne syrienne d'origine russe fonctionne très bien (15). Beaucoup d'avions sont envoyés au tapis, surtout les premiers jours(16). Pire : des missiles partis de Syrie envoient par le fond plusieurs bateaux de la Navy.(17)

L'impact militaire est faible, l'impact psychologique est énorme. Des portraits de Bachar El Assad sont brandis partout dans le monde arabe. En Palestine, il devient un héros national.(18)

Les États-Unis désigne la Russie comme responsable de ces premiers échecs. Les Russes sont accusés d'avoir fournis des informations aux Syriens et de les aider sur le terrain notamment par leur station radar d'Armavir.

Les États-Unis décident d'une zone d'exclusion militaire sur toute la partie orientale de la Méditerranée. Les navires non membres de la coalition doivent partir.

La Russie considère la décision comme un ultimatum nul et non avenu.

Un coup de semonce américain destiné à impressionner les Russes tourne mal. Un missile abat un bateau russe qu'il ne devait pas frapper, mais juste impressionner(19). La Russie riposte.(20). La spirale infernale est enclenchée.

Jeu de cartes diplomatiques
Maquette réalisée par l’auteur.

 

(1) Ce point ne doit pas surprendre. Les fondamentaux géopolitiques de l'Iran le rapprochent d'Israël. C'est seulement l'idéologie et l'intérêt immédiat qui l'en a éloigné entre Khomeiny et aujourd'hui. L'Iran du Shah reconnaissait Israël. Les ennemis traditionnels de l'Iran sont les Arabes Sunnites plus que les Hébreux. La politique iranienne s'est adoucis déjà aujourd'hui vis à vis d'Israël. Rohani a reconnu la Shoah et tend désormais la main au peuple d'Israël :http://www.come4news.com/iran-politique-douverture-de-hassan-rohani-406390
D'autre part pour une Syrie exsangue, un appui économique israélien sera fondamental.
Le Hezbollah qui rêvait de libéré la Palestine aura été décimé pendant la guerre.
(2) On peut envisager une négociation "Golan contre la paix et la reconnaissance" entre la Syrie et Israël sur le modèle de ce qui fut fait avec l'Egypte. Récupérer la Golan sera une façon pour Bachar de montrer qu'il a servi au mieux la Syrie, toute la Syrie, malgré la guerre. Pour Israël cela assurera pour longtemps la paix à sa frontière nord.
(3) Le nom de Poutine est déjà avancé pour le Nobel de la paix.
 http://www.metronews.fr/info/vladimir-poutine-candidat-ideal-au-prix-nobel-de-la-paix/mmim !phvd8Dgdl45qA/
(4) Obama est plus sensible aux contraintes intérieures qu'extérieures. Il a accepté que le Congrès puisse arrêter la guerre, alors qu'il ne tenait pas compte de l'opposition de la Russie ou de la Chine, pour ne citer qu'elles.
(5) Une condition semblable fut fixée à la Serbie avant la guerre du Kosovo.
(6) Les drones sont désormais couramment utilisés pour tuer les opposants.
Les Américains traquent les chefs qu'ils considèrent comme terroristes avec des drones :
http://www.lapresse.ca/international/201308/16/01-4680482-ibrahim-al-asiri-le-terroriste-le-plus-dangereux-du-monde.php
et parfois les atteignent :
http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/reuters-00547531-un-drone-americain-tue-un-chef-islamiste-au-pakistan-602355.php
(7) Pour ne pas dire inexistants, à moins que l'on accepte la notion d' « Islamiste modéré » qui a difficilement du sens.
http://bourse.challenges.fr/news.hts?urlAction=news.hts&idnews=RTR130913_0098C04Y&numligne=1&date=130913&source=RTR
(8)L'opération russe en Géorgie avait suivi la guerre du Kosovo, comme une revanche de celle-ci.
L'indépendance de l'Ossétie répondait en quelques sortes à l'indépendance du Kosovo.
Une défaite en Syrie, fera que la Russie sera tentée par une revanche. Le nord du Kosovo peuplé de Serbes a l'affection des Russes. Cela les fera adhérer, au moins la frange la plus nationaliste de la population russe, à un tel projet..
http://fr.wikipedia.org/wiki/Enclaves_serbes_au_Kosovo
Une variante existe ici où la Russie tenterait de reprendre Chypre-Nord illégalement occupé par la Turquie. Ce serait une action dans la ligné du droit internationale qu'elle revendique, ses intérêts à Chypre sont immenses. Mais ce scénario se heurte à la force militaire turque. Moscou peut-il la défier ?
(9) Au début, il faut mettre en place un gouvernement démocrate présentable chez soi, puis, quand l'opinion occidentale passe à autre chose, pour survivre le gouvernement s'ouvre à des plus radicaux. C'est ce qui s'est produit en Afghanistan et en Iraq, au moins.
(10) Comme en Iraq.
(11) Les Alaouites, la tribu de Bachar El Assad sont les grands perdants de la guerre. Ils ne sont pas considérés comme des Musulmans par les Sunnites. La plus grande autorité sunnite a lancé contre eux une fatwa il y a plusieurs années. Laisser les intégristes se "défouler" sur les Alaouites permet au gouvernement de soulager la pression qu'ils font peser sur lui. Très cyniquement le gouvernement pense que laisser massacrer les Alaouites gênera moins ses relations avec l'Occident que laisser massacrer les Chrétiens.
http://www.islamweb.net/frh/index.php?page=showfatwa&FatwaId=199207
(12) Comme furent passés sous silence les trafics d'organes des autorités kosovars.
http://www.prorussia.tv/Trafic-d-organes-au-Kosovo-les-amis-de-Bernard-Kouchner-arretes-les-uns-apres-les-autres_v286.html
Sans parler de l'incroyable complaisance des Occidentaux vis à vis du négationnisme turc par rapport au génocide arménien.
(13) Le Kurdistan irakien est aujourd'hui quasi indépendant. Les Kurdes syriens quoi qu’alliés de Bachar, situés dans les zones frontières seront probablement moins visés par les bombardements américains que les Alaouites situés à des endroits plus stratégiques. Point n'est besoin de bombarder les Kurdes, même alliés de Bachar pour prendre le contrôle de la Syrie.
http://www.google.fr/imgres?um=1&hl=fr&biw=1247&bih=751&tbm=isch&tbnid=JXbuNNDen4GFHM :&imgrefurl=http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_syrienne&docid=UCGhQlHGs_cSUM&imgurl=http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/88/Syrian_civil_war.png&w=968&h=765&ei=Y5k0UuzDG4qb0QW7uIGQBQ&zoom=1&iact=hc&vpx=827&vpy=221&dur=132&hovh=200&hovw=253&tx=168&ty=104&page=1&tbnh=151&tbnw=191&start=0&ndsp=22&ved=1t:429,r:4,s:0,i:92
(14) Nous sommes dans le scénario Irakien de 2003. Saddam Hussein a laissé inspecté ses installations. Mais le but des inspections étaient de le désarmer avant d'attaquer l’Irak, pas d'éviter la guerre. Ici Obama saisit l'occasion de désarmer Bachar pour mieux faire la guerre, pas pour l'éviter.
(15) L'incident des missiles tirés de l'ouest de la Méditerranée et détectés à des milliers de kilomètres de là, en temps réel, par la station russe d'Armavir démontre l'efficacité des défenses anti-aériennes russes.
http://fr.rian.ru/presse_russe/20130904/199206883.html
(16) C'est pendant les premiers jours du conflit que l'avion furtif américain fut abattu en Serbie. L'effet de surprise des premiers jours joue en faveur de la DCA.
http://french.ruvr.ru/2012_03_23/69387866/
(17) Il est aisé, pour les Russes, d'avoir les positions des bateau de la Navy via leurs satellites...et/ou la station radar d'Armavir (voir plus haut). Ces positions transmises aux Syriens peuvent leur permettre d'ajuster leurs tirs.
(18) Beaucoup de Palestiniens, pas forcément Chiites, se battent aux côté de Bachar. http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_syrienne
En Palestine, dans uns situation semblable, Saddam Hussein devint un héros :
http://www.7sur7.be/7s7/fr/1505/Monde/article/detail/119510/2007/12/31/Des-Palestiniens-rendent-hommage-a-Saddam-Hussein.dhtml
(19) Les bavures américaines ont toujours existé en cas de conflit. Pendant la guerre du Kosovo, déjà, elles provoquèrent une grave crise avec la Chine.
http://www.liberation.fr/monde/1999/05/26/-_274052
(20) Une variante existe où les Américains tentent de bombarder la station russe d'Armavir. Des bateaux sont des cibles plus faciles.

 


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