Ted Cruz, l’oublié des médias français

par Nicolas Kirkitadze
mercredi 3 février 2016

Les médias français, de gauche et de droite, semblent si obsédés par le personnage démesuré de Donald Trump, qu'on en oublierait presque la douzaine d'autres candidats à la primaire républicaine.

Du dynaste Jeb Bush à l'opportuniste Marco Rubio, toutes les tendances sont représentées.

Il ne vous aura pas échappé que même dans les colonnes d'AgoraVox, Trump se taille la part du lion. Pourtant, le caucus de l'Iowa a donné un coup d'arrêt (provisoire ?) à la vague d'enthousiasme qui avait porté le milliardaire au zénith des sondages.

C'est un jeune sénateur texan qui a remporté la primaire haut la main. Son nom ? Ted Cruz. Cet irlando-cubain de 45 ans est sorti de Harvard, diplômé en droit et en économie. Brillant juriste, engagé dès sa jeunesse en politique, c'est en 2012 qu'il se jette dans l'arène politique et crée la surprise en devenant sénateur du Texas. Ajoutons qu'avant, il fut classé comme l'un des 25 meilleurs avocats texans, et qu'il figure dans le "Top 100" au niveau national.

Plus jeune et plus cultivé que Trump, il n'en est pas moins iconoclaste. Ce conservateur attaché à la Constitution des États-Unis d'Amérique est un partisan du port d'armes et s'oppose à la généralisation des "IVG de confort". Il s'est également prononcé pour une réforme de l'éducation, insistant sur le libre-choix des parents, et déplore la mainmise du gouvernement fédéral sur l'école, il va jusqu'à réclamer que le Département de l'Éducation (équivalent de notre Ministère) soit supprimé !

En matière économique, ce fils de militant anticastriste est un ennemi acharné de l'interventionnisme. Il critique sévèrement l'administration Obama sur sa gestion économique du pays. Le sénateur Cruz est connu pour promouvoir une simplification drastique du système d'impôts et une réduction des charges administratives aussi bien sur les entreprises que les particuliers.

Sur les questions d'immigration, il diffère de Trump. Quand le vieux milliardaire prônait l'interdiction du sol américain aux musulmans, Cruz, lui, veut un durcissement des conditions de visa et de naturalisation pour tous, sans regarder la religion. Ce qui semble plus en phase avec la Constitution des USA.

En quatre années de carrière sénatoriale, il s'est mis à dos une bonne partie de l'establishment Républicain. Ceux-ci lui préfèrent Rubio, réputé plus "modéré". Pourtant – et, c'est bien l'objet du malaise – Cruz est aussi un latino, né au Canada dans une famille de condition moyenne. Ce n'est pas à l'argent de papa-maman ni à la spéculation financière qu'il doit sa réussite, mais à son talent juridique, oratoire et politique.

Le malaise est encore plus grand quand ce candidat mal-aimé par ses supérieurs et haï par ses détracteurs remet à leur place les establishments républicain et démocrate grâce au suffrage populaire.

Le caucus de l'Iowa n'est en rien révélateur de la suite de cette campagne qui promet d'être dantesque. En 2008, M. Huckabee remportait haut la main la primaire républicaine de cet état réputé conservateur. En 2012, c'est le catholique Rick Santorum qui sortait vainqueur. Or, ces deux candidats furent par la suite laminés respectivement par John McCain et Mitt Romney.

Comment expliquer la victoire de ce jeune sénateur face à l'ouragan Trump, et face aux candidats "officiels" de l'establishment que sont Rubio et Bush ? La réponse se trouve dans la question.

Si les États-Uniens se sont amusés à effrayer la bien-pensance en leur faisant croire qu'ils mèneraient Trump à la Maison-Blanche, ils ne savent que trop bien l'erreur que cela constituerait. Je ne parle pas ici de la personnalité de Trump, mais plutôt de son inexpérience politique et de son manque de culture, ce qui – notamment dans les questions internationales – peut être handicapant pour un pays qui se prétend la première puissance mondiale.

Ted Cruz présente l'avantage d'avoir des opinions aussi conservatrices que celles de Trump, tout en étant moins impétueux. C'est d'ailleurs (selon un sondage effectué par les médias américains) le candidat qui s'exprime de la manière la plus posée et la plus argumentée. De plus, si Trump arrive à remplir les salles de meeting, il est peu probable qu'il en fasse autant avec les urnes électorales. Les électorats jeunes et latinos étant les plus durs à conquérir pour lui ; non pas tant à cause de sa vision conservatrice – les électeurs latinos sont en général bien plus conservateurs que les WASP – mais plutôt de sa stature de milliardaire quasi-septuagénaire, fort éloigné de ces latinos dont la plupart peinent à joindre les deux bouts.

Tandis que Ted Cruz est à la fois jeune et latino, ce qui lui permet d'avoir de sérieux appuis dans ces tranches électorales, notamment la communauté cubaine de Floride qui le soutient ouvertement. Son "charme" est aussi mis en valeur par les électrices qui – et on ne peut leur donner tort – le préfèrent au ventripotent Donald Trump.

Telle une machine bien rodée, cet orateur hors-pair continue son ascension dans les intentions de vote, évitant toute provocation inutile et tout dérapage susceptible de le faire trébucher. Si sa victoire dans l'Iowa n'augure pas nécessairement un bail de quatre ans à la Maison-Blanche, ni même une victoire à la primaire républicaine, il s'agit néanmoins du reflet de cet électorat américain qui entre les facéties d'un Trump inexpérimenté et les poncifs d'un Rubio ou d'un Bush a préféré donner son suffrage à un jeune tigre texan.


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