Brouillage, asymétrie d’information et renforcement des classes dominantes

par Bernard Dugué
jeudi 12 juillet 2007

Un système vivant dépend fortement de son dispositif réceptif et de son cerveau qui interprète les données reçues par le milieu. On sait notamment que les rayonnements électromagnétiques perturbent le vol des abeilles. Certains animaux se camouflent pour mieux attraper leurs proies. La technique du leurre est employée par certaines espèces. L’homme étant le plus habile dans cette pratique. Il s’y connaît pour attraper les animaux en usant de pièges : le morceau de fromage attirant la souris, la mouche artificielle finement tissée pour duper la truite.

Les sociétés occidentales capitalistes sont souvent comparées à une jungle. L’existence des individus peut être comparée à celles d’animaux rationnels, performants, dans un biotope artificiel qu’on nommera technocosme. On y fait des affaires, on produit, on négocie, on échange des informations. Récemment, Joseph Stiglitz a montré comment une asymétrie d’information peut conférer, à l’une des parties prenantes dans un contrat, un avantage supplémentaire. Le principe est facile à comprendre si on imagine deux équipes sur le terrain, l’une avec des joueurs atteints de légère myopie et l’autre non. La première aura des problèmes pour développer un champ de jeu élargi et perdra le match. La vie économique se développe comme dans un biotope. Le marché fonctionne avec la circulation des biens, des services et de la monnaie, celle-ci servant aux échanges, mais étant aussi composée de mouvements de capitaux destinés aux investissements, ainsi que de transactions n’ayant aucune contrepartie économique. La position des parties dans le système informatif est cruciale. Parfois, des avantages permettent à quelques-uns de vendre des actions en ayant connaissance de difficultés présentes dans l’entreprise qu’ils dirigent. Cette pratique est illégale et sanctionnée par la loi. Elle a cependant cours puisque le principe de l’agent économique est de faire le maximum de profit, non pas en respectant la loi mais en ne faisant pas prendre. L’information est un outil dont l’importance est connue depuis l’Antiquité, pour preuve un fameux traité de Sun Tse sur l’art de la guerre. L’économie n’est pas une guerre, mais y ressemble par le côté concurrentiel qui en détermine les contours tout en influant les pratiques.

La démocratie, par ses règles d’ouverture, ressemble quelque part au marché. Les informations y circulent librement, dès lors que ses diffuseurs décident de les lancer au public et dans les différents circuits. Internet a un peu troublé les règles admises jusqu’alors, stipulant que les journalistes encartés avaient le monopole de la diffusion. Un simple quidam peut décider de diffuser une vidéo qui sera d’autant plus visionnée qu’elle est compromettante pour une personnalité. Cela dit, il n’y a rien de nouveau. C’est le principe du journalisme off ou bien de l’informateur qui téléphone à un journal et notamment un fameux Canard. Les citoyens disposent d’information dans différents champs : politique, événements, lois et droits. Celui qui ne s’informe pas assez est pénalisé. S’il ignore la signalisation des radars ou certaines dispositions du Code de la route, il sera à l’amende. S’il ne connaît pas ses droits en matière sociale, il est privé de quelques prestations auxquelles il aurait pu prétendre. C’est très simple en vérité. Le principe de l’asymétrie de Stiglitz s’applique aussi au champ politique.

Nous voilà au faîte de la question que pose ce billet. Dans le champ démocratique, les informations circulent librement, intensément, intempestivement. Ce n’est pas comme dans le jeu économique où seules les informations nécessaires sont reçues et diffusées, voire retenues. Une asymétrie est autant liée à une capture d’information qu’à une rétention. Dans le champ démocratique, la plupart des études se sont focalisées sur la rétention, la censure et le contre-pouvoir du journaliste qui va, en chevalier de la transparence républicaine, au front des cercles du pouvoir et, parfois, sort une affaire qui oblige un président Nixon à démissionner. Cette époque semble révolue, ou du moins, un autre phénomène devrait nous interpeller, celui de la réception d’information. Car c’est bien beau de vendre des journaux ou de parler à la radio si les gens ne lisent ni écoutent. Il se pourrait bien qu’une situation de faiblesse démocratique dépendante d’une asymétrie d’information soit consécutive à une saturation des capacités réceptives des citoyens, voire même un brouillage avec des tonnes de leurres lancés sur les ondes, des événements sans aucune importance, comme le séjour en taule de Paris Hilton. Il se pourrait aussi que cette situation de minorité dans la réception des informations soit le fait des individus eux-mêmes qui, par paresse, laissent leur cerveau s’encombrer d’informations inutiles. Si bien que la situation est comparable à celui qui a des tonnes de prospectus dans sa boîte au point de jeter un courrier important en ne le voyant pas.

En ce moment, le brouillage politique va bon train, notamment avec la politique d’ouverture de Sarkozy et tout le reste, si bien que nous ne savons pas où nous allons alors que la gauche louvoie sans qu’on sache qui tient la barre. L’asymétrie ne fait qu’augmenter. Et en plus, il n’y a même pas de complot du pouvoir. Il se peut bien que nombre de concitoyens aient déserté le front de la bataille pour s’informer et que la presse renonce peu à peu à s’adresser à une frange de la population qui veut sa part d’intelligence. Suppression d’Arrêt sur images, de la bande à Bonnaud, du cahier Livres de Libération... Par contre, les magazines people se vendent bien. Ainsi, l’information se trouve au milieu d’un dispositif réglant les rapports de pouvoirs, entre le gouvernement et les citoyens ainsi, last but not least, entre les classes dominantes et les classes dominées. Si bien que l’avantage des premières ne fait que s’accroître et je crois bien que l’asymétrie d’information liée à la profusion de leurres y a sa part. Les Etats-Unis, nation la plus précoce dans la médiatisation de la société, a donné le ton il y a deux décennies.


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