Camarade Drucker

par LM
mardi 29 avril 2008

On le disait ringard, Drucker demeure révolutionnaire : l’animateur préféré des plus de 60 ans de cotisation recevra très bientôt sur son rouge canapé le postier le plus irréductible des Hauts-de-Seine, Olivier Besancenot.

C’est Jospin qui va l’avaler de travers : la LCR chez Drucker, le jour du Seigneur ! Quarante ans après Mai-68, une sorte de pavé d’audimat dans la mare des hommages pesants et pompeux de la pseudo-révolution qui a agité le quartier Latin et les jeunes filles latines et permis à de futurs bobos de s’essayer à l’anarchie. Olivier Besancenot, fer de lance de la LCR, Ligue communiste révolutionnaire, chère à Alain Krivine, mais moins à Arlette Laguiller, déjà passée chez Drucker, elle, mais elle en avait l’âge. Jusqu’ici, le postier Besancenot, fan de NTM et pourfendeur d’une mondialisation trop ultra ou trop libérale à son goût, intransigeant aboyeur très accroché aux mollets de la droite en général et des socialistes à l’occasion, apparaissait régulièrement comme le dernier représentant hardcore présentable de qu’on persiste encore à qualifier de « gauche de la gauche ». Jusqu’ici. Parce que désormais, donc, et à partir du 11 mai prochain, date de son dépucelage druckerien, le camarade Besancenot aura, comme les autres, comme les Royal, les Bayrou, les Lang ou les Sarkozy, cédé aux trompettes de la renommée télévisuelle. Une journée chez mimi, avec Coffe à la fin, Canteloup ou Roumanoff, et puis des amis, et puis des chansons, Libé nous annonce un Jean Ferrat par-ci, un Aznavour par-là, et même un gentil mot du nouveau kaiser bavarois Franck Ribéry. De quoi réchauffer les jambes lourdes et les articulations douteuses de toutes les ménagères de plus de 68 ans qui se rappellent que de leur temps, un révolutionnaire, c’était autre chose quand même.

Notre bien peu aimé président Sarkozy rêvait de liquider l’héritage de Mai-68, Besancenot l’exauce donc, au-delà de ses espérances. Quelle meilleure façon de dilapider un tel héritage de plage, de pavés et de slogans qu’en plein service public, au beau milieu d’une télé de papa qui n’a que peu à envier à l’ORTF de l’époque ? Besancenot chez Drucker, là où bons sentiments, aigreurs réactionnaires ou délires franchouillards le disputent à l’ennui, c’est plus qu’un pied de nez, c’est plus qu’une preuve ultime, définitive et assommante comme une matraque de CRS(SS) que l’esprit révolutionnaire, s’il a jamais existé, est bel et bien mort, dissout à jamais dans l’exigence de l’époque, de satisfaire au plus grand nombre, au meilleur rapport qualité/voix, de l’importance pour tout responsable politique qui se respecte de ratisser à mort, à fond, jusque dans les coins les plus inédits, le moindre bout de suffrage qui lui manque. Sarkozy ne peut que sourire, franchement, à pleines dents, sous ses Ray Ban, en regardant la programmation à venir de son ami Michel Drucker. Le facteur obligé de rire aux blagues de Sérillon ou aux tressautements mammaires de la petite Faustine, ça vaut tous les meetings du monde, tous les mauvais sondages de la semaine. C’est mieux qu’un nouvel album de Carla Bruni ou qu’une nouvelle année de cotisation. En attendant de sauver le PSG, Sarkozy aura au moins réussi cela : liquider la gauche.

Alors Besancenot chez Drucker, pourquoi ? Pour faire comme les autres, bien sûr, tous les autres, mais aussi, comme le défend Alain Krivine, parce que Drucker, c’est pas mal, c’est moins vulgaire qu’Ardisson. Et puis c’est... populaire. Surtout. Populaire, comme ces cotes dites de popularité sous lesquelles surfent notre ami Nicolas, la tête la première dans les remous d’une chienlit de mauvaises opinions épaisse comme un exil à l’île de Ré. Tout le monde politique se doit aujourd’hui d’être populaire, non pas au sens de plaire au peuple, comme feint de le comprendre Krivine, mais bien au sens d’avoir de la popularité, donc, de gagner les foules, si besoin est en avalant quelques boas constrictors ou en baissant son pantalon, chez Cauet, Ruquier ou donc Drucker. Sarkozy l’avait anticipé, sans se tromper, pour une fois : le XXIe siècle sera people ou ne sera pas. L’homme politique du XXIe siècle sera people ou sera battu, isolé, oublié. Royal ? Pas assez people. Bayrou ? Pas assez people. Delanoë ? Un peu trop village people. Kouchner ? Un peu trop boat people. Besancenot ? Pas people pour deux sous, jusque-là, d’ailleurs à la LCR on ne parle pas de peoplisation, mais de modernité. De l’art d’enculer les mouches, à la faucille et au marteau. Aller chez Drucker pour faire moderne, c’est comme allez chez Davidot pour faire décorateur. Besancenot n’est pas si bête : il va chez Drucker non en quête de branchitude (comme naguère Mitterrand chez Mourousi), mais simplement pour essayer de faire fructifier ses 4,5 % de la présidentielle, de prouver enfin, entre la messe et le match du dimanche soir, que la gauche de la gauche est capable d’être aussi peu à gauche que la gauche à droite de la gauche de la gauche. Jack Lang n’a pas le monopole du caviar. Il n’y a que Michel Drucker qui puisse faire bouger de pareilles lignes, même usé, même vieux, même ringard. Avec Patrick Sébastien, il y a quelques années (où l’on vit nombre de jeunes loups socialistes pousser la chansonnette), il est celui qui a le mieux démontré, émission après émission, que la politique n’est qu’un divertissement parmi tant d’autres.

Plus rien n’est communiste, encore moins révolutionnaire, même Cohn-Bendit, lui aussi druckerisé, l’a compris il y a belles lurettes de cela. Besancenot tente de se raccrocher aux branches d’une époque qui n’est pas la sienne, ou ceux qu’il appelle encore les « bourgeois » se sont fondus dans la masse des classes moyennes, sans moyens. « L’imagination au pouvoir », gueulait Mai-68, mais quarante ans plus tard, c’est l’image, seule, qui domine.


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