Un coup d’épée dans l’eau pour le Format Normandie

par Pierre
jeudi 12 décembre 2019

On n'attendait rien de la réunion des quatre chefs d’État réunis à Paris et il n'y a effectivement pas eu d'avancée dans le dossier sensible des sécessions de l'est de l'Ukraine.

Il y a un blocage total des accords de Minsk avec d'un côté, l'Ukraine qui veut revisiter le protocole à son avantage et de l'autre côté, la Russie qui tient à ce qu'il soit respecté à la lettre et surtout suivant la chronologie convenue.

Les chefs d’État à la table de négociation à Minsk 2.

Les accords de Minsk 2 furent signés le 12 février 2015 et ont été entérinés par le Conseil de sécurité de l'ONU. Ils sont donc contraignants pour toutes les parties et doivent être appliqués suivant la séquence prévue dans le texte.

La position rigide de Moscou est donc tout-à-fait légitime et est justifiée par des antécédents tragiques comme la réduction de la République serbe de Krajina par la Croatie ou la prise de la poche de Srebrenica par les Serbes comme l'a dit Vladimir Poutine. [i]

 

L'Ukraine avait dû signer ces accords dans l'urgence pour éviter qu'une plus grande partie du Donbass dont notamment Marioupol ne tombe dans les mains des sécessionnistes. L'armée ukrainienne, défaite et ayant perdu une grande partie de son matériel de guerre dans les chaudrons d'Ilovaïsk et surtout de Sebaltseve n'était plus en mesures de résister à une offensive ennemie d'autant plus que Marioupol était en état de révolte contre Kiev.

 

Aujourd'hui, cinq ans plus tard, l'Ukraine a reconstitué ses forces armées et certains des plus radicaux pensent pouvoir reconquérir le Donbass suivant le scénario de la Krajina. Pour rappel, l'offensive croate soutenue par les États-Unis avait provoqué la fuite de 120000 Serbes en 1995 et avait complètement croatisé la région.

 

La vraie négociation s'est déroulée en coulisse et est dans une impasse du fait de l'exigence ukrainienne de contrôle de la frontière russo-ukrainienne et du refus de retirer ses forces de la zone de contact. Les discussions entre le représentant russe à Paris, Vladislav Surkov, et le ministre ukrainien des Affaires intérieures, Arsen Avakov, se sont déroulées dans un climat explosif et n'augure de rien de bon pour la suite des discussions. [ii ]

Arsen Avakov et Vladislav Surkov

Les négociateurs ukrainiens pensent que l'Ukraine finira par acquérir une supériorité militaire grâce à l'aide des États-Unis et d'autres pays de l'OTAN. Cela permettrait de lancer une offensive éclair qui forcerait la Russie à choisir entre la défaite des pro-russes dans le Donbass et une intervention militaire directe contre l'armée ukrainienne.

La Russie serait diplomatiquement perdante dans les deux cas de figure. Soit elle ne pourrait plus s'opposer à l'intégration de l'Ukraine à l'OTAN soit elle serait désignée comme pays agresseur et serait soumise à de nouvelles lourdes sanctions.

Il est évident que les États-Unis tirent les ficelles en coulisse et n'ont pas renoncé à voir la Russie être entraînée dans une guerre coûteuse contre l'Ukraine.

 

Nous avons vu une réunion du Format de Normandie qui n'a abouti à aucune avancée et qui a vu le président russe profondément s'ennuyer et se demander pourquoi il perd son temps à discuter avec Volodymyr Zelensky qui n'a pas de pouvoir alors que les choses sérieuses se passent ailleurs.

 

Le président ukrainien, incompétent en politique étrangère et incapable de faire respecter ses décisions, a consacré ses efforts sur des aspects humanitaires comme l'échange de prisonniers qui augmentera sa popularité. Le problème, c'est que ce sont les indépendantistes qui détiennent les prisonniers ukrainiens et qu'ils n'ont pas l'intention de les lâcher si le reste des accords n'est pas respecté. Je ne vois pas comment Vladimir Poutine va convaincre les dirigeants de Donetsk et de Lougansk d'autant plus que les rumeurs sur les tortures et les exécutions de prisonniers par les nationalistes ukrainiens circulent depuis longtemps.

Angela Merkel donne l'impression d'être nuancée et serait prête à revoir les Accords de Minsk mais Emmanuel Macron est conscient du veto russe et reste prudent.

La chancelière allemande a perdu de son aura et devrait démissionner le plus vite possible. Elle n'a plus la cote après le lamentable épisode de l'accueil de migrants de 2015 et le successeur désigné, Annegret Kramp-Karrenbauer, qui semble très radicale devra prendre le temps de trouver ses marques et surtout convaincre les électeurs et gagner les prochaines élections fédérales allemandes.

 

De son côté, Emmanuel Macron est impatient de voir les sanctions financières anti-russes s'assouplir et il a besoin de faire évoluer le dossier ukrainien pour cela.

Il est conscient que la Russie va investir dans les années à venir des sommes faramineuses dans sa réindustrialisation et dans ses infrastructures. Si des entreprises françaises veulent être partenaires et enregistrer des contrats juteux [iii], elles devront aussi apporter des financements et ce n'est pas possible avec les sanctions actuelles.

De plus, la Russie va peut-être relancer la consommation en augmentant le pouvoir d'achat de ses citoyens dans les prochaines années et là aussi, il y a un espace pour s'introduire à condition que les sanctions russes sur les importations des denrées alimentaires soient levées ou atténuées.

La France n'est plus considérée comme un partenaire fiable de la Russie après la pantalonnade hollandaise sur la livraison de porte-hélicoptères de type Mistral. Cela explique peut-être l'énergie que met Emmanuel Macron pour séduire Vladimir Poutine.

 

Conclusion.

 

L'année 2020 promet d'être riche en incertitudes. Le dossier ukrainien fera partie des bonnes ou des mauvaises surprises de l'année.

Il est difficilement concevable que ce conflit reste encore longtemps gelé. Le temps joue en faveur du point de vue russe en affaiblissant petit-à-petit l'économie ukrainienne mais il peut être interrompu par une offensive militaire ukrainienne qui fera de la Russie, de l'Europe et de l'Ukraine des perdants et dont les États-Unis et leurs satellites de l'OTAN seront les vainqueurs stratégiques.

L'année 2020 s'annonce difficile pour l'Ukraine. Le contrat gazier actuel arrive à son terme et la Russie va négocier en position de force, surtout qu'il y a maintenant des alternatives pour contourner l'Ukraine ou pour livrer les clients avec du GPL.

La nouvelle composition de la direction de l'Union européenne est reprise en main par les pays occidentaux. Les pays orientaux paient leur manque de solidarité (migrants) et leur volonté conservatrice par une moindre influence dans les organes décisionnels. Ce sont l'Allemagne et la France qui seront aux commandes et un rapprochement nouveau avec la Russie dépendra d'eux.

L'Ukraine risque de faire les frais de cette politique et elle devra choisir entre le maintien de la tutelle étasunienne ou choisir de défendre les intérêts de l'Allemagne et de la France notamment en tempérant ses critiques contre Nord Stream 2 et en faisant des concessions aux séparatistes.

Dans les deux cas, il ne lui restera qu'une souveraineté limitée.

 

i Vladimir Poutine a dit que les accords de Minsk dans leur forme actuelle préviennent la région d'un scénario comme Sebrenica. Il sait très bien que cette comparaison n'est pas appropriée mais il l'utilise parce qu'elle est la plus parlante pour les opinions occidentales.

 

ii https://www.unian.info/war/10787921-putin-s-aide-surkov-lost-temper-during-paris-talks-minister-avakov.html

 

iii Par exemple : Vinci est un partenaire de la nouvelle autoroute M11 Moscou-Saint-Pétersbourg, Total est partenaire de Yamal, Engie est partenaire de Nord Stream 2 mais ces partenariats avaient été conclus avant les sanctions.


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