Big Bang : le Big Flop de Philosophie Magazine

par Cazab
mercredi 31 octobre 2012

Fini le Big Bang ! Gilles Cohen-Tannoudji, directeur de recherche émérite au CEA et frère d’un prix nobel de physique, en est convaincu. L’univers n’aurait pas eu de commencement. Au contraire, il serait infini dans le passé. Le très large consensus autour du Big Bang, cette théorie scientifique aux relents religieux, devrait bientôt s’effondrer. Cohen-Tannoudji nous livre ses idées dans le numéro de novembre de Philosophie Magazine. Un plongeon dans les tréfonds de l’univers. Un Big Flop.

Le Big Bang a fait pschiiit ! Et cela a fait si peu de bruit jusqu’à présent qu’on n’en croit pas ses yeux quand on ouvre Philosophie Magazine. Mais Gilles Cohen-Tannoudji nous l’annonce fièrement et peu prudemment : un nouveau modèle théorique serait en train de naître. Avant, nous avions un modèle cosmologique admis par la quasi-totalité des spécialistes, modèle nous donnant un acte de naissance de l’univers il y a environ 13,7 milliards d’années. Maintenant, nous assisterions à l’émergence d’un nouveau modèle dans lequel l’univers n’aurait pas commencé en un instant précis mais aurait été infini dans le passé.

 Philosophie magazine accorde une interview de six pages à Gilles Cohen-Tannoudji. Pourquoi ? On ne sait pas très bien… Aucune précaution, aucune mise en perspective de la part d’Alexandre Lacroix et Martin Legros, respectivement directeur de la rédaction et rédacteur en chef. Ils accréditent l’idée que « l’histoire du cosmos se prolongerait, dans le passé, à l’infini ». Dans un bel emballement, ils assimilent la création de l’univers au moment du Big Bang à un « mythe ». Malheureusement pour eux, les dernières recherches en cosmologie vont à l’exact opposé des affirmations de Gilles Cohen-Tannoudji soutenues par Philosophie Magazine.

Est-ce que l’univers a eu un commencement ? La seule réponse qui vaille à ce jour est « probablement oui ». C’est ce qu’a annoncé au début de l’année le cosmologue Alexander Vilenkin lors d’un séminaire à Cambridge en l’honneur et en présence de Stephen Hawking. Vilenkin a démontré qu’aucun des modèles connus ne pouvait physiquement être infini dans le passé : ni l’inflation éternelle, ni l’évolution cyclique ni l’univers émergent. Or ce que Gilles Cohen-Tannoudji propose est un modèle basé sur une inflation éternelle, un modèle qui ne peut être perpétuel dans le passé. Et cette découverte ne date même pas de cette année mais du théorème de 2003 découvert par Arvind Borde, Alan Guth et Alexander Vilenkin.

Ici, il faut bien comprendre qu’on ne parle pas de points de vue divergents, ou même d’indices forts, mais bien de preuve scientifique. Alexander Vilenkin écrit à ce sujet : « on dit qu’un argument est ce qui convainc des hommes déraisonnables, et une preuve ce qu’il faut pour convaincre même un homme raisonnable. Avec la preuve maintenant en place, les cosmologistes ne peuvent plus se cacher derrière la possibilité d’un univers éternel dans le passé. Il n’y a pas d’issue, ils doivent affronter le problème d’un commencement cosmique. »

A la lecture de la tribune libre offerte à Gilles Cohen-Tannoudji, on observe sans difficulté que c’est là que le bât blesse. Un commencement de l’univers induit un questionnement métaphysique dont on ne peut s’empêcher de penser qu’il va à l’encontre des convictions philosophiques profondes de ce militant du front de gauche. Cohen-Tannoudji cherche à dissiper ce qu’il considère comme « des mystères inutiles, sans recourir à des hypothèses divines ou métaphysiques, sur la base d’arguments strictement rationnels. »

Manque de chance et de perspicacité, les arguments strictement rationnels font pencher la balance de l’autre côté, et pas qu’un peu. C’est là qu’on mesure le gâchis de ces six pages consacrées aux enjeux de la cosmologie dans une revue de philosophie. Pas un mot sur l’argument cosmologique du Kalam, qui est probablement l'argument en faveur de l’existence de Dieu le plus discuté à l’heure actuelle en philosophie de la religion. Cet argument soutient que si tout ce qui commence à exister a une cause, et si l’univers a eu commencement, alors l’univers a une cause. C’est sûrement un argument philosophique de ce type, pouvant être basé sur des preuves scientifiques, qui effraie Gilles Cohen-Tannoudji. L’occasion était même parfaite pour Philosophie Magazine d’offrir à son lectorat une présentation contradictoire puisque vient d’être publiée en français Foi raisonnable, la traduction de l’ouvrage phare de William Lane Craig, celui qui a redécouvert et réadapté l’argument du Kalam à la théorie du Big Bang.

C’est donc un Big Flop sur le Big Bang. Une occasion manquée que cette interview de ce spécialiste de la physique théorique à la retraite qui ne fit jamais carrière comme cosmologue. Philosophie Magazine aurait sûrement gagné à élargir son univers aux discussions de pointe qui se déroulent chez les philosophes anglo-saxons. Espérons que ce n’est que partie remise et que la prochaine fois la rédaction traitera cette question primordiale de façon beaucoup plus pertinente. Le Big Bang mérite un Big Up ! 

 

Références

Audrey Mithani, Alexander Vilenkin, "Did the Universe Have a Beginning ?", 2012, http://arxiv.org/pdf/1204.4658v1.pdf 

Arvind Borde, Alan Guth, Alexander Vilenkin, "Inflationary Spacetimes are not Past-Complete", 2003, http://arxiv.org/PS_cache/gr-qc/pdf/0110/0110012v2.pdf

Alex Vilenkin, Many Worlds in One : The Search for Other Universes, New York, Hill & Wang, 2006.

William Lane Craig, Foi raisonnable, Editions La Lumière, 2012, http://foi.raisonnable.free.fr/


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