2011 : La liberté de la presse en question

par bananasplit
samedi 21 mai 2011

La presse française s'est déjà ridiculisée dans un passé récent. En n'acceptant pas le risque que représente une presse vraiment libre, les dirigeants politiques français montrent leur manque de courage et de franchise.

Illustration :

L’affaire DSK met singulièrement en lumière l’attitude de la presse française vis-à-vis de la vie privée des personnalités politiques. Pour illustrer ce propos, laissons les journalistes s’étriper sur le cas DSK, et revenons plutôt sur la vie privée des deux candidats à l’élection présidentielle de 2007. Nous avions alors deux personnalités, M. Sarkozy et Mme Royal, qui postulaient au poste suprême de la République Française, et qui, parallèlement, se préparaient à se séparer de leur conjoint de longue date. En avril 2007, des soupçons concernant quelque chose de bizarre dans le couple Sarkozy ont été relevés par la presse étrangère. On peut retrouver certains ressentis de cette époque  à la page Cécilia Attias de Wikipedia dont est tiré le texte et les références de journaux étrangers suivants :

« Lors du premier tour de l'élection présidentielle de 2007, elle vote en compagnie de son mari et de ses deux filles, mettant fin à plusieurs semaines d'invisibilité médiatique qui avait alimenté diverses rumeurs. Cependant le 26 avril 2007, soit dix jours avant le second tour de l'élection présidentielle, divers journaux étrangers13 reprennent l'information d'une nouvelle séparation du couple Cécilia et Nicolas Sarkozy14. La presse française reste largement muette15. Au-delà du respect de la vie privée voulu par la loi, ces mêmes journaux pointent du doigt le manque d'indépendance des journaux français soupçonnés de faiblesse vis-à-vis du pouvoir14. Dès lors elle ne fait aucune apparition durant la campagne du second tour de l'élection présidentielle, elle n'apparaît plus au QG de campagne de Nicolas Sarkozy où elle a pourtant son bureau et elle ne vote pas non plus aux côtés de celui-ci comme lors du premier tour. Selon un article du Journal du dimanche qui n'a pas pu paraître, elle n'a pas voté au second tour16. Elle fait une réapparition remarquée le soir de l'élection vers 23 h en accompagnant son mari, qui vient d'être élu, place de la Concorde où l'Union pour un mouvement populaire (UMP) fête sa victoire à l'élection présidentielle.

·  L'information a été publiée en Angleterre (The Independent), en Italie (La Repubblica), en Turquie (Sabah), aux États-Unis (The New York Times). Interrogé par le New York Times sur la séparation éventuelle du couple, Franck Louvrier a répondu par courriel qu'il s'agissait d'une affaire privée (The New York Times, 27 avril 2007).

· a et b « Cherchez la femme : the mystery of Mme Sarkozy » [archive] in The Independent, Londres, repris et traduit dans « Le mystère Cécilia » [archive] in le Courrier international.

·  Voir cependant « Paris Match, Cécilia et les rumeurs » [archive], Daniel Schneidermann, Libération, 20 avril 2007.

·  « Lagardère aurait censuré un scoop sur Cécilia Sarkozy » [archive], Le Nouvel Observateur, 13 mai 2007

·   « Meet the wife : Sarko's secret weapon » [archive], The Times, 1er avril 2007 »

Le journal “The Independent” soulignait alors : “A source within M. Sarkozy's party, the Union pour un Mouvement Populaire (UMP), told The Independent that it was now "generally known" that there had been a further rift in what had once seemed to be a perfect, power marriage. But the source suggested that the rift might once again be temporary. In almost any other democratic country, a split between the presidential front-runner and his wife in mid-campaign would be explosive, headline news. But not in France. »

Traduction : Une source du parti présidentiel (UMP) a déclaré au « The Independent » qu’il était désormais connu qu’il y avait de nouveau une fêlure dans ce qui pouvait apparaître un mariage parfait et solide. Mais cette source suggérait que cette fêlure pouvait n’être que temporaire. Dans n’importe quel pays démocratique, une séparation entre le favori d’une élection présidentielle et sa femme en pleine campagne pouvait être sujet explosif, qui aurait fait la une des journaux. Mais pas en France ».

Heureusement qu’il y a des journalistes et des journaux étrangers pour savoir ce qui se passe en France ! Pourquoi les journaux français n’on-t-ils pas parlé de cette séparation ? Les Sarkozy étaient alors probablement en train d’entamer les procédures officielles de divorce, puisqu’il a été prononcé en automne 2007. Connaissant les délais de divorce en France, il est évident que la procédure était déjà engagée, et qu’elle a été cachée aux français. A moins que le président Sarkozy ait pu, par son statut, avoir le privilège de divorcer plus rapidement que le français moyen, auquel cas il n’était peut-être pas encore en instance de divorce. Cette hypothèse allant à l’encontre de l’égalité de traitement administratif qu’on est en droit d’attendre en France, on gardera donc l’hypothèse que le couple Sarkozy était donc en instance de divorce en pleine élection présidentielle. Comme le disait très bien Daniel Schneidermann dans son article dans  « Libération », il ne s’agir plus là de protection de vie privée. En effet, Cécilia Sarkozy avait un rôle politique auprès de son mari, il ne s’agissait pas d’une femme au foyer. Elle l’influençait, le conseillait. Elle participait donc à la vie politique française. Son action auprès de son mari, faisait donc d’elle un personnage public. Son absence dans la dernière phase des élections était « connue de tous », selon l’article de « The Independent ». Pourquoi les français n’ont-ils pas été mis au courant ? Où était donc le devoir d’information des journalistes, ce fameux devoir qu’ils ressortent dès qu’on les attaque sur la publication de détails sordides après de faits divers sanglants, lors desquels on est moins regardant sur les la protection de la vie privée ? Ne s’agissait-il pas d’une information de toute première importance ? Le candidat aurait-il été si pénalisé s’il avait clairement dit les choses, lui qui était le champion du discours vrai et clair ? Grâce à mai 68 qu’il a tant dénoncé, il a pu être élu en étant divorcé et remarié. Avant mai 68, cela n’aurait même pas pu être envisagé. En 2007, il aurait tout à fait pu se présenter aux élections alors qu’il était en instance de divorce, les français qui le soutenaient n’auraient sans doute pas varié dans leur intention de vote. Les cas de divorces étant quotidiens, les électeurs auraient très bien pu faire la part des choses entre un évènement de vie privée, et le choix d’un Président de la République.

Le même raisonnement s’applique à l’autre candidat, Mme Royal. Pendant toute la campagne, l’électeur non averti pouvait tout de même percevoir que quelque chose clochait entre la candidate et le parti socialiste. « Le Canard Enchaîné » avait même décrit cet étonnant état de fait, mais personne ne comprenait pourquoi le parti et la candidate jouaient deux partitions différentes, alors qu’à l’évidence cela ne servait pas la cause du parti socialiste. Dès les élections passées on a appris que le couple Hollande-Royal se séparait ! Encore une fois, comment se fait-il que les choses n’aient pas été dites, alors qu’à l’évidence, pour les journalistes politiques qui suivaient la campagne de la candidate, il était évident que les relations entre le couple Hollande-Royal n’étaient pas celles qu’ils leur connaissaient ? Supposons une seconde que Mme Royal ait été élue, que ce serait-il passé lors du jour d’investiture ? M. Hollande se serait-il présenté à ses côtés, bien embêté, ou alors auraient-ils annoncé leur séparation ? Drôle de façon de démarrer un quinquennat ! Encore une fois, les journalistes, les protagonistes et le parti on prit les électeurs pour des imbéciles, en imaginant que l’annonce d’une séparation aurait un effet désastreux dans les intentions de vote. Mais les électeurs se fichent de la vie privée des politiques, tant qu’ils restent dans la légalité !

Le parti reprenait un risque en jouant DSK favori en sachant que l’équipe Sarkozy n‘attendait que sa victoire aux primaires du parti socialiste pour lui envoyer des exocets dans la figure. Cette ligne était suicidaire pour le parti. Pourquoi compter sur un candidat qui était si vulnérable aux attaques ? Décidemment, ce parti a le chic pour se tirer des balles dans les pieds.

Il serait bon que les journalistes nous informent plus précisément que les candidats en lice, pour que les électeurs votent sans avoir le sentiment d’être manipulés et grugés. Il est vrai cependant qu’ils ne sont pas dans un pays où il est si facile d’écrire, car rappelons que selon le classement annuel de la liberté de la presse de « Reporters sans frontière » la France est 44e sur 178 pays, moins bien classée que la Namibie (21e), le Ghana (26e), le Chili (33e) ou l’Espagne (39e). Le commentaire de RESF pour l’année 2010 est : « Plusieurs pays démocratiques où Reporters sans frontières avait signalé un certain nombre de problèmes ne connaissent aucune progression. Il s’agit, en premier lieu, de la France et de l’Italie où incidents et faits marquants ont jalonné l’année en cours, confirmant leur incapacité à renverser la tendance : violation de la protection des sources, concentration des médias, mépris et même impatience du pouvoir politique envers les journalistes et leur travail, convocations de journalistes devant la justice. ».

Pourquoi ne parle-t-on pas plus de la difficulté d’avoir une presse libre en France ? Pourquoi ne parle-t-on pas des menaces que subissent les journalistes lorsqu’il veulent parler franchement des conjoints de personnalités politiques, ou bien des choses plus ou moins légales que ces candidats auraient faites ? Pourquoi ne parle-ton pas plus de tous les journalistes mis à l’écart pour avoir écrit des lignes qui ont déplu au pouvoir ?

Il serait temps de changer la manière dont l’information circule en France, car notre presse se ridiculise à vue d’œil. Les français en ont relativement conscience, l’affaire DSK ne va qu’amplifier leur ressenti, mais c’est notre image de démocratie à l’étranger qui en pâtira encore plus. La démocratie implique un risque que les dirigeants politiques français et leurs partis ne sont manifestement pas près à prendre. Ce n’est pas tout d’être des chantres du parler clair, être clair est encore mieux. Aujourd’hui, on est encore loin d’une attitude adulte et responsable de nos « élites »….


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