RD Congo – 2016 : Ils livrent le Congo ses bourreaux historiques

par MUSAVULI
lundi 23 février 2015

En République Démocratique du Congo, la population peut se sentir globalement rassurée. Les cris de détresse d’un peuple, exprimés à travers le soulèvement populaire du 19 janvier, ont été entendus. Des quatre coins du monde, les grandes puissances ont décidé d’accourir pour sauver un processus électoral mal-en-point. L’Union européenne, Barack Obama et la Monusco ont, d’une même voix, apporté l’assurance qu’il y aura bien une élection présidentielle au Congo, que cette élection sera financée (par la « communauté internationale »), que Kabila va quitter la présidence du Congo, et qu’il y aura un nouveau président à la tête du pays après 2016. 

On est tenté de dire « merci ». Merci aux Américains, merci aux Européens, merci à la Monusco. Mais les choses ne sont pas aussi simples. 

L’inconscience

En effet, au premier coup d’œil, on réalise que les autorités congolaises sous Kabila n’envisageaient ni d’organiser cette élection ni de mobiliser des ressources « nationales » pour en assurer le financement[1]. Les Congolais auront ainsi eu cruellement besoin des puissances étrangères pour avoir l’assurance qu’une élection présidentielle aura lieu dans leur pays et qu’elle sera financée… par des puissances étrangères, 55 ans après l’accession du pays à l’indépendance. L’esprit de Patrice Lumumba, le héros de la lutte pour la souveraineté du Congo, doit être horriblement tourmenté là-haut. Et sachant que, dans les relations internationales, c’est celui qui paie qui décide par la suite, il ne sera pas étonnant que le prochain président, issu d’une élection « sauvée » par des puissances étrangères, se mette principalement au service de leurs agendas, dont il faut se méfier, et n’accorde qu’un intérêt marginal aux préoccupations des Congolais. Mais il y a pire.

Si l’histoire du Congo est aussi sombre, tragique, et émaillée de drames ; c’est principalement parce que ces puissances étrangères, aujourd’hui appelées à la rescousse, ont été amenées à s’octroyer des rôles démesurés dans le pays à des moments cruciaux. On sait que la pire des ingérences étrangères aura été le supplice de Lumumba. Parce qu’il incarnait un patriotisme qui gênait les intérêts des milieux d’affaires occidentaux, il fut purement et simplement tué par les agents de la CIA, le 17 janvier 1961, avec l’aide de la Mission de l’Onu au Congo, la fameuse Onuc de triste mémoire[2]. Et c’est la même CIA qui parrainera les agressions contre le Congo et les massacres des populations congolaises par l’armée de Kagame, trois décennies plus tard[3]. Pour en finir avec un Mobutu que l’agence de Langley avait, elle-même, imposé à la tête du Congo par le coup d’Etat de novembre 1965.

Le traumatisme que fut l’élimination physique de Lumumba, dès les premiers pas du Congo indépendant, aurait dû être un rappel constant dans la conscience de chaque dirigeant congolais pour s’assurer que les Occidentaux et les Onusiens n’aient plus aucun rôle à jouer dans la conduite des affaires politiques au Congo. Eh bien non ! Tout bêtement, les opposants et les membres de la majorité présidentielle font le pied de grue devant les chancelleries occidentales et multiplient des rendez-vous auprès des « parrains » américains, européens et onusiens, dans l’espoir de s’assurer un plus confortable repositionnement à l’issue de prochaines échéances électorales. Nombreux n’osent même plus aller rencontrer la population qui les attend dans leurs fiefs électoraux respectifs, histoire de faire le bilan de leurs prestations à Kinshasa. Non, ils vont à Washington, Paris, Londres, Bruxelles,... Pathétique !

Ils auront probablement ce à quoi ils aspirent, mais à quel prix[4] ?

Sauvé de la noyade… par un crocodile

On peut déjà considérer qu’il ne faudra pas s’étonner si la situation économique et sociale des Congolais ne s’améliore pas au lendemain de 2016, et que la misère continue de faire des ravages[5]. Parce que pour réduire la pauvreté, l’Etat congolais doit pouvoir renégocier, au profit du Congo (et au détriment des multinationales) les contrats miniers conclus, pour certains, en pleine guerre de l’AFDL. Mission impossible pour un président élu grâce à l’intervention dans le processus électoral des puissances occidentales, les mêmes qui garantissent une indécente rentabilité des investissements de leurs multinationales au Congo. Il ne faudra pas non plus s’étonner que Kinshasa continue de perdre le contrôle de la situation dans le Kivu au profit des forces affiliées aux pouvoirs de Kagame (Rwanda) et de Museveni (Ouganda). Les deux dictateurs forment le pivot de la stratégie américaine dans la Région des Grands Lacs. Une stratégie dont le principal enjeu consiste à faire perdre aux Congolais le contrôle de leurs riches régions de l’Est au profit des Rwandais et des Ougandais.

Autrement dit, en allant chercher de l’aide auprès des Américains et des Européens, qui travaillent en sous-main à la destruction du Congo derrière les pouvoirs tutsi/hima du Rwanda et d’Ouganda, les dirigeants congolais, en désespoir de cause[6], seront partis frapper à des portes fatales. Ils font penser à un naufragé qui, dans sa détresse, prend l’option de se hisser sur le dos d’un crocodile. Il aura échappé à une mort atroce, la noyade, mais ne pourra échapper aux mâchoires de la bête. Une mort bien plus atroce.

Boniface MUSAVULI

 

[1] La loi à l’origine du soulèvement populaire du 19 janvier aurait eu pour effet d’entraîner le glissement du calendrier électoral et le maintien de Kabila au pouvoir au-delà de 2016.

[2] ONUC : Opération de l'ONU au Congo. C’est le colonel canadien Jean-André Berthiaume qui fournit à Mobutu les renseignements permettant de capturer Patrice Lumumba. Le leader congolais et sa famille avaient réussi à s’échapper de Kinshasa et tentaient de rejoindre Stanleyville (l’actuelle ville de Kisangani). Cf. Patrick Mbeko, Le Canada dans les guerres en Afrique centrale – Génocides & Pillages des ressources minières du Congo par Rwanda interposé, Le Nègre Editeur, 2012, p. 75.

[3] Sur le rôle des Etats-Unis dans les agressions contre le Congo, lire, entre autres, Pierre Péan, Carnages – Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Éd. Fayard, 2010 ; Honoré Ngbanda, Crimes organisés en Afrique centrale, Ed. Duboiris, 2004. Le documentaire « Rwanda’s Untold Story  » de Jane Corbin (2014) indique que la guerre du Rwanda, orchestrée par les Américains et les Britanniques, n’avait pas le Rwanda pour objectif ultime. L’objectif était de s’emparer du Congo pour ses ressources minières.

[4] Le péril de la balkanisation aurait suffi à persuader les dirigeants congolais qu’ils avaient intérêt à maitriser le processus électoral en interne pour se prémunir contre toute forme d’intervention extérieure. La balkanisation du Congo ne peut se réaliser qu’en accord avec des dirigeants revêtus d’une forme de légitimité issue des urnes. L’accord du 23 mars 2009, prélude à l’aventure du M23, a été signé par un ministre congolais nommé par un président « démocratiquement élu ». Les accords de Nairobi du 12 décembre 2013, assurant l’impunité aux membres du M23, ont été signés par un gouvernement de Kinshasa nommé par un « président élu ». Les artisans de la balkanisation du Congo savent ainsi où trouver les individus qui signeront les actes de trahison ultimes : les élections. D’où une précaution que le Congo avait intérêt à prendre : maîtriser en interne le processus électoral, la porte d’entrée dans la République des « traitres » et des chevaux de Troie. Eh bien non ! Ce sont, à nouveau, des puissances étrangères qui vont assurer l’aboutissement du processus électoral de 2016. Avec leurs agendas.

[5] Le Congo sous Joseph Kabila est tout dernier au classement mondial de la pauvreté : 186ème sur 186 pays. Concrètement, 87,7 % de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté fixé à 1,25 $ par jour. Cf. Rapport du Programme des Nations unis au développement (PNUD) 2013, p. 172.

[6] On peut comprendre la démarche des opposants congolais. Le pays est gouverné par des « brutes » qui tirent sur la population à balles réelles. N’importe quel rassemblement de l’opposition risque de se terminer avec des cas à la morgue, au cimetière, en prison et en disparitions forcées. Mi-janvier 2015, le régime de Kabila a mené la répression jusqu’à la coupure d’Internet et de la téléphonie mobile sur l’ensemble du pays. Difficile de mener les activités d’opposants dans un tel environnement sans recourir aux puissances étrangères. Mais les mises en garde contre les agendas cachés des puissances étrangères doivent être inlassablement rappelées.


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