Un changement subtil...

par Michel Santi
mardi 27 mai 2008

Le minuscule Etat du Qatar a attiré toutes attentions la semaine passée car ses dirigeants ont remporté une victoire régionale majeure en réconciliant les diverses factions libanaises et en débloquant la dangereuse situation politique et militaire qui prévalait au Liban depuis dix-huit mois ! De fait, le Qatar était le pays le mieux placé pour mener à bien cette médiation entre des protagonistes libanais qui se battaient par procuration pour l’Arabie saoudite et pour l’Iran.

Effectivement, l’Arabie saoudite avait tenté il y a une année une médiation entre les factions libanaises, mais en vain, étant elle-même partie de la donne au Liban via la communauté sunnite libanaise - et notamment la famille libano-saoudienne Hariri... Le Qatar, au contraire, se fraie discrètement, mais sûrement son chemin dans l’imbroglio et dans la géopolitique régionale, se maintenant à égale distance idéologique tant de l’Iran que de l’Arabie saoudite, tout en ayant très largement les moyens financiers d’asseoir et de crédibiliser sa stratégie. De fait, dans ce qui aura été un accord à l’arrachée et en dernière minute, le Qatar est donc parvenu la semaine dernière à rapprocher les diverses positions libanaises qui se sont in extremis entendues pour l’élection du président de la République, la composition du prochain gouvernement, la nouvelle loi électorale et l’initiation d’une négociation sur les armes du Hezbollah...


Ainsi, le Qatar a-t-il fait la preuve de son influence tant sur l’Arabie saoudite que vis-à-vis de l’Iran dans un contexte où ces deux Etats se mènent une guerre d’influence asymétrique. Le Qatar est un allié sûr des Etats-Unis qui y maintiennent du reste la plus importante base militaire de la région, mais le Qatar entretient également des relations économiques avec Israël dont les officiels participent régulièrement aux diverses conférences tenues à Doha la capitale. Néanmoins, le Qatar est également le pays arabe qui nourrit peut-être les relations les plus amicales avec la Syrie, y investissant au passage des centaines de millions de dollars dans divers projets immobiliers commerciaux. Au demeurant, la Syrie bénéficie-t-elle de l’appui diplomatique de l’Etat du Qatar alors qu’elle est considérée en paria par des pays comme l’Arabie, la Jordanie et l’Egypte. Du reste, le président syrien, Bachar El Assad, et son épouse sont régulièrement invités à titre privé par le prince régnant du Qatar le sheikh Al Thani. Le Qatar dispose des troisièmes réserves gazières au monde et est depuis l’an dernier le plus gros exportateur mondial de gaz naturel liquéfié. Ce pays, où pétrole et gaz comptent à hauteur de 60 % dans le PIB et qui offre à ses habitants un des plus hauts niveaux de vie au monde, entretient aussi des relations cordiales avec l’Iran. Ainsi, a-t-on vu en décembre dernier le président iranien devenir le premier officiel de ce pays à assister au sommet annuel des pays membres du Conseil de coopération du Golfe à Doha !

Certes le Qatar est une composante minuscule dans la bataille de titans qui se mène au Moyen-Orient, mais ses dirigeants s’efforcent constamment d’équilibrer les intérêts fondamentaux américains présents dans leur pays par un resserrement des liens avec l’Iran, faisant ainsi de leur pays un lieu incontournable où se tiennent souvent réunions et conférences de la dernière chance. Il se pourrait bien que l’attitude du Qatar soit un réflexe de survie dans la poudrière régionale, mais il se pourrait bien également que cette politique "non alignée" augure d’un tournant subtil de certains pays de la région, soucieux d’éviter d’être impliqués dans les polarisations extrêmes suscitées par des dirigeants comme Ahmadinejad ou Bush en mettant l’accent sur les négociations et les compromis... Effectivement, de la même manière et sur autre registre, ne voit-on pas la Turquie offrir discrètement sa médiation entre la Syrie et Israël ? Les postures de pays comme le Qatar et la Turquie démontrent clairement que certains pays se distancient du manichéisme primaire du président Bush tout en essayant de rapprocher des pays et des factions souvent considérés ennemis héréditaires.

Néanmoins, le Qatar se distingue également sur d’autres plans, non moins négligeables, car c’est par exemple lui qui a lancé en 1996 la chaîne d’informations arabe Al Jazeera, devenue incontournable depuis tout en étant critiquée et vilipendée tant par les Etats-Unis que par les pays arabes pour la liberté de son ton... En effet, ayant brisé tous les tabous en vigueur dans un Moyen-Orient habitué à des informations filtrées, Al Jazeera a eu pour conséquence d’envenimer les relations du petit pays avec son grand voisin saoudien, accusé d’obscurantisme et de mal redistribuer ses richesses à sa population. Par ailleurs, une organisation éducative qatarïote arbitre depuis 2004 des débats télévisés qui font autorité et sensation à travers tout le Moyen-Orient et qui abordent en toute liberté et de manière passionnée des sujets délicats et controversés qu’Al-Qaïda ou le droit au retour des Palestiniens, le dernier sujet en date étant de savoir si les affrontements entre sunnites et chiites nuisaient à l’image de l’islam en tant que religion de paix !

Une telle liberté à aborder des sujets aussi tabous est absolument unique de nos jours au Moyen-Orient et font du petit Etat du Qatar une des assises les plus tangibles autorisant à rêver à un subtil changement dans les mentalités régionales.


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